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Femmes en Poésie

29 juin 2026

 

PhotoA.-M. Guérineau

 

 

 

Irrésolu

 

 

 

On entend le grondement

 

des années      la tempête

 

approche encore

 

le vol des oiseaux s’interrompt

 

avec la fatigue de nos rêves

 

les blessures inguérissables

 

la saison à laquelle on renonce

 

on n’y voit plus rien

 

à l’ombre

 

d’un autre monde

 

 

 

 

Des corps flottent

 

à la dérive       comme

 

nos espoirs se disloquent

 

après l’incendie

 

on arête d’avancer

 

la bête que rien n’effarouche

 

traverse la rafale de nos pas

 

 

 

 

Une luciole a pris possession

 

de la nuit           une autre

 

l’a rejointe         et d’autres encore

 

tombent

 

comme de lourds flocons d’hiver

 

sur la ville        les lucioles

 

replient leurs aides         ignorent 

 

ce que détruit la chute

 

 

 

 

On lèche les os de l’histoire

 

il n’y a pas de mot simple

 

dans la bouche de l’orage          pas

 

de repentir        on avale les sacrifices

 

on gruge l’amour           on invente

 

une pluie de poussières

 

pour remodeler

 

la route et les brouillards

 

 

 

 

Quand l’arbre s’incline

 

vers sa solitude              il reste

 

un monde harnaché

 

dans ses glaces

 

le récit de la cause

 

et l’effet

 

une marée de l’après

 

le cœur irrésolu

 

 

 

 

 

in, « Haute tension. Poésies françaises d’aujourd’hui »

 

Le Castor Astral, 2022

 

 

Voir aussi :

 

Mes forêts (18/06/2025)

26 juin 2026

Etel Adnan (1925 – 2021) : La mer. 2

 

 

 

 

La mer

 

..................................................................................

 

 

 

*

 

 

 

La mer brûle, en elle l’été s’est avancé. Le soleil

 

entre dans ses yeux et lui raconte son essence et

 

son histoire.

 

 

 

Après la ferveur, la fraîcheur. La mer accourt

 

et le recouvre, ses yeux brûlent dans l’eau. J’entends

 

ses chocs ses bruits ses rumeurs... Elle est un

 

tissu dont la verticale est d’eau et l’horizontale

 

de lumière. Elle raconte son essence liquide et son

 

histoire lumineuse.

 

 

 

*

 

 

 

     Protubérance aux chaudes couleurs roses

 

     contrastant avec la couleur argent de ta

 

     couronne, ô soleil ! Ma couronne est une

 

     lune diffuse...

 

 

 

     Poursuivi, poursuivant, poursuivi,

 

     ô soleil ! tu as absorbé les siècles passés

 

     dans ton centre mou.

 

 

 

*

 

 

 

« Tu es un nain, dit la mer, par rapport aux autres

 

étoiles. »

 

 

 

« Ne perds pas de vue mon omnipuissance, dit

 

le soleil. Mon baiser appliqué à toute ta surface sera

 

le cataclysme attendu. »

 

 

 

*

 

J’ai dit : le fanatisme de la lune. Quand

 

 

 

 

la mer est verte comme la surface de l’Islam et que

 

le soleil froid plonge en elle, comme une épée, la

 

lune, la lune à la lèvre serrée, ferme le triangle

 

céleste dans lequel nous sommes tous emprisonnés !

 

 

 

*

 

 

 

ô mer, qu’ai-je besoin de te savoir

 

profonde quand ta surface, déjà, désespère,

 

 

 

de te savoir pacifiée, quand tes lèvres

 

sont des machines éternelles,

 

 

 

de te savoir sacrée, toi femme, et

 

femme adultère, et femme profanée...

 

 

 

*

 

 

 

J’ai dit : la pâleur de la mer, le désastre

 

du soleil, la douleur de la femme, l’or rouge ellipse

 

tendue contre le sol et contre le ciel essence et

 

forme de l’homme, et le sommeil unique de chaque

 

,nuit où chacun s’enveloppe dans le sexe et la pitié

 

pour soi-même. Les rêves coulent comme rivière

 

et parfois éclatent pulvérisés comme les grands

 

cratères de la lune, dispersés en fine poussière de

poussière...

 

 

 

*

 

 

 

Il n’y a qu’une « mer » ; océans, golfes, baies,

 

tout cela est un. Ce grand réservoir est en partie

 

dans les glaciers, en partie dans les nuages. La mer est

 

un esprit changeant constamment de forme ;

 

c’est un fluide lourd, c’est de la brume, du nuage,

 

du cristal de neige. C’est un mélange de gaz.

 

C’est un ange vaste aux membres dilatés, hydrophile

 

et aberrant.

