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Femmes en Poésie

14 mai 2026

Denise Riley (1948 -) : Chœur d’adieu (I – XI)

Image credit : Sophie Davidson

 

 

Chœur d’adieux

 

 

I

 

 

Toi principe du chant, à quoi bon désormais

 

Parader dans la lumière spasmodique

 

Pour dégoiser ton ténébreux ramage ?

 

Marche à pas menu, frêle colonne. Lisse bien

 

Ta surface fourrée. Minceur de fil souple

 

Ultraflexible, sera ton espoir.

 

Claque doucement, feuille de fer-blanc

 

Qui ne se gonflera plus affectueusement

 

De lais moelleux et réceptifs.

 

Ma petite chanson, passe-toi de ces instructions

 

Car nul n’est là pour t’entendre.

 

Tous son bien loin qui titubent dans le bruit de la foule.

 

 

 

II

 

 

Quel est le premier devoir d’une mère envers son enfant ?

 

Au moins de garder le pauvre petit en vie – Chœur

 

De cigales déchaînées, cessez vos cris stridents.

 

Ma fille quitte notre maison avec légèreté.

 

Une pensée me traverse : c’est peut-être la dernière, fois,

 

Fixe en toi son image. Oui, si tu étais l’éclair.

 

Je prends note de la terreur, l’enregistre.

 

Pas plus ma note que ma critique d’elle

 

Ne nous avanceront d’un iota. Je le sais. Et pourtant.

 

 

 

III

 

 

Peut-être un souvenir, une photo retouchée,

 

Celle où on le voit sourire, avec sa ceinture de lézard rayé

 

Et ses croûtes d’eczéma, mais qu’importe elle est encadrée,

 

Sous verre, couvée des yeux, muséifiée.

 

C’est curieux comme les genoux du garçon sont pleins de vie

 

Nous étions alors tous les deux démunis. Tu étais dépourvu de ruse,

 

Transparent, facile, cela semblait naturel.

 

 

 

IV

 

 

Chaque enfant se fait cannibaliser par ses années.

 

C’est un homme qui est mort, en lui est mort

 

Le petit garçon aux grands yeux, et le paon adolescent

 

Dans cette calme et discrète dévoration de soi

 

Que constitue le fait d’être vivant. Mais tout à coup

 

Ces superpositions naturelles ont été coupées puis battues

 

En bloc serré, leurs strates aplaties au carré

 

 

 

V

 

 

Il est tard. Toujours trop tard.

 

Ton petit monument est en haut de son monticule

 

Orné de banderoles qui claquent, claquent sur le sol.

 

Voici une drôle de créature qui d’un œil fouille

 

La butte tandis que l’autre est rivé vers le haut :

 

Je vais venir, ce ne sera plus long, clame-t-elle – mais

 

N’est qu’une matrone bien intentionnée à l’alibi inutile :

 

« Je ne Savais pas. » Y aurait-il donc encore un rôle à jouer

 

Pour moi sur cette jolie terre ? Réponds-moi. Ou bien

 

Dis, Non, terre, dans mon oreille intérieure.

 

 

 

VI

 

 

Une armoire bâille, une femme endeuillée essaie

 

Divers styles de tenues pour hurler :

 

Il te faut, même si cela ne te dit rien

 

Vite donner le spectacle de ton sourire feint.

 

Ce n’est pas cette fluide robe noir au corsage nacré

 

Qui pourra soulager ton ménage brisé.

 

Elle sied à ton teint qui est si blanc.

 

Evite cependant, ce voile safran.

 

Tes morts n’ont pas envie que tu tombes à terre.

 

Il sera bientôt temps de le faire.

 

 

 

VII

 

 

Oh toi mon fils mort, espèce de petit con

 

Maman fait grise mine. Rentre à la maison te dis-je

 

Mets fin à ce mélodrame de mauvais goût – cesse

 

Enfin de jouer au mort, ça tourne à la mauvaise

 

Blague, jamais ton humour a été aussi cruel

 

Que çà. Renonce, espèce de sans-cœur,

 

Aie pitié de tes deux sœurs meurtries. Car

 

Est-ce qu’on ne t’a pas aimé ? Et encore maintenant. Mais

 

Nous finissons par être lassées de notre amour inutile

 

Et infiniment plus lassées encore que tu persistes dans la mort

 

Ce qui ne doit pas t’intéresser beaucoup non plus.

 

 

 

VIII

 

 

Me voici assise là, hébétée, sidérée par ta disparition

 

Tandis que tu exerces ton charme dans le monde inférieur

 

Et, plein d’insouciance, courtises Perséphone. Pas très difficile

 

D’imaginer ce que sa mère a dû endurer

 

Quand elle a fureté parmi ces salles sombres et douces.

