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Femmes en Poésie

5 mars 2026

Anne Sexton (1928 – 1974) : Quotidiennement arrachée à la gloire / Torn Down From Glory aily

 

© Everett Collection/Abacapress.com

 

 

Quotidiennement arrachée à la gloire

 

 


Toute la journée nos yeux suivaient les mouettes

 

se cognant contre la voûte du ciel

 

et chevauchant le rouleau déferlant.

 

Là-haut 

 

déifiant le monde bleu dans sa totalité

 

elles braillaient contre un bout de terre.

 

 


Maintenant, comme des enfants,

 

nous dévalons des buttes pierreuses

 

avec un sachet de petits pains, 

 

des restes du dîner,

 

que nous étalons calmement sur une roche,

 

laissant six croûtes pour un roi matinal.

 

 


Une seule spectatrice à l’allure de crécerelle

 

chevauche le courant autour de sa faim

 

et flotte

 

estampe sur  soie

 

avant de jaillir brusquement

 

à quelques centimètres au-dessus de l’eau ;

 

 


pour revenir

 

en lissant la marée montante.

 

Remorquant sa volée, telle une ville

 

d’ailes tombées du ciel.

 

Elles guettent, raides comme des leurres en bois

 

ou douces comme des colombes

 

ou de gentils canards douillets :

 

jusqu’à ce que l’une d’elles, dardant son bec,

 

se détache soudain. Elle a le pain.

 

Le monde en regorge,

 

une nuée de créatures

 

se bousculant pour une pierre.

 

 


Quatre seulement s’emparent du pain

 

et filent voguer au-dessus de Gloucester

 

jusqu’au dôme du ciel.

 

Oh, regarde comme

 

elles rembourrent leur ventre poissonneux

 

avec la mie du frère.

 

 

 


Traduit de l’anglais par Sabine Huynh

 

In, Anne Sexton : « Tu vis ou tu meurs. Ouvres poétiques (1960 – 1969)

 

Editions des femmes Antoinette Fouque, 2022

 

 


Torn Down From Glory Daily

 


All day we watched the gulls

 

striking the top of the sky

 

and riding the blown roller coaster.

 

Up there

 

godding the whole blue world

 

and shrieking at a snip of land.

 

Now, like children,

 

we climb down humps of rock

 

with a bag of dinner rolls,

 

left over,

 

and spread them gently on stone,

 

leaving six crusts for an early king.

 

A single watcher comes hawking in,

 

rides the current round its hunger

 

and hangs

 

carved in silk

 

until it throbs up suddenly,

 

out, and one inch over water;

 

to come again

 

smoothing over the slap tide.

 

To come bringing its flock, like a city

 

of wings that fall from the air.

 

They wait, each like a wooden decoy

 

or soft like a pigeon or

 

a sweet snug duck:

 

until one moves, moves that dart—beak

 

breaking over. It has the bread.

 

The world is full of them,

 

a world of beasts

 

thrusting for one rock.

 

Just four scoop out the bread

 

and go swinging over Gloucester

 

to the top of the sky.

 

Oh see how

 

they cushion their fishy bellies

 

with a brother’s crumb.


Voir aussi :


Fuis sur ton âne / Flee on your donkey (14/03/2025)
 

26 février 2026

Montserrat (1969 -) : La Sphynge

 

 

 

La Sphynge

 

 


Je maudis le jour

 

où j’ai appris la langue des hommes.

 

Si je ne la connaissais pas, leurs vois resteraient

 

lointaines, comme celles des choses, et ne m’arracheraient pas

 

mon âme dans leur labyrinthe

 

confus de murmures et de chuchotements et de rires (ils sont heureux).

 

Il fut une grande époque, trop lointaine,

 

où mon silence s’était étendu sur le monde 

 

et mon sourire avait régné comme une pluie gelée.

 

Et maintenant les murs s’éloignent par ces voix,

 

ces voix étranges que je hais tellement et que je crains.

 

Ils continuent de me parler, ils ne se rendent pas compte

 

(ils ont dû me confondre avec un presse-papier).

 

Ils sont heureux, et ils ne savent pas que je les hais.

 

 


Mais, que peuvent-ils craindre ? Je suis très loin.

 

Ils ne pouvaient rêver combien je suis loin, ni combien de milliers

 

de montagnes de sable nous séparent : les sables

 

des sept déserts ! Sept ciels les couvrent :

 

Je suis la Sphynge.