 

 

 

Elle est indivisible. Elle a ses saisons ; la furie froide

 

et grise de l’hiver, l’œil du printemps, les eaux

 

chaudes et la boue bleue, les migrations de l’automne ;

 

 

 

la lumière froide qui ne perd pas de l’énergie, les

 

poissons vêtus de luciférine ;

 

 

 

les animaux errant dans son ventre qui la remplissent

 

d’angoisse ;

 

 

 

Le mirabilis qui a une goutte d’huile dans le corps,

 

comme une lampe sacrée.

 

 

 

Elle a :

 

            les montagnes sans ombres du fond de l’océan ;

 

            les éruptions volcaniques sous-marines, ses

 

            colères... ;

 

            les bêtes du silence aux multiples voix ;

 

            des fleurs qui sont des animaux enracinés ;

 

            des profondeurs qui ressemblent au ciel étoilé ;

 

            ceux qui croient que la Terre a été arrachée

 

            au Soleil par une comète filante ;

 

            ceux qui croient qu’il y eut un temps où il

 

            n’y avait que des éclairs incessants ;

 

            l’eau qui dissout tout ;

 

            la folie propre, un cyclone.

 

 

 

Elle dit :

 

            « Toi, soleil, Râ, Marduk, Inca, jadis mon père

 

            aujourd’hui mon amant, fais que je revienne

 

            en ton oeil et en ta matière,

 

            fais que je remonte jusqu’en ton royaume,

 

            ou alors redescend en mes profondeurs. »

 

 

 

*

 

 

 

Une armée de flux et de reflux monte la garde

 

autour du Reflet du soleil, tandis que partout, sur la

 

surface fraîche et compacte, et nullement résistante

 

et nullement vénérable de l’eau souveraine il se

 

laisse, souverain, s’étendre et se multiplier.

 

 

 

Multiple et un, l’un et l’autre à part et en même temps,

 

leur image égale, l’un dans l’autre et pourtant

 

aussi réduite et arrondie, voilà qu’ils savent

 

mutuellement, par l’érotisme et par l’innocence,

 

qu’il n’y a ni dualité ni unité, mais le multiple

 

toujours un, commencé à l’aube, recommencé

 

au crépuscule 

 

 

 

J’ai vu la mer dans la cellule et la cellule

 

     au milieu de la mer.

 

J’ai vu la mer dans le soleil et le soleil

 

     au milieu de la mer.

 

J’ai vu la mer dans ton œil et ton oeil

 

     au milieu de la mer.

 

 

 

                                                                                       1948

 

 

 

 

Je suis un volcan criblé de météores

 

Poésies 1947 – 1997

 

Editions Gallimard (Poésie), 2023

 

Voir aussi :

 

Beyrouth (22/06/2025)

 

: La mer .1 (26/06/2026)

26 juin 2026

Etel Adnan (1925 – 2021) : La mer. 1

 

 

 

 

La mer

 

 

 

            Je voudrais te parler de la mer, de sa patience,

 

Du soleil enchevêtré en elle.                 Te dire

 

les cuivres assourdis       par les eaux

 

 

 

*

 

 

 

La mer hallucinée : la nuit offerte

 

au souvenir et les eaux demeurées en révolte.  Il y

 

eut une querelle nocturne. Le tonnerre

 

déchira les nuages.

 

 

 

Liquide, liquide, incapable de se briser, femme, elle sait qu’il lui

 

est impossible de se diviser pour mieux

 

l’enserrer. Elle clame son immensité.

 

 

 

« C’est à la mesure de mon immortalité, dit-elle, que

 

ma douleur est géante. C’est pourquoi ce creux est

 

rempli du liquide vert du souvenir Je hante l’espace,

 

le lieu où rodent les faucons ».

 

 

 

Avec quelle clarté dans la mémoire on se

 

souvient de la mer !

 

 

 

Le soleil dit « la mer est la vie originelle,

 

je suis les vignes futures et la vigueur des panthères. »

 

La mer est femme sur les genoux de l’aube.

 

 

 

*

 

 

 

La mer bouge dans nos lèvres et s’élève comme

 

murailles dans nos yeux. Nous avons mal à sa pulpe.

 

Le vent dérange nos cheveux pour en faire piques

 

et épines, le voici comme une paume sur l’échine apaisée

 

des eaux.

 

 

 

L’éternité court sur la matière fluide, ni

 

mouvement, ni essence de la ligne, ni la trace

 

presque de chair d’un baiser quotidien, mais le  

 

visage lavé et délavé de la mer.

 

 

 

Présence continue, satisfaite, extase à la

 

face du ciel et accomplissement de l’eau en ses

 

espèces. Gloire répétée du soleil.

 

 

 

Immolation de l’étendue pacifiée, silence et

 

lenteur de ses  eaux, extase de ses vagues soumises et

 

figées en nappes et en plaines, gloire immémoriale

 

et sacre du soleil.