 

 

 

IX

 

 

Bien qu’ils aient juré de ne jamais partir, ils s’en sont allés

 

A moins que ce ne soit moi – alors je me suis concentrée

 

Très fort sur le problème de savoir ce que cela signifiait

 

Pour quelqu’un d’être ici, tout comme de

 

N’y être pas. Inutile de s’entraîner à subir un deuil modéré

 

Etant donné son côté définitif. Et moi, lamentablement

 

Lente à « l’intégrer » - préférant de loin le déni,

 

Car comment s’habituer à une si mauvaise idée. Non,

 

Je vais plutôt tenir jusqu’au bout pour la présence. Si mon

 

Espoir exquis peut t’extirper de là où tu es, toi mon enfant résigné

 

Pour te ramener ici, qu’il le fasse, j’attends

 

 

 

X

 

 

Je ne peux me résoudre à te réincarner

 

En fichues « douces averses de pluie »

 

Ou en « champs de grains mûrissant » - oooh

 

Si anodins – ni encore à te suivre comme une ombre

 

Dans l’espoir de finir par te retrouver,

 

Médusé, parmi les âmes grouillantes

 

Agglutinées comme des chauves-souris, la foule murmurante

 

Voilée de crépuscule – ni même dans le contemporain sinistre.

 

Présence au cœur léger, que ton corps s’incarne tout

 

Simplement. Paresse encore sous le soleil

 

Violent où tu aimais tant te faire rôtir.

 

T’entrevoir, ne fût-ce que dix secondes

 

M’aiderait à supporter bien mieux

 

Tout çà. Avec une caméra en action

 

 

 

XI

 

 

Abeille ardente, voici qu’encore tu te cognes,

 

Tes sacoches duveteuses bien remplies,

 

A tous les pendants d’oreille du fuchsia.

 

C’est à toi Ô abeille ! Que j’adresse mon cri –

 

Puisque mes propres morts, apostrophés,

 

Restent muets comme ce grenat glacé

 

Auquel tu te heurtes. Acharnement aveugle,

 

L’abeille, ou bêtise – de se cogner encore et encore

 

Au feu cramoisi de l’indifférence.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Martine Chardoux

 

in, Revue « Inuits dans la jungle, N° 5 »


Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2014

12 mai 2026

Ella Yevtouchenko / Елла Юхимівна Євтушенко (1996 -) : Rêve au petit matin

 

 

 

 

 Rêve au petit matin

 

 

 

le chat vient nous déranger, et la neige commence à tomber

 

comme si nous lui manquions

 

elle saute sur notre balcon, s’allonge sur le seuil

 

et s’endort d’un air rêveur, comme un lac qui gèle

 

 

 

la neige vient nous déranger, mais nous lui sourions

 

elle fond comme un rêve au petit matin

 

nous glissons, deux couleuvres, dans le limon laiteux du brouillard

 

la lune blanche – une gousse d’ail – dans le clapotement de l’eau

 

 

 

décembre vient nous déranger, mais nous

 

ne craignons pas son cristal froid

 

le chat s’est calmé, ainsi que la neige

 

écoute, l’hiver chante que je t’aime

 

 

 

 

 

Traduit de l’ukrainien par Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey

 


In, Ella Yevtouchenko : « Au cœur de la maison »

 


Editions Bruno Doucey, 2023  

 

Voir aussi :

 

Un aujourd’hui sans fin (02/05/2024)

6 mai 2026

Esperanza López Parada (1962 -) : Stèle d’un juge

 

 

 

 Stèle d’un juge

 

 

Disparu celui qui nous orientait,

 

le pays se soumet et se nivelle.

 

Comme il imposait toutes les mesures,

 

il dictait aussi les lois et les échelles.

 

Aujourd’hui personne ne suscite l’intérêt,

 

l’âme se retrouve, chaque vallée s’équilibre ;

 

 Les jours ressemblent au jour.

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

 


In, « Poésie espagnole. Anthologie (1945 – 1990) »

 


Actes Sud / Editions Unesco, 1995

 

 

 


Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet


In, « Poésie espagnole. Anthologie (1945 – 1990) »


Actes Sud / Editions Unesco, 1995

 

 Voir aussi : 


Stèle d’un marcheur inconnu / Estela de un caminante desconocido (06/05/2023)


L’oiseau (26/04/2024)

Nous avons changé le nom ... » (05/04/2025)

30 avril 2026

Marcela Delpastre (1925 – 1998) : Le poète / Lo poëta

 

 

 

 

Le poète

 

 

 

     Ils ont dit au poète : Maintenant il faut que tu parles pour tout homme sur

 

terre. Ton cœur, il faut l’ouvrir à tous les coeurs vivants.

 

     Pour qui ai-je parlé ? Dans mes veines ne sentais-je pas le sang passer qui

 

va d’un cœur vivant à l’autre ?

 

     Le vent dans les feuilles ! La sève des arbres ! Ma parole est parole pour

 

tout ce qui parle.

 

     Tout ce qui parle, tout ce qui vit ! Tout ce qui voudrait vivre, et la fumée du

 

passé qui s’en va comme un ruisseau.

 

     Toi, l’homme de demain. L’homme enfermé derrière tes murs, qui n’a plus

 

qu’un fragment de ciel à voir,

 

     toi, aussi longtemps que tu auras ce corps de chair, que tu voudras te regarder

 

dans un miroir quand tu regarderas ton frère en face,

 

     mes larmes se pleurent pour tout ce qui pleure, j’ai souffert tes douleurs plus

 

profondément que mes peines.