 

Mais déjà personne ne sait que ma voix a trente fenêtres.

 

Un tel secret est le secret des temps.

 

Personne ne sait qu’au fond, dans la trentième,

 

resplendissent les astres ;

 

 

 

Traduit de l’espagnol


 
Revue « Conséquence #3 », 2019

 


Voir aussi :

 

 Icare (11/03/2020)

 

Elle voit plus loin (11/03/2021)

 

Argos (15/03/2022)

 

Cette joyeuse nuit de l’Apocalypse (11/03/2023)

 

Ce qui ne fut pas dit (12/03/2024)

 

A Lima (08/03/2025)
 

20 février 2026

Heather Dohollau (1925 – 2013) : Après Saint-Pétersbourg

 

 

 

Après Saint-Pétersbourg


 
 

Il y a de l’herbe très longue en chevelure

 

Où le vent souffle les vagues à l’écume de fleurs

 

Bleuets, coquelicots et marguerites

 

Le ciel est haut et bleu, il y a peu de bruit

 

Les hangars ont deux noms dont l’un s’efface

 

L’avion nous mène jusqu’à la     porte

 

Et là nous attendons dans le calme

 

D’un Oblomov qui dort sa vie aux champs

 


 
 

Après le métro la sortie dans la rue

 

Qualifiée entre toutes de grande

 

La Perspective Nevski mais à cette heure

 

Le fleuve en coule à peine

 

Les ombres incertaines font peu de pas

 

Les rondes de poussière rôdent dans les coins

 

Et sèment le vent

 

Mais après un pont on tourne à droite

 

Là où des arcs de lumière imposent

 

Une écluse sombre avant la vaste place

 

Elle aussi presque vide sauf près de nous

 

Où un homme joue du cor pour quelques-uns

 

Et convie tout l’espace à sa seule joie

 


 


Un luxe d’espace : les palais et les parcs

 

Ici où les êtres ont droit à peu de place

 

Où comme François et ses petits frères

 

Dedans recèle dehors par transparence

 

Et l’homme vit dans la guérite de sa tête

 

Mais il y a une aisance du désir

 

Sans les contraintes et c’est en enfants sages

 

Que nous touchions de nos yeux aux plis de rêve

 

Les surfaces hors des doigts vivent des miroirs

 

Et seuls les spectres colorent le temps qui passe

 


 
 

TO THE FINLAND PASSION

 


 
La statue encore sur son monticule

 

De voiture blindée en Lego de pierres


 
................................................................
 


Mais c’est Samedi et l’été

 

Et le soleil prend le train

 

Vers la forêt où les arbres au ciel

 

Ont à leurs pieds des myrtilles

 

Comme nos vies en cueillent par terre

 

Les heures et les gardent en main

 

En léger viatique

 

Et les chemins clairs déroulent

 

Leurs pansements de silence

 

Sous nos pas

 


 
 

AKHMATOVA A KOMAROVO

 


 
 
Non, ils ne sont plus les mêmes

 

Vos poèmes lus ici

 

Habillés par les ombres des hauts nuages

 

Qui passent et qui regardent

 


 
 
Les mots ont soif de lieux

 

Des noces tremblées

 

Aux mesures d’un souffle

 


 
 
Racines d’espace

 

Où les arbres tournoyent

 

En pur abri

 


 
 
Une blessure pour si peu

 

Une rose invisible

 

Saigne sous les pas

 


 
 

Ici où les arbres en bénédiction

 

Dénombrent le silence j’entends votre voix

 

Sa venue dans la musique de ces mots

 

Qui étant pour moi étranges

 

N’ont pas d’autres sens que tout

 

Pas plus que le chant d’un oiseau

 

Ils ne se séparent de l’instant

 

Et sa rondeur de miroir 

 

Au fond d’un puits

 

Ou sur le mur d’une vie

 


 
 
                                           
               KOMAROVO

 


 
 
Quelques heures de lecture sur un banc

 

De jardin public en bordure de route

 

La poussière et le bruit ratissent de près

 

Mais les arbres sont hauts et au soleil

 

Les passants portant couleurs de l’été

 

Se meuvent en transparence sur les eaux des yeux

 


 
 
Les jardins d‘Eté sont des lits de feuilles

 

Tombées au travers d’heures qui furent uniques

 

Une musique jouée ici sous les arbres

 

Un dimanche matin seul de toute une vie

 


 
 

Les petites choses : une boîte de laque rouge

 