 

 

 

*

 

 

 

Elle dit :

 

 

 

            « soleil :

 

            mouvante pieuvre dans les eaux du ciel

 

            rose allumée comme un tatouage au milieu

 

            de mon ventre

 

 

 

pieuvre qui enfle et me soulève

 

en vagues de torture,

 

 

 

les tentacules sont les chemins

 

de ma clarté et de ma mémoire ! »

 

 

 

*

 

 

 

ô soleil des journées exaspérées, éphèbe

 

du premier jour, la mer dit : « je suis ton Eglise

 

première, car il n’y a point d’ombre en toi »

 

la mer merveilleusement souple pour les accouplements

 

diurnes....

 

 

 

*

 

 

 

Je suis exposée à la nudité de la lumière et

 

abandonnée à la lèvre multiple de la mer

 

 

 

je suis liquide élément liquide

 

la terre, ses volcans, ses ravines, sa colère

 

 

 

Je suis ses torrents et sa vase et son limon

 

et son printemps

 

Liquide élément liquide

 

Je suis la mer et unie à la mer

 

 

 

*

 

 

Même en ta colère, ô mer, ton silence de

 

Haute-Egypte a la densité du plomb.

 

 

 

J’ai vu la mer dans la cellule et la cellule au milieu

 

du soleil et le soleil au centre de tes yeux et ton œil

 

dans le ventre de la mer...

 

 

 

*

 

 

 

J’ai dit : la mer est seule. Réduite

 

à son état d’objet. Abandonnée dans son essence

 

liquide par le visage sans larmes de la lune. Les

 

volcans ne crachent plus. La lune, la lune au

 

visage sec, aux terres arides, la lune ne déverse

 

plus que des flots falsifiés

 

 

 

*

 

 

 

Elle dit :

 

 

 

            « soleil :     

 

 tu n’es pas matière,

 

            tu n’es pas matière,

 

 

 

            tu n’es pas conquis,

 

            tu n’es pas habité,

 

 

 

            tu n’es pas un cygne

 

            et ta face n’est pas un cancer,

 

 

 

            mais tu es dieu

 

            et père de la lumière

 

 

 

            et frappé de folie

 

            et baigné par la mer ! »

 

 

 

« Tu es un soudard de la mer, vulgaire

 

éclatant ! »

 

 

 

et le soleil dit :

 

« tu es le vin de mes orgies,

 

victoire de mes continents mes armées mes

 

vaisseaux qui marchent pour te livrer bataille ! »

 

 

 

*

 

La mer seule !

 

 

 

Dans le matin triste, femme elle s’est lavée.

 

L’eau est fraiche, le ciel est frais. Elle traîne,

 

traîne, s’attarde sur les cailloux, retourne les

 

galets. Si elle n’était immense et de si longue

 

date, je l’eusse dite gamine et abandonnée.

 

 

 

Incestueuse. C’est là son orgueil. Elle s’assied

 

sur les routes et le raconte au premier venu. D’où ces

 

îlots de tempête qui, plus loin, se calment. C’est

 

un sourire qu’elle vous prête quand elle porte à ses

 

lèvres une anémone dérobée aux vagues.

 

 

 

*

 

 

 

Matière aussi mouvante que mer sous le soleil

 

nr pourrait pas être l’origine et comme l’essence

 

de mon souffle à ton souffle mélangé.

 

 

 

Jamais n’ont vu le jour les murailles de la

 

distinction de la femme d’avec la mer, du soleil d’avec

 

ton visage.

 

 

 

Perverse, l’une, et pourtant plus innocente

 

de ne pouvoir n’être nue que la clarté à la nuit opposée,

 

et plus heureux que le soleil toi qui détient les

 

cordes de la marée...

 

 

 

Le soleil dit : « la mer grogne comme chienne.

 

Je vais armer mes archanges et mes couteaux

 

seront pluie en un jour d’orage ».

 

 

 

Elle dit : « Il ne veut pas savoir qu’au loin c’est encore

 

moi qu’il va recouvrir de sa lumière,

 

dans le jour éternel, dans l’espace nu ».

 

..................................................................................

 

 

 

 

 

 

Je suis un volcan criblé de météores

 

Poésies 1947 – 1997

 

Editions Gallimard (Poésie), 2023

Voir aussi :

 

Beyrouth (22/06/2025)

23 juin 2026

Marie-Josée Christien (1957 -) : Lascaux / Pont-de-Gaume

Lascaux

 

 

Dans l’étreinte des origines


de ses secrets murmurés


lorsque tremblent ou se figent


les signes morcelés

 

 

un instinct de lumière


nous parvient.