 

     J’ai crié quand tu perdais le souffle, j’ai brûlé de ta soif, c’est ta faim qui

 

me creuse le ventre,

 

     et l’amour que je n’ai pas, c’est ton amour que je chante, quand tu tiens à

 

pleins bras les fruits de la vie nouvelle.

 

     Mais moi, je n’ai que mon corps, je n’ai que ma langue et ma parole. Et toi

 

la tienne que rien ne remplace.

 

     Et si par grand hasard tu me regardes en face, tu diras que le miroir est faux

 

et la parole stupide.

 

 

 

 

Traduit de l’occitan par Marcelle Delpastre,

 

in, Revue « Poésie 1, N° 79-80, Septembre - Octobre 1980 »

 

Editions Armand Colin, 1980

 

 

Lo poëta

 

 

 

     An dich au poëta : Aura chau que parles per tot òme sus terra. Ton còr lo

 

chau dubrir a tots los còrs vivents.

 

     Per qui parlave-ieu ? Dins mas venas sentia-ieu pas lo sang passar que vai

 

d’un còr vivent a l’autre ?

 

     Lo vent dins las fuelhas ! La sana daus aubres ! Ma paraula es paraula per

 

tot çò que parla.

 

     Tot çò que parla. tot çò que viu ! Tot çò que vodria viure,  e lo fum dau

 

passat que se’n  vai coma un riu.

 

     Tu l’òme de deman. L’òme barrat darrier tos murs, que n’as pus mas un

 

pauc de ciau a vere,

 

     tu, tant qu’auras queu còrs de charn, que te vodras visar dins un mirahl

 

quand visaras ton frair en facia

 

     mas gremas se puran per tot çò que pura, ai sufrit tas dolors pus priond

 

que mas penas,

 

     ai cridat quand perdias l’alen, ai bruslat de ta set, quò es ta fam que cura

 

mon ventre,

 

     e l’amor que n’ai pas,  quò es ton amor que chante, quand tenes a plein braç

 

los fruchs de la vida novela.

 

     Mas ieu n’ai mas un còrs, n’ai mas na lenga e na paraula. E tu la tua, que

 

res remplaça.

 

     E si per cas m’as visat en facia, diras que lo mirahl es faus, e la paraula

 

 

 

fada.

 

 

Saumes pagans

 

Institut d’Etudes Occitanes, 24430 Marsac sur L'Isle, 1974

 

Voir aussi : 


« Entre toutes choses... » / « Entre tot... » (01/05/2020)


« Comme l’eau va un jour... » / « Coma l’aiga que vai, un jorn... » (01/05/2021)


Le pays mort / Lo pais mòr (01/05/2022)


Prélude / Preludi (04/05/2023)


Poésie / Poesia (20/04/2024)

 

Le miroir / Lo Miralh (30/04/2025)

25 avril 2026

Marie-Josée Christien (1957 -) : La tranchée de Glomel

Photo JD, Paris, 1987

 

 

 

La tranchée de Glomel *

 

 

 

Désert d’eau

 

et d’herbes folles

 

un pays opaque

 

banni de son histoire

 

rature les noms sonores

 

Kistinig Groñvel Goariva

 

 

 

sur les berges

 

du chemin magnétique

 

se tapit

 

une honte glacée.

 

 

 

 

Canal sans nom

 

sans embouchure ni source

 

emporté par l’itinéraire

 

Nantes-Brest

 

long comme l’absence

 

 

 

Glomel

 

partage les eaux

 

enfante le mouvement

 

 

 

 

Itinéraire brisé

 

à mi-chemin

 

une luisance noire

 

glisse en silence

 

sur l’eau

 

 

 

des passages fantômes

 

émergent

 

de la boue liquide

 

 

 

Dans les portes de rouille

 

les ombres clandestines

 

brillent

 

par accrocs.

 

 

 

 

La pluie martèle

 

la surface de l’eau

 

 

 

Un mince filet

 

de nuit

 

cerne

 

les sentiers envahis de ronces.

 

 

 

 

Je marche lentement

 

dans le soir qui descend

 

 

 

Le vent devance

 

l’éclair prolongé

 

d’une rêverie

 

 

 

imprégnée

 

des lambeaux

 

de chants anonymes.

 

 

 

 

 

Une averse torrentielle

 

ravive

 

comme des fantômes obsédants

 

les destins

 

échoués

 

au fond du canal

 

 

 

Une fièvre intérieure

 

bat aux tempes

 

 

 

à découvert.

 

 

 

 

La mort bat

 

les eaux sombres

 

plaies du souvenir

 

planté

 

dans l’imminence de la nuit

 

sauvage

 

 

 

Le canal

 

n’offre pas de repos.

 

 

 

 

 

Les copeaux du crépuscule

 

esquissent

 

des images enfouies

 

 

 

Le cadastre omis

 

de la souffrance

 

ameute la nuit

 

 

 

Son ombre

 

devient la nôtre

 

 

 

Personne n’est à l’abri

 

d’un déni d’humanité.