Avec un héron ou peut-être une grue

 

Porté en signe léger entre ciel et terre

 

notre immortalité en brindilles d’or

 

Sur une nappe de sang

 


 
 
Des livres de la taille d’une main

 

Aux doigts serrés ou un oiseau bleu

 

Se pose parmi les fleurs

 

Et change de place

 

Suivant la coupe du sort

 


 
 
Deux toiles de Monet d’une grande taille

 

Où la gardienne de la salle me montre

 

Dans l’une, une datcha dans une clairière

 

A peine visible, dans l’autre

 

Une ronde de statues comme une bague de fée

 


 
 
Ces images glissées parmi les valises

 

Chargées des livres des autres – les grandes ainées

 

Les voix qui portent une terre et toutes ses heures –

 

De la menue monnaie pour un proche cerbère

 


 
 

PASTERNAK A PEREDELKINO

 


 
 
Ici à la lisière de la peur

 

Sous une armure de rosée et de feuilles

 

Froissées au moindre vent

 

Les mains transpercées d’herbe

 

Sous le regard penché des nuages trop hauts

 

Dans une fragilité de mots

 

Se dressait une transparence

 

Et ce qui se poussait libre

 

A son ombre radieuse

 

 


 
 

La terre âgée.


 
Editions Folle Avoine,35023Bédée 1996

Voir aussi :


 « Matière de lumière les murs… » (14/01/2017) 


« Si pour vivre il suffit de toucher la terre… » (11/02/2017)


La terre âgée (21/03/2017)


L’après-midi à Bréhat (28/04/2017)


Mère bleue (05/03/2018)


L’ombre au soleil (05/03/19)


Le tertre blanc (05/03/20)


Paulina à Orta (05/03/2021)


Lieux (06/03/2022)


Fleurs 05/03/2023)


Les larmes de Carthage (05/03/2024)


Octobre Toscan (25/02/2025)
 

12 février 2026

Alice Rahon (1904 – 1987) : Parfois j’ai jeté des ponts...

 

Alice Rahon, autoportrait ou Alice au pays des merveilles , collection du Groupe Artemundi.

 

 

 

 

... c’était seulement de l’eau brisée

 

                                                                                                                      qui se rejoint

 

Xavier FORNERET

 

 

                                                   
Parfois j’ai jeté des ponts jusqu’à l’autre bord

 

mais ma vie de fantôme

 

je l’ai quittée aux portes de l’enfance

 

J’ai marché sans crier

 

mieux que la somnambule

 

sur le haut chemin de ronde

 

et mes yeux ont vu les horizons nus

 

comme des nageurs redressés ruisselants

 

d’une eau de musique inouïe 

 


 
 
un soir a roulé jusqu’à ma fenêtre

 

une sphère immense faite de tous les cris d’hommes

 

j’ai consolé des morts qui n’avaient pas dit leur secret

 

j’ai comme une bulle crevé au cœur de la lumière

 

et le mot était lumière

 

les couleurs n’étaient pas nées

 

j’ai nagé contre le courant des eaux de naissance

 

et vaincue elles m’ont portée sur ce rivage

 

au sec d’une mort d’ouragan

 


 
 
revenue des naissances d’émeraudes

 

clé de vert clé de fer

 

chevelure des foudres

 

je t’ai peignée sur mes épaules  

 


 
 

Noir animal

 

Dolorès La Rue, Mexico, 1941


Voir aussi :


A même la terre (20/02/2025)
 

5 février 2026

Danielle Collobert (1940 – 1978) : Dire II (7)

 

 

 

Dire II


 
 
................................................................................


 
toujours la même difficulté – la – des mots –

 

des mots-images – des phrases-images aussi

 

- des pièges tendus d’un mot à l’autre –

 

tomber -trébucher à chaque fois – dès qu’on

 

se laisse aller – dupe ni du piège ni de la

 

chute pourtant – mais ils sont plus forts – 

 

les digues trop fragiles – des limites fragiles

 

autour d’eux – ils s’enfoncent à l’intérieur –

 

n’importe où – ils inventent une voix –

 

métaphore encore – une voix

 


 
 
une voix – et parler – oublier d’écrire – en

 

même temps – à l’écoute des mots – les

 

observer en douceur – sans faire vraiment

 

attention – avec l’air d’être ailleurs – pour

 

qu’ils ne se bloquent pas ainsi d’un coup – en

 

retirant leur bruit du silence – ou la lumière

 

de la durée

 