 

 


Font-de-Gaume

 

 

Entre les roches étroites


tout le relief


frissonne de couleurs


aux énergies adverses

 

 

alliances scellées


par les magiciens de l’ombre éblouissante.

 

 

 

 


Revue « le nouvel Ecriterres, N°3, Automne 1990 »

 


29720, Plonéour-Lanvern, 1990

 

Voir aussi :

 

"La terre durcie ..." (23/04/2023)

 

Le Menec / Les pierres plates-Locmariaquer (13/04/2024)

 

La tranchée de Glomel (25/04/2026)

 

16 juin 2026

Elen Riot (1976 -) : Seizaine (9 - 10)

 

Intervention d'Elen Riot, ethnologue. Colloque au Sénat, le 5 mars 2018

 

 

 

Seizaine

 

.................................................................

 

9. Nuit à cinq heures : trois récits

 

 

 

Tout à coup le jour est tombé

 

Et tu te perds dans la nuit

 

Tu tâtonnes de rue en rue

 

Tu vas de maison en maison,

 

Tu colles ta main au carreau,

 

Ceux où brillent une lumière,

 

Tu vois à travers la buée

 

la petite fille aux allumettes

 

sur sa boîte jaune et bleue

 

la boîte que tout le monde a.

 

Tu suis pas à pas dans la neige

 

L’enclos du jardin d’hiver

 

sous la neige tu reconnais

 

du bout des doigts la barrière,

 

les pointes de palissade en bois

 

puis voici l’orangerie vide,

 

et sa vitre au verre cassé.

 

Comme un grelot, cloche félée

 

La vieille église sonne l’heure,

 

dans le silence, comme un guide,

 

te semble lancer un appel,

 

Les vagues battant dans ton dos

 

Appellent aussi et résonnent

 

De l’autre côté des remparts.

 

Tu discernes l’écho des sons

 

Et même les ombres dans l’ombre,

 

Mais tu peines à avancer

 

tu glisses sur le sol gelé.

 

Jusqu’au sommet de la falaise

 

Dont tu ne trouves plus le chemin

 

Mais où se trouve ta maison

 

Tu dois encore remonter.

 

L’église enfin, est devant toi

 

Une chorale ce soir y chante

 

Et les cierges sans doute y brûlent

 

Car un fable halo doré

 

La découpe comme au ciseau

 

dans la brume et l’obscurité

 

comme un tremblé dans les vitraux,

 

ou c’est la bourrasque qui souffle.

 

Un enfant, je croirais rêver,

 

Sur sa luge, glisse la neige,

 

Depuis la falaise, l’ensevelit,

 

Mais non, il passe et me sourit.

 

La neige poudroie comme une traîne

 

Le givre crisse sous mes pas.

 

 

 

***

 

 

 

Parce qu’il fait un froid de loup,

 

Cette nuit, tu croirais qu’il hurle,

 

Ou qu’il parle, qu’il est là.

 

Les neiges vont s’éparpillant

 

une herbe grise couvre les champs

 

la terre a durci sous la glace

 

au loin, sur les berges du fleuve

 

sur les rivages de la mer

 

l’eau s’accroche à chaque pierre

 

des falaise battues au vent

 

toi, n’espère rien de nouveau

 

de neuf, de la nouvelle année

 

non rien de neuf, n’en attends rien

 

si les vents venus de l’ouest

 

t’amènent un jour le printemps,

 

sa douceur bientôt passera,

 

l’année égrène une à une

 

le jour du mois, l’heure du jour

 

chaque heure dans le sablier

 

qui grandit a diminué

 

les coffres s’emplissent de sable

 

les granges se vident du grain,

 

rien à attendre du soleil,

 

la lune ne dit plus rien de plus,

 

croît et décroît, s’étire et s’efface

 

quand dans un grand tourbillon,

 

les ombres et le froid s’en vont,

 

toi, n’espère rien de nouveau

 

de neuf, de la nouvelle année

 

non rien de neuf, n’en attend rien.

 

 

 

***

 

 

 

Comme je marchais plongée dans mes pensées

 

un soir de promenade

 

semblable aux autres soirs

 

sans savoir que j’avais

 

de fait un peu tardé

 

Longeant la rive bleue

 

Luisante, prise en glace

 

Voici que vint la nuit

 

Soudain, pressant le soir

 

telle une nasse où l’eau

 

ne passe plus, se fige

 

pas une étoile au ciel

 

une brume descend

 

elle tombe telle un lourd rideau de velours

 

Un vol d’hirondelles,

 

Non, des grèbes peut-être,

 

Prestes, passe à tire d’ailes

 

Et dans le ciel s’égaille

 

Son frôlement s’éloigne

 

Et la neige tombe

 

Tombe d’une branche

 

Sur l’autre branche et ploie

 

Les cimes vers le sol.

