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Femmes en Poésie

22 janvier 2026

Louise Labé (1526 – 1566) : « Tout aussitôt que... »

 

 

 

Tout aussitôt que je commence à prendre

 

Dans le mol lit le repos désiré,

 

Mon triste esprit, hors de moi retiré,

 

S’en va vers toi incontinent se rendre.

 


 
 
Lors m’est avis que dedans mon sein tendre

 

Je tiens le bien où j’ai tant aspiré,

 

Et pour lequel j’ai si haut soupiré

 

Que de sanglots ai souvent cuidé fendre.

 


 
 
Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse !

 

Plaisant repos plein de tranquillité,

 

Continuez toutes les nuits mon songe ;

 


 
 
Et si jamais ma pauvre âme amoureuse

 

Ne doit avoir de bien en vérité,

 

Faites au moins qu’elle en ait en mensonge.

 

Voir aussi :

 

« Baise m’encor, … » (16/01/2017)

 

« Je vis, je meurs… » (12/02/2017)

 

« Tant que mes yeux… » (24/04/2017)

 

« Ne reprenez, Dames… » (05/02/2018)

 

« Telle j’ai vu... » (03/02/2019)

 

« Ô doux regards... » (03/02/20)

 

Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie (03/02/2021)

 

« Depuis qu’Amour cruel... » (03/02/2022)

 

« Je fuis la ville... » (03/02/2023)

 

« Claire Vénus... » 03/02/2024)

 

« Ô longs désirs... » (04/02/2025)
 

16 janvier 2026

Andrée Chedid (1920 – 2011) : Je me souviens

 

 

 

 

Je me souviens

 


Je me souviens

 

D’ombres plus denses que le plomb

 

De regards impassibles

 

De rivières fourbues

 

De maisons rongées

 

De coeurs blanchis

 

D’hirondelles torpillées

 

Et de cette femme hagarde

 

          sous l’explosion des armes.

 

Je me souviens

 

Du tumulte des sèves

 

De l’envolée des mots

 

De plaines sans discorde

 

Des chemins de clémence

 

Des regards qui s’éprennent

 

Et de ces beaux amants

 

       sous les feux du désir

 

 


       De tout ceci

 

       De tout cela

 

       Je me souviens

 

       Et me souviens.

 

 

 

 

Par-delà les mots

 

Editions Flammarion, 1995

Voir aussi : 


Le cœur naviguant (26/01/2017)  


L’escapade des saisons (06/03/2017)


Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)


Par-delà les mots… (12/10/2017)


Voix multiples (13/10/2018)


Regarder l’enfance (12/10/2019)


Démarche (16/01/2021)


A quatre temps (16/01/2022)


Jeunesse (16/01/2023)


Marées (16/01/2024)

 
Tant de corps et tant d’âme (15/01/2025)

 

9 janvier 2026

Rita Mestokosho (1966 -) : Sous un feu de rocher

 

 

 

Sous un feu de rocher
 


A Mathieu et Damien Mestokosho


 
 
 
J’ai appris à lire entre les arbres

 

A compter les cailloux dans le ruisseau

 

A donner un nom à tous les métaux

 

Tels que le quartz ou le marbre.

 


 
 
J’ai appris à nager avec le saumon

 

A le suivre dans les grandes rivières

 

A monter le courant de peine et de misère

 

Sans me plaindre et sans sermon.

 


 
 
J’ai appris à prendre le visage de chaque saison

 

A goûter la douceur d’un printemps sur mes joues

 

A savourer la chaleur d’un été sur mon cou

 

A grandir dans l’attente d’un automne coloré et long.


 
 
Mais c’est uniquement sous un feu de rocher

 

A l’abri d’un hiver froid et solitaire

 

Que J’ai entendu les battements de la terre

 

Et c’est là que j’ai appris à écouter. 