 

 

 

 

Le canal

 

a froid

 

de n’être qu’un oubli

 

déposé dans la fange molle

 

 

 

du sous-bois.

 

 

 

 

Face à face

 

avec la souffrance

 

et le désespoir      

   

qui bougent

 

dans la lenteur de eaux

 

 

les écluses sont muettes.

 

 

Canal

 

condamné

 

à l’incapacité de dire

 

frappé de renoncement

 

 

 

inerte.

 

 

Une herse liquide

 

ressasse

 

son lit de fange

 

et d’oubli

 

 

 

D’âpres souvenirs

 

assoiffent les vivants.

 

 

 

 

L’eau sombre

 

des écluses

 

porte

 

des ruminations

 

 

 

 

 

comme un rappel continu.

 

 

Grimoire

 

des sédiments obscurs

 

venus

 

d’un autre paysage

 

 

 

la tranchée

 

a oublié les terres

 

qu’elle recouvre.

 

 

 

 

Les brèches

 

de solitude noyée

 

larguent

 

les blessures de l’aube

 

que fragmente le silence

 

 

 

Les intempéries heurtent

les prairies lacérées

par une coulée de joncs.

 

 

                 A Jean Kergrist,

 

 

Derrière le rideau d’arbres

 

immobile

 

dans la grisaille

 

 

 

aucun nom gravé

 

sur un monument

 

offert au vent

 

et au temps

 

 

 

le monde des bagnards

 

accompagne

 

nos oublis.

 

 

 

 

Un peu de rêve et de mémoire

 

apaiserait

 

les fracas du silence

 

 

 

Ne reste que la dureté

 

d’une terre muette

 

 

 

l’eau inconsolable

 

dans les friches du souvenir.

 

 

 

 

Cimetière de bagnards

 

le canal

 

charrie sans fin la mémoire

 

de leurs gestes piégés

 

dans la boue ruisselante

 

 

 

face au froid

 

se tenir debout

 

à creuser l’ombre

 

à fossoyer la tranchée

 

dans les eaux lourdes

 

de toute la terre

 

arrachée.

 

 

 

 

Le halage silencieux

 

sinue

 

entre les tourments

 

en embuscade

 

 

 

Canal de larmes

 

et de pestilence

 

 

 

L’histoire est finie.

 

 

 

 

Juste un peu

 

d’eau tremblante

 

à la lisière du regard

 

charrie

 

des morceaux de brume.

 

 

 

 

Le canal s’alourdit

 

en son fond

 

d’une végétation

 

oisive

 

 

 

La mort tambourine.

 

 

 

 

Rien n’éteint

 

les rumeurs

 

qui clapotent

 

sous les glissements lents

 

du ciel

 

 

 

Je regarde passer

 

la frise

 

des blocs de nuages

 

sans profondeur

 

comme peints

 

sur l’ombre bleue

 

 

 

 

Le canal

 

survit

 

 

 

en souffrance

 

en attente

 

 

 

il échappe aux mots.

 

 

 

 

Il lui faut

 

recueillir sa voix

 

dans la nuit secrète

 

 

 

inventer la souveraineté

 

des rivières

 

Blavet Aulne

 

filant sans trêve

 

 

 

mêler ses eaux

 

aux leurs

 

dans les grandes profondeurs

 

s’y jeter s’y perdre

 

épurer sa clarté.

 

 

 

 

Au-dessus de l’écluse

 

les arbres mouillés

 

gouttent

 

de lumière

 

 

 

la tranchée carnivore

 

apostrophe

 

la vanité

 

avec désinvolture.

 

 

 

 

* La tranchée de Glomel, sur le canal de Nantes à Brest, a été creusée par 600 bagnards condamnés

 

pour insoumission et désertion et détenus dans le camp de Glomel (Côtes-d’Armor). De 1823 à 1832,

 

 ils ont creusé dans les marais une tranchée profonde de 23 mètres, reliant sur 5 kilomètres les versants

 

 de l’Aulne et du Blavet. Le camp des bagnards a souffert de paludisme et le coût en vies humaines a

 

été considérable. (Note de l’autrice.)

 

 

 

Aspects du canal

 

Sac à mots édition 44810 La Chevallerais

 

Voir aussi :

 

"La terre durcie ..." (23/04/2023)

 

Le Menec / Les pierres plates-Locmariaquer (13/04/2024)

22 avril 2026

Eithne Strong (1923 – 1999) : Déclaration à ma progéniture / Statement to offspring

 

 

 

 

Déclaration à ma progéniture

 

 

 

 

Ecoutez, je ne vous quitterai jamais, issus

 

de mes os : au cœur

 

des tissus de la moelle

 

je suis loyale quoi qu’il arrive.

 

 

 

Mais je ne dois pas être votre esclave

 

Et ne me sucez pas ma vie ultérieure

 

J’ai donné de la sueur, de la douleur

 

et du labeur exténuant.