 

Depuis le chemin creux

 

Que j’emprunte à l’aveugle

 

Contre la roche des murailles

 

L’écume monte, je l’entends, j’entends son souffle

 

Son souffle qui appelle,

 

Et soudain je vois, là,

 

Devant moi, l’étoile,

 

L’étoile du soir, guide

 

Sur le chemin poudreux,

 

Guide au long des remparts,

 

Qui semblent plus ombreux

 

A chaque pas, j’entends

 

Le sol dur qui résonne

 

Et mon coeur qui cogne,

 

Mais je suis le chemin

 

Que l’étoile me donne

 

Dans le silence obscur et profond des champs

 

 

 

10

 

 

Le carex des marais y pousse

 

Ses laîches percent le brouillard

 

Et se dressent comme une armée.

 

Tu traverses les prés en herbe

 

Pour l’église de Martebo,

 

l’inclusorium y figure

 

comme un lieu à visiter

 

que conseille le guide bleu

 

comme une originalité.

 

C’est un espace de prière

 

sa galerie autour du chœur

 

reste invisible des travées

 

et dans cette chambre fermée

 

comme une antre pour les damnés

 

l’on songe à ses méchants péchés

 

entre maudits, l’on peut penser

 

rêver, peut-être, au pardon,

 

y croire à perdre la raison.

 

Sur une fresque peinte au mur

 

On écime, étête, décorne,

 

Bonne tradition paysanne,

 

On trie le bon grain de l’ivraie,

 

Dans de grands chaudrons sur un feu

 

On fait bouillir la poacée.

 

Toi tu retournes dans les champs

 

Chercher la douce campanule

 

et ces si rares orchidées

 

Mais ce n’est que la renoncule

 

que tu trouves sur le chemin

 

et cette fragile hellébore

 

pousse quand Noël est passé.

 

..............................................................................

 

 

 

 

 

 

Revue « Babel heureuse, N° 4, automne 2018

 

Gwen Catalá Éditeur, 31000 Toulouse

 

Voir aussi : 


Seizaine (1-5) (20/06/2024)

 

Seizaine (6-8) (16/06/2025)

14 juin 2026

Lessia Oukraïnka / Леся Українка (1871 -1913) : « Paroles, que n’êtes-vous dur acier... » / « Слово, чому ти не твердая криця,

Lessia Oukraïnka et "La  Chanson de la forêt" sur un timbre de 2020 dessiné par Sofia Karaffa - Korbout.

 

 

 

 

Paroles, que n’êtes-vous dur acier,

 

Qui dans les combats puisse scintiller ?

 

Que n’êtes-vous une épée sans merci

 

Pour trancher la tête des ennemis ?

 

 

 

Je voudrais, ô langue trempée et fière,

 

Te dégainer tout comme une rapière,

 

Mais las ! mon coeur seul saignerait ainsi,

 

Sans que ma lame perce l’ennemi...

 

 

 

J’affilerai une épée, une lance,

 

Selon mon savoir-faire et ma patience,

 

Puis au mur blanc je les accrocherai

 

Au rire des uns, mais à mon regret.

 

 

 

Paroles, ma seule arme de combat,

 

Soyez- sûres, nous ne périrons pas !

 

Aux mains de frères, d’inconnus amis,

 

Vous pourfendrez mieux les bourreaux maudits.

 

 

 

L’épée frappera les fers en tintant,

 

Lançant l’écho jusqu’aux fiefs des tyrans...

 

Rencontreras des lames fraternelles

 

Et, non captive, une langue nouvelle.

 

 

 

Mon arme ira dans les mains de vengeurs

 

Qui courront au combat avec ardeur...

 

Ô, mon glaive, sers les guerriers d’airain

 

Mieux que tu ne sers en de faibles mains !

 

 

 

25 novembre 1986.

 

 

 

 

 

Traduit de l’ukrainien par Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey

 


In, « Ukraine, 24 poètes pour un pays »

 


Editions Bruno Doucey, 2022

 

 

Слово, чому ти не твердая криця,


Що серед бою так ясно іскриться?


Чом ти не гострий, безжалісний меч,


Той, що здійма вражі голови з плеч?

 

 

Ти, моя щира, гартована мова,


Я тебе видобуть з піхви готова,


Тільки ж ти кров з мого серця проллєш,

                                                                                                  
Вражого ж серця клинком не проб'єш...

 

 

Вигострю, виточу зброю іскристу,


Скільки достане снаги мені й хисту,


Потім її почеплю при стіні


Іншим на втіху, на смуток мені.

 

 

Слово, моя ти єдиная зброє,


Ми не повинні загинуть обоє!


Може, в руках невідомих братів


Станеш ти кращим мечем на катів.