 
 
ce qui reste – ces lambeaux d’images – de

 

sons brisés – hachés – douloureux

 

des sons – plutôt que rien – vivant ainsi – 

 

dans ces moments-là – seule existence possible 

 

sans doute – tirer à soi – drainer tout ce qu’il

 

y a de vivant – dans cette articulation floue

 

- incertaine

 


 
 
peut-être – rien de sûr non plus ainsi –

 

comme une existence seulement provisoire – en

 

suspens – mobile – non – plutôt discontinue

 


 
 
entre-temps – existence- sans savoir quel

 

lieu – quel espace – peut-être perdu –

 

peut-être quelque part – sans savoir

 


 
 
entre-temps – flotter - vide – apesanteur – 

 

une peur sourde  - lancinante – n’être sans

 

doute qu’un tremblement

 


 
 
entre les mots – le long du mur – trembler –

 

des lèvres – des mains – larmes sur le visage

 

- douleur

 


 
 
pour être là tout prix – se jeter contre le

 

mur – de toutes ses forces – s’écorcher

 

- s’écraser le visage dans les angles – pour

 

s’arracher du vide – S’arracher un mot –

 

au moins u, mot - assez – assez

 


 
 
heurter ainsi les murs – souvent – la nuit – 

 

jusqu’ici c’est encore la nuit – et parfois – 

 

à force – les mots reviennent – à l’aide – ils

 

éclairent un peu – ils donnent  un peu de jour

 

- si on veut – ils éveillent

 


 
 
dans le froid – dans la blancheur – soudain

 

les mains et le visage douloureux  - sanglants – 

 

et de la fraîcheur des murs – des mots qui

 

ruissellent

 


 
 
la violence pour survivre – et le calme après

 

- le rythme qui reprend – la voix à nouveau 

 

- des mots – n’importes lesquels – en vrac

 

- en souplesse – des infinitifs – impersonnels

 

- simplement pour le bourdonnement – voix

 

étrangère – distincte – appliquée à tout –

 

indispensable

 


 
 
mettre du temps à se dégager – à se reconnaître

 

là – pas une vraie reconnaissance – pas

 

d’évidence – des mots – des milliers de mots

 

avant de dire je – avant qu’il arrive quelque

 

chose

 


 
 
Ce qui arrive - parfois – rarement – au moment

 

où les mots vont de nouveau sombrer – juste

 

avant le silence – ou déjà dans le silence –

 

par le pourrissement de chacun des mots – à

 

l’intérieur- au noyau – lentement – par

 

brûlure – par arrachement – la déchirure du

 

temps – de la mémoire

 


 
 
ce qui arrive – sans mot – ou après les mots –

 

ou venant de leur fusion – un éclatement

 


 
 
où bien ce qui arrive – quand ça émerge de

 

nouveau – dans l’impasse – dans l’impuissance

 

- quelque chose ici – qui affleure –

 

peut-être

 


 
 
tous les essais de précision – en vain – tous

 

les mots à la recherche d’un seul – étrange

 

poursuite ici – un vrai danger à courir cette

 

fois – comment faire pour arrêter cette

 

mécanique informe – qui engloutit ainsi – à

 

la poursuite sans fin de mots inexistants –

 

absurdité

 


 
 
comme un espoir de naissance – on dirait – 

 

dans cette destruction – dans le continuel échec

 

- dans cette fuite en avant – jusqu’à la fin –

 

relier ainsi une naissance à une mort – si

 

possible – absurdité

 


 
 
ou alors- autre chose – sous l’apparence –

 

se détruire seulement peu à peu – par couches

 

superficielles – par ceinture de mots –

 

séries de remparts -  secrétées au cours des

 

saisons

 


 
 
au centre – tous les obstacles franchis – 

 

toutes les constructions détruites – à nu – la

 

chair blanche et froide – et rien – pas de bruit

 


 
 
rester ainsi dans la nudité de la fin – non –

 

impossibilité – échec encore – retour à la

 

peur – presqu’un espoir

 


 
 

pas la peine – donc - accepter la voix –

 

une fois pour toutes – et le silence – sécher

 

les yeux – la sueur des mains – impossible

 

d’anticiper

 