 

 

 

Laissez-moi. Il y a tant de choses

 

dont j’ai soif.

 

Je ne suis pas un cache-nez pour emmitoufler vos

 

années. Je ne peux pas toujours être le bouclier.

 

 

 

Révolte ? Oui. je n’ai grandi que

 

partiellement. On grandi jusqu’à la mort.

 

Laissez-moi de l’espace. Je crie après les étoiles

 

comme pendant mes vertes années.

 

 

 

Mais éprouvez-moi et je suis là.

 

En attendant laissez-moi bourgeonner

 

porter ce qui viendra encore comme fruits.

 

J’ai nourri sans lésiner.

 

 

 

Que ma déclaration fasse grincer qui voudra

 

Je ne suis pas un choix facile.

 

Je n’ai jamais demandé de vous avoir

 

mais vous ayant, je suis loyale en tout.

 

 

Laissez-moi seulement de la place.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Angela Ryan

 

In, « Poésies d’Irlande. Anthologie »

 

Sud, 13001 Marseille

 

 

Statement to offspring

 

 

 

Look, I’ll never leave you, issue

 

of my bone : inside

 

the marrow’s marrow tissue

 

I am true no matter what.

 

 

 

But I most not be your slave

 

and do not suck my later life.

 

I, of sweat and paint have

 

given, and breaking labour.

 

 

 

Let me be. There is much

 

I am starving for.

 

No muffler. I to scarf your

 

years. I cannot aye be shield.

 

 

 

Rebellion ? Yes. I am but part 

 

grown. We grow till death.

 

Let me space. I cry for stars

 

as in my callow years.

 

 

 

But test me and I’m there.

 

In the meantime, let me burgeon

 

whatever else may fruit.

 

I have suckled without stint.

 

 

 

Let my statement grate whom will.

 

i am no easy choice.

 

I never asked to have you

 

but having, am entirely true.

 

 

 

Just allow me room.

16 avril 2026

Alicia Suskin Ostriker (1937 -) : Trois femmes

En 2014

 

 

 

Trois femmes

 

 

À Gigliola Sacerdoti

 

I

 

Pour moi ça passe en diapos,

 

Été 1943, 

 

Je vais sur mes cinq ans 

 

La famille à la plage,

 

Trop pauvre pour fuir en Palestine

 

Quand ils se mettent à déporter.

 

Des paysans qui nous hébergent

 

Comme si nous étions de la famille,

 

Ils ont certainement du courage

 

Même si, bien sûr, nous les payons.

 

Je vois naître des agneaux

 

Et tuer des moutons.

 

Le paysan montre à mon père comment les dépouiller.

 

Les Allemands entrent par la porte de devant,

 

Les résistants par derrière,

 

J’ai peur des uns autant que des autres.

 

Les maquisards disent avoir besoin de matelas

 

Pour les blessés, dans les bois.

 

Comme nous avons deux matelas chacun, mon père

 

En enlève un de chaque lit

 

Et je pleure, pleure, quand il prend le mien.

 

Un soir les paysans nous demandent de partir :

 

Nous courons un danger,

 

Ils nous ont creusé un abri

 

Dans la terre en pleine forêt.

 

Personne ne me dit pourquoi mais

 

Je me souviens des valises faites sans un mot.

 

Ma mère m’enfile à l’envers la robe jaune

 

Qu’elle m’a tricotée, ne prête aucune attention

 

Tandis que je pleure, pleure.

 

Nous y restons cachés toute la nuit.

 

En pleine nuit, un bruit :

 

Ma mère me plaque une main sur la bouche,

 

Les Nazis nous passent dessus.

 

 

 

II

 

À la libération du camp certaines d’entre nous, adolescentes, se sont enfuies ;

 

nous étions environ une trentaine. Dans la forêt nous sommes tombées sur une

 

maison allemande inoccupée, comme dans un conte de fées. Très belle mais

 

pleine de toiles d’araignées. Pas une ferme, mais une maison de campagne

 

haute de plafond avec de grandes chambres. Les propriétaires devaient avoir

 

les moyens. Il y avait une glace au cadre doré dans le vestibule. Je m’y suis

 

précipitée par besoin de voir de quoi j’avais l’air maintenant. Je me suis frayé

 

un chemin à travers le groupe de filles affamées. Et alors, voyez-vous, c’était à

 

faire peur : aucun des visages reflétés n’était moi. Je me suis un moment dit : Et

 

si tu étais morte ? C’est en me tirant la langue comme quand j’étais gamine que

 

j’ai pu me reconnaître dans un de ces visages.

 

 

 

III

 

 

Les plus hauts barbelés que j’aie jamais vus.

 

J’ai jeté un coup d’œil autour de moi et me suis dit :

 

Si l’enfer existe sur terre, on y est.

 

 

 

Un jour lors de la promenade

 

Une femme jaillie des rangs s’est mise à crier :

 

Enfants ! Enfants ! elle voulait, bien sûr, savoir

 

 

 

Où était son enfant à elle. Les SS alors

 

Ont lâché deux chiens-loups

 

Qui l’ont déchiquetée.