 

 

Брязне клинок об залізо кайданів,


Піде луна по твердинях тиранів,


Стрінеться з брязкотом інших мечей,


З гуком нових, не тюремних речей.

 

 

Месники дужі приймуть мою зброю,


Кинуться з нею одважно до бою...


Зброє моя, послужи воякам


Краще, ніж служиш ти хворим рукам!»

 

Voir aussi :


Contra spem spero ! (14/06/2024)


« Parfois, lorsque j’étais fillette... » (15/06/2025)

7 juin 2026

Kari Unksova / Кари Васильевна Унксова (1941 – 1983) : Cinq sourires de l’intelligentsia

 

 

 

Cinq sourires de l’intelligentsia

 

 

I

 

 

Tant de forces, de formes, d’efforts

 

Sont cachés dans ce jeu de grammaire

 

Inventé par les arrivistes

 

Pour justifier leur corps d’esclaves.

 

Moi, je l’aime toujours et encore

 

Cette ville à mi-corps de grand-mère

 

L’impartialité des immeubles

 

Me procure toujours une lourde tendresse

 

Le jeu de l’histoire est trop bancal

 

Pour justifier une objectivité du mal.

 

L’inquiétude de toute raison

 

Nous ramène toujours à la neige princesse.

 

Mais quels fumiers ces intellos quand même

 

Quelle rumeur nous parvient de l’église

 

Où la décharge est ouverte à la brise.

 

Tous des vendus et tous des parasites

 

A les entendre, ils diraient Aphrodite

 

Pandeïmos – moi je dis mauvaise femme,

 

Eros et Thanatos. Les mystères de l’âme

 

Les deux lobes, droit, gauche, vous êtes bien brave

 

Oïkouména, les Huns, les Aryens et les Slaves

 

Et les passionarias qui déversent leur lave

 

Le logos et la gnose, les parias les esclaves

 

L’élaboration d’images conjonctivites permanentes

 

Comme moyen de stabilisation de la transcendentalité

 

de l’origine première

 

Et elle a pas crié, hein, ta mère,

 

Le jour où t’es née on sait même pas pourquoi ?

 

Pour vivre sans toit

 

Ni loi ?

 

Elle a mis au monde une limace

 

Toujours noyée dans ses paperasses

 

Hein, c’est dur, les mollusques

 

De traîner vos chaînes !

 

Mais l’avouer franc jeu ça vous ferait peine

 

Accueillir-nourrir l’errant maléfique

 

Cet hôte de nuit

 

votre élu christique

 

Vous vous la coulez douce, - francs-maçons et sophistes

 

Faites-vous la bise, on vous a sur nos listes.

 

 

 

II

 

 

Les souhaits de Bonne Année

 

37

 

N’influent pas

 

Sur l’état des routes

 

L’essence

 

Pue comme avant

 

Pareil pour votre fermentation sèche

 

Qui trouve dans les esprits un accueil un peu rêche

 

La faute à la météo !

 

L’horizontalité de la culture

 

Se transforme toujours en phase stagnante

 

De la verticalité des immeubles

 

Et c’est sans doute lié

 

A l’autophagie

 

(Pas moi – le voisin, Seigneur, pitié - grâce.)

 

Oui – entre les gouttes. Dans cette antiphase

 

Mieux vaut que je me colle à la surface

 

Verticale, qu’on me peigne, peut-être, en jaune

 

Que mon masque m’inscrive dans la flore et la faune

 

Oui, reprendre mon souffle dans mon masque à gaz.

 

Oh mais ça – fi, alors, c’est inesthétique

 

C’est vraiment trop facile. Et pas très hygiénique.

 

Le dictionnaire est réduit, déplaisants, ses morphèmes,

 

Sans parler des phonèmes. Les mythologèmes

 

Ignorent la classification de Spengler

 

Heidegger est absent  où donc est Fûrtwengler ?

 

Du sophisme à foison, mais trop peu de sagesse.

 

Et vulgaire avec ça – confiné... La bassesse

 

Pas pour dire, je vous dis, mais bon, l’orthographe...

 

Mmouais... Et alors la syntaxe!... Son seul biographe?

 

Le Destin. Son talent brillera, mais à titre posthume,

 

Nous, des nèfles. Entre le marteau et l’enclume,

 

Sur les lèvres des hommes... Tu vois, tu t’en tires :

 

Jamais la patrie n’oubliera ton martyre.

 

 

 

III

 

 

C’est vrai ça, on s’aime !

 

Vous aussi, triples buses,

 

Mais nous, ça, on s’aime !!

 

Vous voulez des excuses !!