 
 
suffisant -  ce petit bourdonnement à l’oreille –

 

ou bien essaye de temps en temps d’autres

 

bruits – essayer avec le bruit de la mer – le

 

bruit des voix – c’est possible peut-être – 

 

même des bruits de voix étrangères – pour ne

 

plus entendre vraiment les mots – pour la

 

musique – transcrire ces mots-là – écriture de

 

nuit - des sons des mots incompréhensibles –

 

des pages ainsi – des pages de bruits

 


 
 
voilà – parler une autre langue peut-être –

 

une nouvelle distance – parler – ne plus

 

dire – un bruit pour un cri – toutes sortes

 

de cris – tous les bruits – non pas des bruits

 

quelconques – des sons déjà tous faits –

 

déjà usés par des lèvres – aimés – roulés

 

longtemps – des sons signifiants aussi –

 

choisis pour quelque chose – aimés – 

 

transfigurés

 


 
 
visages de mots – de sons lourds – essayer

 

- ouvrir à peine les lèvres – coller la langue

 

au palais -  faire passer l’air lentement –

 

en soufflant – çà pour la tendresse

 


 
 
ou bien la bouche grande ouverte – cavité

 

complètement lisse – et le son râpeux au fond

 

de la gorge – pour la rage – la cruauté – quel

 

mot – infiniment de mots possibles – qui

 

sait – hors de cette langue peut-être - des

 

autres langues – ou dans quelque chose de

 

nouveau – un langage différent – immédiat

 

- limite

 


 
 
mais ainsi – de nouveau la peur – toujours

 

l’inconnu – et la descente au gouffre –

 

échec – par peur – échec encore – ne pas

 

descendre plus bas – ne pas se risquer ainsi –

 

de ce côté-là – noir sans fin – nuit encore

 


 
 
remonter au jour – aux mots clairs – rassurés

 

- essayer leurs mots – essayer de leur côté –

 

tous les langages possibles – sans jeu –

 

jusqu’à présent avoir essayé chaque jour –

 

des milliers de fois chaque jour – mettant

 

chaque mot à l’épreuve de chaque visage – chaque

 

regard – les gestes aussi – toujours –

 

désespérant – et l’oubli – toujours oublier à

 

chaque fois – et toujours recommencer

 


 
 
alors aujourd’hui - ici – entre tous les murs

 

- sur le sol noirci – de toutes les inscriptions

 

peut-être – glisser lentement vers eux –

 

d’un genou sur l’autre – les bras tendus – libéré

 

de l’écriture peut-être – pour un moment

 


 
 
se préparer longuement – retrouver le vieux

 

langage – les mots vieillis avec soi-même

 

- vieillis ensemble – l’articulation sans fatigue

 

- l’automatisme – se fondre à nouveau là

 

- en dissoudre

 


 
 
retrouver les traces- le vieil écho – vieilles

 

résonances – terrain solide autour des mots

 

- sans cassure – sans gouffre – des

 

digues partout – en protection – des nœuds

 

pour se tenir – repères – jamais perdu là

 

- jamais d’obscurité

 


 
 
autour des vieux mots – l’espace de la calme

 

reconnaissance – de l’habituel – le long

 

apprentissage – semblable à tous – mots

 

d’échange sans heurt – dire doucement – le

 

quotidien – pas de fuite possible – emprisonné 

 

là – englué

 

 


 
 
dans les anciennes traces – reflux de mémoire

 

-indistinct – perdu le temps – quelque

 

part – irréel – avec des mots inscrits – à

 

peine lisibles – échappés par vague –

 

perte lointaine – irrémédiable – l’usure

 


 
 
si c’est possible – cette vieillesse des mots –

 

leur protection – la sécurité - enfin – et

 

mourir lentement – à peine 

 


 
 
un moment - temps perdu à rien – à se

 

lover là – dans l’anneau des mots – à noircir

 

les murs – comme si la boue du sol seulement

 

ne suffisait pas – ne plus regarder – ni

 

entendre – depuis longtemps – tous les orifices

 

bien obstrués – enfin – définitivement –

 

normalement – de vieillesse – de leur

 

vieillesse -  à force d’avoir trop parlé – 

 

parler – user des mots – finir par des gestes

 

- avoir fini par des gestes – ainsi l’échec

 

encore – dans leur emprisonnement – user

 

leurs mots jusqu’à l’épuisement – l’expiration – 

 

la mort du son – crevé comme une bulle dans

 

l’air vide

 


 
 
maintenant encore cette vieille odeur dans 

 

l’air - grise - épaisse – des mots – leurs 

 

déchets – leurs lambeaux – plein la bouche

 