 

 

 

Mengele était un

 

Très bel officier allemand, très élégant

 

Et d’une politesse raffinée.

 

 

 

Gueule d’ange, quasiment, l’air d’un sage.

 

La seule chose qui trahît son âme

 

C’est la lueur dans ses yeux, diabolique.

 

 

 

De notre baraquement, près des crématoires,

 

Nous voyions les corps, tous les jours,

 

Les flammes jaillissaient.

 

 

 

Nous nous disions qu’en ne disant rien

 

Cela pourrait effacer les souvenirs,

 

Qui reviennent sans arrêt, pourtant.

 

 

 

Ils me poignardent,

 

Je ne comprends pas pourquoi,

 

Mais ils m’envahissent. Alors, aujourd’hui, je parle.

 

Qui sauve une vie : poème débutant par

 

un dialogue entre Fitzgerald et Hemingway.

 

 

 

Les gens très riches sont différents de nous, ils

 

Ont davantage d’argent et moins de scrupules. Très

 

 

 

Séduisants, ils ont plus d’aventures, très sensibles

 

Ils s’emportent plus facilement, très courageux

 

 

 

Ils dépriment la couarde que je suis, alors écoute-moi

 

Scott, écoute-moi Ernest, et toi aussi, tu peux

 

 

 

M’écouter, Walt Whitman. Je comprends les rhétoriciens

 

De grande faconde, mais pas les héros

 

 

 

Au grand cœur. Je potasse.

 

Je veux que quelqu’un me dise quel solvant protège

 

 

 

Leurs cavités cardiaques des dépôts, quel coup

 

De bêche ouvre le bief

 

 

 

Entre l’évidence de formules du genre Aime

 

Ton prochain comme toi-même, ou Je suis homme

 

 

 

Et rien de ce qui est humain ne m’est étranger et le concret

 

De bras de chemise d’ambassade immaculés

 

 

 

Qui ––c’est à Budapest en 1944–– écartent

 

Des voies du triage la Gestapo maculée de boue

 

 

 

D’un beau geste impérieux et irrité

 

Pour distribuer des passeports suédois à d’anonymes

 

 

 

Bras étoilés de jaune tendus des wagons à bestiaux

 

Rassemblés là, tout prêts sur un coup de sifflet strident

 

 

 

Et dans un grincement d’acier à s’éloigner de la ville

 

Tels les biceps et triceps de Dieu gesticulant à l’adresse

 

 

 

D’Adam à travers le vide : Vis. À Cracovie

 

Un homme d’affaires allemand alcoolique et coureur

 

 

 

Soudoie et enjôle, rit et négocie

 

Des travailleurs, dépense des fortunes,

 

 

 

Sauve jusqu’à un millier de Juifs, y compris celui

 

Qu’il a gagné aux cartes, et les fait travailler

 

 

 

Dans sa fabrique d’ustensiles de cuisine. Un crépuscule d’été

 

Baigne les hauteurs dans le Centre de la France, estompe

 

 

 

Les sommets (la Suisse c’est plus loin)

 

Tandis que le policier descend du bus kaki

 

 

 

Sur la place du Chambon où le grand pasteur

 

Refuse de livrer la liste des réfugiés

 

 

 

Les jeunes s’échappent par les rues

 

Prévues, se dispersent dans les fermes ––on est en 42––

 

 

 

Les maisons se vident tandis que les sous-bois s’emplissent

 

De Juifs munis de faux papiers, la rafle

 

 

 

Matinale ne trouve personne à arrêter. Cela se produit

 

Sans arrêt, mais comment ? Le beau Suédois

 

 

 

Riche s’ennuie, pourrait-on dire. Le pasteur, habitué

 

À embrasser, serrer dans ses bras, s’y connaît

 

 

 

Pour organiser les paysans, les intellectuels

 

Ceux qui étudient la Bible. Le profiteur cherche

 

 

 

À faire de l’argent. Il y parvient, le jette par les fenêtres,

 

Meurt fauché mais, le jour où la guerre s’arrête,

 

 

 

Le jour où ils entendent à travers les parasites de la radio,

 

Churchill aboyer victoire d’une voix lointaine

 

 

 

Et tandis que les Russes avancent, ses Schindlerjuden

 

Toujours dans l’usine, toujours saufs tandis qu’il s’apprête à fuir,

 

 

 

Lui font un petit cadeau : Jerets sort de sa bouche

 

Son bridge en or, Licht le fond

 

 

 

Et grave sur l’anneau cet adage

 

Tiré du Talmud : Qui sauve une vie

 

 

 

Sauve le monde entier  : Schindler, l’Allemand,

 

L’accepte et l’emporte dans sa tombe.