 


 
 

 

Née de la pluie et de la terre

 

Editions Bruno Doucey, 2014

Voir aussi : 


Un peuple sans terre (26/04/2017)


Aide-nous, grand-père / Uitshinan Nimushum (11/03/2018)


Mistapéo, l’âme de la Tierra (08/03/2019)


« J’ai rêvé du Paradis... » (16/06/2021)


Il s’appellera la mer (18/06/2022)


« J’ai vu la montagne... » (12/10/2023)
 

8 janvier 2026

Yu Xiuhua / 余秀华 (1976 -) : Le lit du fleuve

 

 

 

Le lit du fleuve
 


 

l’eau a donc tant baissé, sans souci du nombre de poissons ou de fleurs tombées

 

si bien que du fleuve se discerne le lit, et l’automne est là


 
hier, j’ai vu grand’mère, décharnée,  la peau distendue

 

étirable

 

elle m’a ouvert une porte, m’a détaillé le paysage

 

il y a en elle une vis endormie, un navire de bois

 

aux itinéraires oubliés

 

elle dit que chaque tourbillon

 

la dépose au même endroit

 

à la tombée du jour, elle aime aller près du fleuve

 

contempler dans le vent toutes ces choses  crevassées

 

ou rendues à leur état primitif

 

le fleuve tari dont on n’a plus à imaginer la source, la limpidité d’origine ou les 

 

     eaux troubles

 

elle aime enfoncer les pieds dans ces lézardes, laisser la vase les recouvrir

 

et longtemps ne plus pouvoir s’en extraire

 

comme un chose tombée à terre, s’enracinant

 


 
 
 
 
Traduit du chinois par Brigitte Guilbaud

 

In, Yu Xiuhua : « La femme sur le toit »

 

Editions Picquier, Mas de Ver, 13631, Arles


Voir aussi :


Deux voix dans la nuit (08/01/2024)


Je t’aime (11/01/2025) 
 

7 janvier 2026

Evelyne Trouillot (1954 -) : Secousse / Mémoire

 

 

Secousse

 

 

La terre a soulevé mon cœur

 

d’un mouvement sec et violent

 

elle l’ a déchiré

 

éparpillant mille morceaux

 

comme larmes d’oiseaux errants

 

aux quatre vents de mon île

 

et depuis

 

chaque nuit

 

j’entends les battements

 

hésiter à mi-chemin

 

entre décombres

 

et étoiles

 

                                                         Haïti, janvier 2010

 

 


Mémoire


Le frémissement de nos souffles

 

se désagrège

 

comme des pétales

 

prisonniers de la main qui flétrit

 

je voudrais conserver le temps dans une mémoire

 

sans langages ni tremblements

 

et retrouver la virginité de l’espoir

 

où les mères ne meurent pas

 

obscurcies de rêves détruits

 

d’enfants cassés

 

de chagrins enfouis

 

de mille histoires que nul ne dira

 

si ce n’est cette mémoire alourdie de larmes.

 

                                                         Haïti, janvier 2010

 

 

 

In, Revue en ligne « La Otra, Février 2010 », 

 

Mexico, 2010


Voir aussi :


Sans parapluie de retour (09/01/2025)
 

4 janvier 2026

Louise Glück (1943 - 2023) : Cornouailles / Cornwall

 

 

 

Cornouailles

 

 

Un mot tombe dans la brume

 

comme un ballon d’enfant dans l’herbe haute

 

où il reste séduisant

 

étincelant et scintillant jusqu’à ce que

 

les éclosions d’or s’avèrent n’être

 

que des renoncules des champs.

 

 


Mot/brume, mot/brume : il en était ainsi pour moi.

 

Et pourtant, mon silence n’était jamais complet –

 

 


Comme un rideau se levant sur une belle vue

 

parfois la brume s’éclaircissait : hélas, le jeu était terminé.

 

Le jeu était terminé et le mot avait été

 

quelque peu aplati par les éléments

 

de sorte qu’il était maintenant à la fois retrouvé et inutile.

 

 


Je louais, à l’époque une maison à la campagne.

 

Les champs et les montagnes avaient remplacé les hauts immeubles.

 

Les champs, les vaches, les couchers de soleil sur les prairies humides.

 

la nuit et le jour se distinguaient par l’alternance des chants d’oiseaux,

 

les murmures affairés et les bruissements se fondant dans

 

quelque chose de semblable au silence.

 

 


Je m’asseyais, je me promenais. Quand la nuit arrivait,

 

je rentrais. Je me préparais de modestes dîners

 

à la lumière des chandelles.

 

Le soir, quand je le pouvais, j’écrivais dans mon journal.