- irrespirable – ici – noyé dedans – sans

 

fuite possible – dans l’espace blanc – ou

 

opaque – ou dehors – dans la lumière pâle

 

- ou ailleurs encore – autrement – partout

 

- dissous – décomposé aussi – insupportable

 

- finir si possible – comment faire – assez

 


 
 
les mots maintenant - difficile à saisir – à

 

peine parfois un son assourdi – quelque part

 

- dans le flou – le bourdonnement normal

 

- inconsistant – chercher ce que c’est –

 

faire un effort – se tendre un peu – de

 

partout – comment sortir de l’immobile – 

 

de l’isolement – essayer maintenant de retrouver

 

quelque chose – comme un chemin – retracer

 

les pistes – plus de force pour çà – trop

 

tard – peut-être – presque plus de force pour 

 

crier – pour lever la main

 


 
 
peu à peu – reconnaître de moins en moins

 

- presque plus – les mots arrivent – 

 

repartent sans toucher – les murs n’arrêtent

 

plus rien – seulement des traces flottant 

 

dans l’air

 


 
 
à l’écoute – encore – ce qui s’échappe du

 

silence – par moments – bruits de vie –

 

mouvement – ou seulement - au bord –

 

au ras du corps – le souffle

 


 
 
longue mort – combien de temps – pour mourir

 

ainsi aux mots – étouffé – englouti

 


 
 
en dehors du temps – resserré – englouti

 

dans cet espace ainsi distendu

 


 
 
dans l’inhabitable


 
 

 

Dire I- II

 

Editions Seghers / Laffont (Change), 1972

 

Voir aussi :

 

Là-ramassé (08/04/2017)

 

Dire II (1) (11/02/2020)

 

Dire II (2) (11/02/2021)

 

Dire II (3) (12/02/2022)

 

Dire II (4) (11/02/2023)

 

Dire II (5) (11/02/2025)

 

Dire II (6) (11/08/2025)
 

29 janvier 2026

Emily Jane Brontë (1818 – 1848) : « Transi dans la terre... / « Cold in the earth... »

 

 

 

 

R. Alcona à J. Brenzaida

 

 

 

Transi dans la terre et sur toi cet amas de neige profonde ! 

 

Loin, loin de toute atteinte et transi dans la morne tombe !

 

Ai-je donc oublié, mon Unique Amour, de t’aimer,

 

Séparée enfin d’avec toi par le flot ruineux du Temps !

 

 


A présent, lorsque je suis seule, mes pensers ne s’en vont-ils plus

 

Planer parmi les monts des rivages d’Angore

 

Et reposer leurs ailes lasses là où la fougère et la brande

 

Couvrent ce noble cœur à jamais, à jamais ?

 

 


Transi dans la terre et depuis, dévalant ces collines fauves,

 

Quinze inexorables hivers s’en sont venus fondre en printemps :

 

Fidèle est-il en vérité, l’esprit qui se souvient encore

 

Après pareille somme d’épreuves et de changements !

 

 


O tendre Amour de ma jeunesse, pardonnez-moi si je t’oublie

 

Cependant que de-ci de-là m’emporte la marée du monde :

 

De plus implacables désirs, de plus sombres espoirs m’assiègent

 

Qui t’obscurcissent, il est vrai, mais sans pouvoir te faire tort.

 

 


Nul soleil autre que le tien jamais n’a brillé dans mon ciel, 

 

Nulle étoile autre que la tienne jamais n’a resplendi pour moi ;

 

La seule joie qu’ait eu ma vie m’est venue de ta chère vie,

 

La seule joie qu’ait eu ma vie est ensevelie avec toi.

 

 


Mais lorsqu’ eurent péri les jours visités de songes dorés

 

Et que fut le Désespoir même sans pouvoir pour anéantir,

 

Alors j’appris que l’existence se pouvait entretenir,

 

Réconforter, sustenter sans le secours du bonheur.

 

 


Alors, refoulant mes pleurs de vaine désespérance,

 

Déshabituant ma jeune âme d’aspirer après la tienne, 

 

J’ai réprimé d’un « non » sévère mon brûlant désir de rejoindre

 

Une tombe qui était déjà plus que mienne !

 

 


Et je n’ose, aujourd’hui encore, l’abandonner à la langueur

 

Non plus qu’à la poignante extase du souvenir :

 

Si je m’abreuve à longs traits d’une angoisse aussi divine

 

Comment pourrai-je à nouveau rechercher le monde vide ?