 

 

 

Je fouille la question. J’ignorais

 

Que la vie avait empêché bien des morts. Va maintenant

 

 

 

Et fais de même répond en écho à chaque battement

 

De mon cœur bien gêné, comme celui d’une enfant

 

 

 

Seule au milieu d’une classe pleine d’inconnus et

 

Qui a envie de s’échapper. Sans pour autant

 

 

 

Tirer de trait sur les fours ou les fusils je redis

 

Leurs noms : Raoul Wallenberg, Oskar Schindler,

 

 

 

André Trocmé. L’Europe en compte bien d’autres

 

Tout comme l’espace vide compte plein de soleils brûlants ;

 

 

 

Pas tous de même masse ni de même clarté,

 

Créateurs néanmoins de chaleur et de lumière,

 

 

 

Créateurs de ce que nous pouvons décrire

 

Comme un ciel, un çà ou rien ;

 

 

 

Nous ne pouvons imaginer leur nombre, sauf qu’ils ont

 

Risqué l’arrestation chaque jour dans ce bain de sang

 

 

 

Et qu’ils s’en sont sortis. Serait-ce un peu comme la muse, inchiffrable ?

 

Un objet de prière à usage strictement personnel. Ou un homme

 

 

 

Adoré de loin qui, un jour peut-être, vous aimera

 

Au trente-sixième dessous de la solitude. Nous avons peur––

 

 

 

Et pas plus qu’aucune femme enceinte ne sait d’avance

 

Si elle supportera vaillamment les douleurs, sans calmants,

 

 

 

Sans hurler, qu’aucun soldat frigorifié ne sait,

 

Dans la terreur d’avant le combat, qui va reculer,

 

 

 

Va résister et se battre, nous ne pouvons prédire

 

Lequel d’entre nous va risquer la graisse

 

 

 

Qui lui colle agréablement à l’os––

 

Rien de plus agréable, foi de Whitman––

 

 

 

Sa vie, pour sauver des vies condamnées, aucun de nous

 

Ne le sait tant que n’a pas sonné l’heure.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Jean Migrenne

 

In, Revue « Temporel, N°14, 22 Septembre 2012

 

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

Voir aussi : 


Huitième et treizième / The Eighth and Thirteenth (03/01/2021)


Au restaurant Révélation (03/01/2022)


Quatrième Rue Ouest / West Fourth Street (03/01/2023)

 

Becky et Benny à Far Rockaway / Beck et Benny in Far Rockaway (11/04/2025)

8 avril 2026

Esther Tellermann (1947 -) : « Qui sait encore... »

 

 

 

 

Qui sait encore


ce que le vent


     soulève ?


Qui sait les abris


creusés dans le souvenir ?


     Reste


avec le peuplier


la ciselure


     de


ce qui n’est pas dit.

 

 


J’avais croisé 


votre mélancolie


dans des plis


d’encre   des


     murmures.


J’avais écouté


     en vous


Ophélie.


     Ariane


perdues. 


     En vous


j’avais retrouvé


les gerbes


     et la fin.

 

 


C’est vrai nous


avions ouvert


     les pages


noircies sans


     lire dans


les césures        ni


les zones grises


     l’empreinte


de l’imploration.


Les demeures 


     où célébrer


le retour


de ce que chacun


     supplie.

 

 


C’est vrai


     je


          cherchais


     des ombres


derrière les couchants


ceux encore que


je        quitte

 

doucement avec


     les anges        les


splendeurs fondues


aux mélancolies


arrachent


un commencement.

 

 


Soudain il pleut


     un jour de colère


nous avions voulu


     choisir


     la forme


     et le songe


nous délivrer


     de la faim.

 

 


On reportera


     les icônes


je ne


          le saurai


n’épouserai


sa fable    ni


son murmure


garderai


     la ciselure.

 

 


Il nous fallut encore


marcher


au long des musiques


et de seigles


égrener


les cailloux.


Il nous fallut 


encore


promettre


     des bords


et des sacrifices


des bouts


d’éternité


     vous


que ce jour


     effrite.

 

 


J’aurai voulu 


     effleurer


          la terre


les plaintes  de


dessous


là où sommes 


presque


main ne pouvons


reposer.


Là        entre


les pôles

 

avions voulu


tisser


     des ciels.

 

 

 

 

Selon les sources


Editions Flammarion, 2024

 

Voir aussi :


Allons plus bas (08/04/2023)

 

Trois sud (1 et 2) (06/04/2024)

 

Nos racines se ressemblent (04/04/2025)


 

3 avril 2026

Reizl Zychlinski / Rajzla Żychlińska (1910 – 2001) : « Je veux encore une fois... »

 

 

 

Je veux encore une fois

fouler l’herbe

et pleurer

au vent

pleurer au ciel —

souffles sur mon visage.

Je veux encore une fois arpenter le malheur

sur ce bout de terre

qui était ma demeure jadis.

La porte n’est plus

ma mère

ne reviendra pas

couverte de neige

avec la cruche bleue dans la main

et l’aube bleue dans les yeux.

Les fenêtres ne sont plus

le soleil ne vagabondera pas

de mur en mur

de coin en coin

pour poser devant mes yeux

le sortilège d’un chat vert sur un tabouret.

Les saules au bord de la rivière sont toujours là

ma larme tombe dans l’eau

et trouble un instant leur repos.