 

 


Au loin très loin, j’entendais des cloches de vaches

 

à l’autre bout de la prairie.

 

 


La nuit devenait silencieuse à sa manière.

 

Je sentais vaguement les mots disparus

 

qui reposaient avec leurs compagnons,

 

comme des fragments d’une biographie non revendiquée.

 

 


Tout cela était, bien sûr, une grande erreur.

 

J’étais, je crois, devant la fin :

 

comme une crevasse dans un chemin de terre,

 

la fin apparaissait devant moi –

 

 


comme si l’arbre qui avait affronté mes parents

 

était devenu un gouffre à forme d’arbre, un trou noir

 

s’élargissant dans la terre, là où de jour

 

on aurait vu  une simple ombre.

 

 


Ce fut, enfin, un soulagement de rentrer chez moi.

 

 

Quand j’arrive, le studio était rempli de boîtes.

 

Cartons de tubes,  boîtes des divers

 

objets qui étaient mes natures mortes,

 

les vases et les miroirs, le bol bleu

 

dans lequel je mettais des œufs de bois.

 

 


Pour ce qui est du journal :

 

j’ai essayé, Je me suis obstiné.

 

J’ai mis mon fauteuil sur le balcon –

 

 


Les lumières de la rue arrivaient,

 

délinéant les bords du fleuve.

 

Les bureaux commençaient à s’éteindre.

 

Aux abords du fleuve,

 

le brouillard entourait les lumières ;

 

 


après quelques temps, on ne voyait plus les lumières

 

mais un rayonnement étrange se diffusait dans le brouillard,

 

sa source restait un mystère.

 

 


La nuit avançait. Le brouillard

 

tourbillonnait autour des ampoules allumées.

 

C’est-à-dire, je suppose, là où il était visible ;

 

ailleurs, les choses étaient simplement comme elles étaient,

 

floues alors qu’elles avaient été nettes.

 

 


Je fermai mon livre.

 

Tout était derrière moi, tout était dans le passé.

 

 


Devant comme je l’ai dit, il y avait le silence.

 

 


Je ne parlais à personne.

 

Parfois le téléphone sonnait.

 

 


Le jour alternait avec la nuit, la terre et le ciel

 

s’illuminant tour à tour.

 

 


Traduit de l’anglais par Romain Benini

 

in, Louise Glück : « Nuit de foi et de vertu. Edition bilingue »

 

Editions Gallimard, 2021

 

 


Cornwall

 

 

A word drops into the mist

 

like a child's ball into high grass

 

where it remains seductively 

 

flashing and glinting until

 

the gold bursts are revealed to be

 

simply field buttercups.

 

Word/mist, word/mist :thus it was with me.

 

And yet, my silence was never total—

 

Like a curtain rising on a vista,

 

sometimes the mist cleared: alas, the game was over.

 

The game was over and the word had been

 

somewhat flattened by the elements

 

so it was now both recovered and useless. 

 

I was renting, at the time, a house in the country.

 

Fields and mountains had replaced tall buildings.

 

Fields, cows, sunsets over the damp meadow.

 

Night and day distinguished by rotating birdcalls,

 

the busy murmurs and rustlings merging into

 

something akin to silence.

 

I sat, I walked about. When night came,

 

I went indoors. I cooked modest dinners for myself

 

by the light of candles.

 

Evenings, when I could, I wrote in my journal. 

 

Far, far away I heard cowbells

 

crossing the meadow.

 

The night grew quiet in its way.

 

I sensed the vanished words

 

lying with their companions,

 

like fragments of an unclaimed biography.

 

It was all, of course, a great mistake.

 

I was, I believed, facing the end :

 

Like a fissure in a dirt road,

 

the end appeared before me—

 

as though the tree that confronted my parents

 

had become an abyss shaped like a tree, a black hole

 

expanding in the dirt, where by day

 

a simple shadow would have done. 

 

It was, finally, a relief to go home.

 

When I arrived, the studio was filled with boxes,

 

Cartons of tubes, boxes of the various

 

objects that were my still lives,

 

the vases and mirrors, the blue bowl

 

I filled with wooden eggs.

 

 


 
As to the journal:

 

I tried, I persisted.

 

I moved my chair onto the balcony— 

 

The streetlights were coming on,

 

lining the side of the river.