 

                                                                                                       3 mars 1845


 (Poèmes de Gondal)

 

 


Traduit de l’anglais par Pierre Leyris,
 
In, Emily Bronte : Poèmes (1836 – 1846)
 
Editions Gallimard, 1963 

 

 

 

R. Alcona to J. Brenzaida

 

 


Cold in the earth—and the deep snow piled above thee, 

 

Far, far removed, cold in the dreary grave! 

 

Have I forgot, my only Love, to love thee, 

 

Severed at last by Time's all-severing wave? 

 

 


Now, when alone, do my thoughts no longer hover 

 

Over the mountains, on that northern shore, 

 

Resting their wings where heath and fern-leaves cover 

 

Thy noble heart forever, ever more? 

 

 


Cold in the earth—and fifteen wild Decembers, 

 

From those brown hills, have melted into spring: 

 

Faithful, indeed, is the spirit that remembers 

 

After such years of change and suffering! 

 

 


Sweet Love of youth, forgive, if I forget thee, 

 

While the world's tide is bearing me along; 

 

Other desires and other hopes beset me, 

 

Hopes which obscure, but cannot do thee wrong! 

 

 


No later light has lightened up my heaven, 

 

No second morn has ever shone for me; 

 

All my life's bliss from thy dear life was given, 

 

All my life's bliss is in the grave with thee. 

 

 


But, when the days of golden dreams had perished, 

 

And even Despair was powerless to destroy, 

 

Then did I learn how existence could be cherished, 

 

Strengthened, and fed without the aid of joy. 

 

 


Then did I check the tears of useless passion— 

 

Weaned my young soul from yearning after thine; 

 

Sternly denied its burning wish to hasten 

 

Down to that tomb already more than mine. 

 

 


And, even yet, I dare not let it languish, 

 

Dare not indulge in memory's rapturous pain; 

 

Once drinking deep of that divinest anguish, 

 

How could I seek the empty world again? 

 

 


Gondal poems

 

The Shakespeare Head Press, Oxford, 1938

 

Voir aussi :

 

Il devrait n’être point de désespoir pour toi / There should be no despair for you  (02/03/2017)

 

Le soleil est couché / The sun has set (05/04/2017)

 

« Autour de moi des tombes grises... / « I see around me tombstones grey… » (01/08/2018)

 

« Mon plus grand bonheur... »  / « I’m appiest… » (30/06/2019)

 

« Je viendrai quand ... » / « I’ll come when … » (02/08/2019)

 

Viens-t’en avec moi / Come, walk with me (02/08/2020)

 

« Dis-moi, dis, souriante enfant... » / « Tell me, tell me, smiling child... » (01/08/2021)

 

Brouillard léger sur la colline / Mild the mist upon the hill (06/02/2022)

 

« Comme elle brille clair ... » / « How clear she shines... » (05/02/2023)

 

Chanson / Song (06/02/2024)

 

« Je ne pleurerai pas... » / « ll not weep... » (07/02/2025)

 

« Transi dans la terre... / « Cold in the earth... » (29/01/2026)

22 janvier 2026

Louise Labé (1526 – 1566) : « Tout aussitôt que... »

 

 

 

Tout aussitôt que je commence à prendre

 

Dans le mol lit le repos désiré,

 

Mon triste esprit, hors de moi retiré,

 

S’en va vers toi incontinent se rendre.

 


 
 
Lors m’est avis que dedans mon sein tendre

 

Je tiens le bien où j’ai tant aspiré,

 

Et pour lequel j’ai si haut soupiré

 

Que de sanglots ai souvent cuidé fendre.

 


 
 
Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse !

 

Plaisant repos plein de tranquillité,

 

Continuez toutes les nuits mon songe ;

 


 
 
Et si jamais ma pauvre âme amoureuse

 

Ne doit avoir de bien en vérité,

 

Faites au moins qu’elle en ait en mensonge.