 

On passe nos nuits dans les larmes poignantes

 

On passe nos jours comme amant et amante

 

Et chaque soirée c’est les veilles démentes

 

Avec au réveil une paix rayonnante

 

L’amour et la paix, c’est ça votre ligne

 

Elle, elle rapporte des bouteilles à la consigne

 

On a dans la cour ne consigne à bouteilles

 

Avec ses ivrognes qu’on cogne ou qu’on paye.

 

Et dans notre intérieur on a tant d’abondance

 

De tendresse et d’amour. Cette toute puissance

 

Impuissante n’est pas susceptible d’admettre

 

Un reflet sur la page. Elle est -vantardise – un être

 

En lui-même, et donc, vantards, on se vante on se flatte

 

On se flatte, on se vante, on se vante on s’éclate

 

On fait preuve – disons – d’indécente inconduite

 

On nous dit « exhibi... » on répond « la suite ! »

 

Disposant d’Organes-Passion Gigantesques

 

On attrape la grippe pour le seul pittoresque

 

De se dire « souffrants », supposant confitures

 

Sucreries et tout juste une température

 

Acceptable. Car quoi ? On est tous asthmatiques.

 

Le manque de souffle est le programme unique

 

Et si on trouvait un programma assez clean,

 

On n’aurait pas même besoin d’aspirine.

 

 

 

IV

 

 

sans le sun, pas de fun

 

 

 

Solennissime Pont !

 

Péan !

 

Péon.

 

Pivoines !

 

Qu’une pensée d’instant

 

Transforme en texte idoine

 

Sous un ciel transparent

 

Où Thalie ment aux dieux

 

Sur un sommet pointu

 

J’ai décrété « j’ai lieu »,

 

Un flot des plus pressants

 

Repousse les espaces,

 

Des couples amoureux

 

Aux yeux qui s’entrelacent

 

Soudain le sun sun sun

 

D’in faut pris sur le vif

 

Démultiplie le fun

 

De l’écrivain rétif.

 

Oh, les semi-cristaux

 

Des victoires infimes,

 

Frêle salutation

 

Nécessairement fine

 

Réserve d’eau pensée

 

Où sous l’écume-crainte

 

Trouant pour traversée

 

Ils fuient, hors de contrainte,

 

« Prosaïsme flamand

 

Vulgaire », pauvre image

 

D’anciens festins du mage

 

Devant les éléments,

 

En quoi vaudraient-ils mieux

 

Que nos discours déments

 

De terrariums miteux ?

 

 

 

V

 

 

Chacun a eu droit à sa jolie cage

 

Chacun peut noircir et blanchir ses pages

 

Dans sa chambre avec livres pour bibliophiles

 

Du contexte et des plantes 100% chlorophylle

 

Ils ne demandent rien, juste qu’on ne leur mette

 

Pas de croix sur la porte ou sous leur sonnette

 

Vu qu’ils sont au courant, cette sale engeance,

 

Ces fumiers, ces poètes, ces ce que-je-pense,

 

Frappés par le verbe, tremblant comme des feuilles

 

Le seul truc qu’ils attendent c’est qu’on les cueille.

 

Ô gros cul de Russie, seul endroit fertile

 

Ave désinfection et odeur subtile

 

C’est le stade infantile – sexualité anale

 

Jusqu’au stade sénile, retour à la normale.

 

J’écris çà au-dedans, pas hors des frontières,

 

Notez ca, ça vous fait une vraie matière

 

Ca vous met dans les transes pour vos partouzes

 

Plumitifs, fonctionnaires, barbeurs et barbouzes,

 

Oh baisers de Judas à se taper le ventre !

 

Des bagnards décorés. A se faufiler entre

 

Les pauses-cigarettes. L’as de carreau du bagne

 

L’araignée-rouge sombre, le feu qui vous gagne

 

 

                                                                                                avril 1983.

 

 

 

 

 

Traduit du russe par André Markowicz

 


In, Kari Unksova : « La Russie l’Eté »

 


Editions Mesure, 2021

 

Voir aussi :

 

Stances classiques / КЛАССИЧЕСКИЕ СТАНСЫ (06/06/2024) 

 

« Le ciel qui se lave... » (13/06/2025)

31 mai 2026

Françoise Morvan (1958 -) : Madeleine

 

 

 

 

 

Madeleine *

 

 

Toute sa douleur s’est fondue en confiance

 

la flamme d’une bougie blanche

 

vigilante et calme comme un jour d’automne

 

apaise les plis de son voile

 

et ses longues mains qui s’affligent

 

 

 

Au loin du vent se pose

 

muet sur les armoises

 

 

 

Toute la mer s’est retirée en sable

 

et panse avec ses gestes de patience

 

une blessure obscure

 

 

 

Si deux mains lavées de lumière

 

se lient doucement pour lever

 

hors de la combe ouverte entre les genoux bleus

 

la tête au front poli comme un galet

 

le jour ira jusqu’à la délivrance

 

 

 

Elle a courbé ses paumes

 

autour du globe nu

 

et le tient devant l’aube

 

 

 

Nul miroir nul cilice

 

la flamme peut s’éteindre

 

 

 

Halée par la marée au large

 

la nuit laisse un ciel d’eau

 

limpide sur la lande.