 

 

Traduit du Yddish par Rachel Etel

In, Revue « Po&sie, N°70 »

Editions Belin, 1994

 

Voir aussi :

 
Avril (29/12/2021)


Au soir (30/12/2022)


La nuit.(30/12/2023)

 

Îles (21/12/2025)

1 avril 2026

Emmanuelle Favier (1980 -) : Dimanche

 

 

 

 

 

Dimanche

 


C’est dimanche

 


On profite du jardin

 


La tante est malade mais ça ne se voit pas

 


On suit le sillon d’herbes couchées

 


Tracé par la course du renard

 


On cueille des cerises véreuses à la branche arrachée

 


Les pieds trempés on rentre le soleil est trop fort

 

 

 

 

Il est venu 

 


Pour la première fois dans la maison d’enfance

 


La nuit dernière tous deux sont restés éveillés jusque tard

 


Serrés au fond du lit trop mou où elle dormait petite

 


Dans la chambre ce matin son parfum recouvrait les odeurs d’avant

 


C’est dans l’ordre des choses

 

 

 

 

La maison accueille, la famille se rameute

 


Toutes les fêlures s’amassent

 


La tante est malade et ça lui va bien

 


Dans cette famille la maladie sied aux femmes

 


Porte leurs yeux plus loin

 


Les délivre

 

 

 

 

Sur le mur de laque écaillée une affiche gondole, trop regardée

 


Jaunie, l’affiche pédagogique déclinant les variétés de fruits

 


Citron, fraise, melon, reine-claude, cerise commune, bigarreau, griotte, chasselas

 


doré, cassis, poire beurré Hardy, pêche, reine-claude  dorée

 

 

 

 

Sur le mur des toilettes

 

Des générations de cul assis se livrant aux relâchements en cultivant leur jardin

 


Les poires sont bleues, les chasselas sont fripés

 

 

 

 

Les couleurs passent, moquettes, murs, peintures

 


Ce qui ne passe pas c’est l’odeur douceâtre,

 


Rassurante, du linge propre, des tissus usés, de la poussière entre les brins

 


grouillants de la moquette

 

 

 

 

La matinée est bien avancée

 


Le rosier a grimpé sur le mur de la petite maison, il est passé entre la gouttière

 


et les tuiles, il faut le couper

 

 

 

 

Elle le regarde au jardin

 


Juché sur l’échelle il assiste le cousin

 


la tante surveille tout en arrosant au petit bonheur

 


Le tuyau de la tante fouette follement de son eau les massifs, les larges feuilles

 

 

des plaines du Caucase, pour un peu la tante se déshabillerait et danserait sous

 


le jet, pour un peu - elle y est presque, et les joues de la tante sont rouges et ravies

 


Là où elle est sans doute elle danse nue

 


Rouge et ravie et malade et folle et si douce

 

 

 

 

Le cousin coupe

 


Lui, au-dessous, tient l’échelle

 


Les pétales dégringolent sur ses joues

 


Il garde le sourire

 


Yeux tendus vers son cousin à elle

 


Elle le dévore

 


Les oiseaux gueulent, rivalisent

 

 

 

 

 

On va pouvoir faire des bouquets

 


La cousine est allée faire des courses

 


Le cousin déplace l’échelle, ce qui fait sonner la cloche

 


L’échelle n’est pas stable

 

 

 

 

Les massifs d’hibiscus menacent, rouges

 


L’échelle fait du bruit

 


Elle se souvient de la chute dans leurs épines, dissimulées sous les jolies

 


petites langues plates

 


Elle avait eu très mal et tout le monde avait ri

 


Sa colère à y repenser est une

 


Agréable blessure

 

 

 

 

Elle a envie de ramasser les pétales

 


Elle a envie de demander le nom des fleurs, des plantes, des oiseaux

 


Mais ils se moqueraient d’elle

 


Elle se tait, écrit

 


Son journal ou autre chose

 


Accoudée à la table en plastique

 

 

 

 

L’échelle se déplace, instable contre le mur

 


Elle s’inquiète

 


Il est toujours là-haut

 


Les bouquets débordent des vases

 


La cousine revient

 


On va manger dehors, c’est sûr

 

 

 

 

Mais quand le soir arrive le ciel s’est assombri

 


On finit de diner en écoutant la foudre

 


La cousine raconte des histoires sinistres

 


Qui mettent tout le monde mal à l’aise

 


On se reteint d’interrompre

 

 

 

 

Les grêlons hésitent

 


Puis tombent

 


Gros comme des balles de golf

 


De tennis, rectifie la tante

 

 

 

 

Puis la tante revient un instant parmi les siens

 


Pour dire ce que chacun sait

 


Elle dit qu’elle en a assez entendu

 


De ces histoires sinistres

 


On glousse / la cousine s’effare

 


La tante se lève et va se coucher

 


Tout le monde s’égaille sans un mot

 


La cousine reste seule

 


Les grêlons se calment un peu

 

 

 

 

 

Le soleil vient d’en face

 


Editions Rhubarbe, 89000 Auxerre

 

Voir aussi :

 

Là-bas (10/10/2023)

 

A chaque pas, une odeur (30/09/2024)

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