 

Voir aussi :

 

« Baise m’encor, … » (16/01/2017)

 

« Je vis, je meurs… » (12/02/2017)

 

« Tant que mes yeux… » (24/04/2017)

 

« Ne reprenez, Dames… » (05/02/2018)

 

« Telle j’ai vu... » (03/02/2019)

 

« Ô doux regards... » (03/02/20)

 

Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie (03/02/2021)

 

« Depuis qu’Amour cruel... » (03/02/2022)

 

« Je fuis la ville... » (03/02/2023)

 

« Claire Vénus... » 03/02/2024)

 

« Ô longs désirs... » (04/02/2025)
 

16 janvier 2026

Andrée Chedid (1920 – 2011) : Je me souviens

 

 

 

 

Je me souviens

 


Je me souviens

 

D’ombres plus denses que le plomb

 

De regards impassibles

 

De rivières fourbues

 

De maisons rongées

 

De coeurs blanchis

 

D’hirondelles torpillées

 

Et de cette femme hagarde

 

          sous l’explosion des armes.

 

Je me souviens

 

Du tumulte des sèves

 

De l’envolée des mots

 

De plaines sans discorde

 

Des chemins de clémence

 

Des regards qui s’éprennent

 

Et de ces beaux amants

 

       sous les feux du désir

 

 


       De tout ceci

 

       De tout cela

 

       Je me souviens

 

       Et me souviens.

 

 

 

 

Par-delà les mots

 

Editions Flammarion, 1995

Voir aussi : 


Le cœur naviguant (26/01/2017)  


L’escapade des saisons (06/03/2017)


Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)


Par-delà les mots… (12/10/2017)


Voix multiples (13/10/2018)


Regarder l’enfance (12/10/2019)


Démarche (16/01/2021)


A quatre temps (16/01/2022)


Jeunesse (16/01/2023)


Marées (16/01/2024)

 
Tant de corps et tant d’âme (15/01/2025)

 

9 janvier 2026

Rita Mestokosho (1966 -) : Sous un feu de rocher

 

 

 

Sous un feu de rocher
 


A Mathieu et Damien Mestokosho


 
 
 
J’ai appris à lire entre les arbres

 

A compter les cailloux dans le ruisseau

 

A donner un nom à tous les métaux

 

Tels que le quartz ou le marbre.

 


 
 
J’ai appris à nager avec le saumon

 

A le suivre dans les grandes rivières

 

A monter le courant de peine et de misère

 

Sans me plaindre et sans sermon.

 


 
 
J’ai appris à prendre le visage de chaque saison

 

A goûter la douceur d’un printemps sur mes joues

 

A savourer la chaleur d’un été sur mon cou

 

A grandir dans l’attente d’un automne coloré et long.


 
 
Mais c’est uniquement sous un feu de rocher

 

A l’abri d’un hiver froid et solitaire

 

Que J’ai entendu les battements de la terre

 

Et c’est là que j’ai appris à écouter. 

 


 
 

 

Née de la pluie et de la terre

 

Editions Bruno Doucey, 2014

Voir aussi : 


Un peuple sans terre (26/04/2017)


Aide-nous, grand-père / Uitshinan Nimushum (11/03/2018)


Mistapéo, l’âme de la Tierra (08/03/2019)


« J’ai rêvé du Paradis... » (16/06/2021)


Il s’appellera la mer (18/06/2022)


« J’ai vu la montagne... » (12/10/2023)
 

8 janvier 2026

Yu Xiuhua / 余秀华 (1976 -) : Le lit du fleuve

 

 

 

Le lit du fleuve
 


 

l’eau a donc tant baissé, sans souci du nombre de poissons ou de fleurs tombées

 

si bien que du fleuve se discerne le lit, et l’automne est là


 
hier, j’ai vu grand’mère, décharnée,  la peau distendue

 

étirable

 

elle m’a ouvert une porte, m’a détaillé le paysage

 

il y a en elle une vis endormie, un navire de bois

 

aux itinéraires oubliés

 

elle dit que chaque tourbillon

 

la dépose au même endroit

 

à la tombée du jour, elle aime aller près du fleuve

 

contempler dans le vent toutes ces choses  crevassées

 

ou rendues à leur état primitif

 

le fleuve tari dont on n’a plus à imaginer la source, la limpidité d’origine ou les 

 

     eaux troubles

 

elle aime enfoncer les pieds dans ces lézardes, laisser la vase les recouvrir

 

et longtemps ne plus pouvoir s’en extraire

 

comme un chose tombée à terre, s’enracinant

 


 
 
 
 
Traduit du chinois par Brigitte Guilbaud

 

In, Yu Xiuhua : « La femme sur le toit »

 

Editions Picquier, Mas de Ver, 13631, Arles


Voir aussi :


Deux voix dans la nuit (08/01/2024)


Je t’aime (11/01/2025) 
 

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