 

 

 

 

* Sur un tableau de Georges de La Tour

 

 

 

 

In, André Markowicz : « Partages, 2015-2016) »

 

Editions Mesures, 2023

 

Voir aussi

:
Retour / Allège (08/06/2021)


Le bois des fables (10/06/2022)


Lucarne / Grèbe (10/06/2023)


Effraie / Roseaux (30/05/24)

 

Pluie (1) (08/06/2025)

 

24 mai 2026

Anise Koltz (1928 - 2023) : L’ailleurs des mots

 

 

 

Photo d'Anise Kolz  par Tony Ward

 

 

 

L’ailleurs des mots

 

 

 

Casser le mot

 

comme une noix

 

en extraire le noyau

 

le broyer entre les dents

 

le recracher en poème 

 

 

 

       ----------

 

 

 

Chaque poème

 

est une descente aux enfers

 

 

 

Une chute

 

dans l’inconnu

 

 

 

Une angoisse

 

de ne pas savoir

 

si le retour sera possible

 

 

 

 

Notre sang est ancien

 

plus ancien que la Bible

 

 

 

C’est notre parole

 

qui transforme le pain

 

en chair

 

le vin en sang

 

 

 

C’est encore elle qui dit

 

que le monde n’est qu’apparence

 

 

 

La terre tremble

 

le ciel se tait

 

 

 

       ----------

 

 

 

Dans le désert

 

un homme s’agenouille      

 

assoiffé

 

il lape son ombre

 

comme une flaque d’eau

 

 

 

Au loin les caravanes

 

défient l’immensité

 

 

 

 

Ma ville intérieure

 

s’est mutée

 

en Jérusalem

 

 

 

Où chaque pan de ma pensée

 

est un mur de lamentation

 

 

 

Où chaque douleur

 

 a pris l’aspect 

 

d’une propriété biblique

 

 

      ----------

 

 

Brève fut ma vie

 

face à l’éternité

 

 

 

Mais je repasse sur terre

 

avec la régularité

 

des oiseaux migrateurs

 

déchirée

 

entre l’endroit de ma couvée

 

et de mes périples.

 

 

 

 

 

 

L’Ailleurs des mots

 

Editions Arfuyen, 2007

 

Voir aussi :

 

Un monde de pierres (I) (08/12/2021)

 

Un monde de pierres (II) (08/06/2022)

 

Galaxies intérieures (I) (08/12/2022)

 

Galaxies intérieures (II) (07/06/2023)

 

Soleils chauves (08/12/2023)

 

Je renaîtrai (1) (23/05/2024)

 

Je renaîtrai (2) (01/12/2024)

 

Le cirque du soleil (04/06/2025)

 

Le cri de l’épervier (24/11/2025)

17 mai 2026

Saphô / Σαπφώ (vers 630 – vers 580 av. J. C.) : Vers l’extase

 

 

 

Vers l’extase

 

 

 

 

Viens à moi depuis la Crête en ce temple de pureté. Ici ton aimable

 

     bocage de pommiers, et les autels embaumés des fumées de  

 

     l’encens.

 

 

 

Une eau froide y bruit à travers les branches chargées de pommes,

 

     tout cet espace est couvert d’ombre par des roses. Du feuillage

 

     qui tremble glisse un sommeil enchanté.

 

 

 

Dans la prairie, aussi, nourricière des chevaux, la foison des fleurs

 

     vernales est éclose, et les souffles du vent ont la douceur du

 

     miel.

 

 

 

En ce lieu, oui, toi, prends, Cypris... et dans les coupes d’or, comme

 

     un vin de délice qui se mêle à nos fêtes en fleurs, le nectar par

 

     toi soit versé.

 

 

 

 

 

Traduit du grec ancien par Yves Battistini


In, Sapphô : « Odes et fragments »


Editions Gallimard (Poésie), 2005

 

Voir aussi :


 « Je t’ai possédée, ô fille de Kuprôs ! » (22/02/2017)


Aphrodite / εἰς Ἀφροδίτην (30/03/2017)


A une aimée (10/05/2017)


Nocturnes (14/05/2019)


 « Et je ne reverrai jamais... » (13/05/2020)


« ... Rien n’est plus beau... » (13/05/2021)


Je serai toujours vierge (27/06/2021)


« Je ne change point... » 19/05/2022)


Ode à Aphrodite (17/05/2023)


Confidences (16/05/2024)

 

Notre Anactoria, Attys, s’en est allée... ». (21/05/2025)

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