 

The offices were going dark.

 

At the river's edge,

 

fog encircled the lights :

 

one could not, after a while, see the lights ::

 

but a strange radiance suffused the fog,

 

its source a mystery. 

 

The night progressed. Fog

 

swirled over the lit bulbs.

 

I suppose this is where it was visible;

 

elsewhere, it was simply the way things were,

 

blurred where they had been sharp. 

 

I shut my book.

 

It was all behind me, all in the past. 

 

Ahead, as I have said, was silence. 

 

I spoke to no one.

 

Sometimes the phone rang. 

 

Day alternated with night, the earth and sky 

 

taking turns being illuminated.

 

 

 


Faithful and virtuous night

 

Farrar, Straus, Giroux, New-York, 2014


Voir aussi :


Parabole / Parable (07/01/2022)


Le passé / The past (06/01/2023)


L’iris sauvage / The Wild Iris (06/01/2024)


Minuit / Midnight (07/01/2025)
 

28 décembre 2025

Sylvia Plath (1932 – 1963) : Finistère / Finisterre

 

Sylvia Plath et son mari Ted Hughes

 

Finistère

 


C’était la fin des terres : les derniers doigts, noueux et arthritiques

 

Crispés sur rien. De noires

 

Falaises de reproches, et la mer explosant

 

Sans fond, ni aucun autre bord,

 

Blanchies par les visages des noyés.

 

Maintenant c’est seulement sombre, un tas de rocs —

 

Soldats en reste de vieilles guerres chaotiques.

 

La mer leur canonne aux oreilles, mais ils ne bronchent pas.

 

D’autres rocs cachent leurs rancunes sous l’eau.

 

 


Les falaises sont bordées de trèfles, d’étoiles et de clochettes

 

Tels que les doigts peuvent en broder, à l’approche de la mort,

 

Presque trop petits pour que les brumes s’en soucient.

 

Les brumes sont une part des anciens biens paraphernaux —

 

Ames, roulées dans l’infernal fracas de la mer.

 

Elles meurtrissent les rocs, leur ôtent l’existence, puis les ressuscitent.

 

Elles montent sans espoir, comme des soupirs.

 

Je marche parmi elles, et elles me bourrent la bouche de coton.

 

Quand elles me libèrent, je suis parée de larmes,

 

 


Notre-Dame des Naufragés force le pas vers l’horizon,

 

Ses jupes de marbre éployées en deux ailes roses.

 

Un marin de marbre s’agenouille à ses pieds distraitement, et à ses pieds à lui

 

Une femme paysanne en noir

 

Prie au monument du marin qui prie.

 

Notre-Dame des Naufragés est trois fois plus grande que nature,

 

Ses lèvres exquises de divinité.

 

Elle n’entend pas ce que le marin ou la paysanne dit —

 

Elle est éprise de la beauté sans forme de la mer.

 

 


Des dentelles couleur de mouette battent dans les esquisses de la mer

 

A côté des présentoirs de cartes postales.

 

Des paysannes les amarrent avec des conques. Il est dit :

 

« Voici les jolis bijoux que la mer dissimule,

 

De petits coquillages assemblés en colliers et dames statuettes.

 

Ils ne viennent pas de la Baie des Trépassés là-bas,

 

Mais d’un autre en droit, tropical et bleu,

 

Où nous n’avons jamais été.

 

Voici nos crêpes. Mangez-les avant qu’elles refroidissent. »

 

 


Traduit de l’anglais par Robert Devreu

 

In, Revue « Po&sie N°11 »

 

Editions Belin, 1979

 

 

 

Finistère

 

 

C’était la fin des terres : les derniers doigts, noueux et rhumatismaux,

 

Crispés sur rien. Des falaises 

 

Noires et menaçantes, et la mer qui explose

 

Sans fond, sans fin, sans rien face à elle.

 

Blanchie par les visages des noyés.

 

C’est tout simplement lugubre maintenant, un tas de rocs —

 

Soldats rescapés de sales guerres d’autrefois.

 

La mer canonne dans leurs oreilles, mais ils ne bronchent pas.

 

D’autres rocs dissimulent sous l’eau leurs rancunes.

 

 


Les falaises sont bordées de trèfles, étoiles et clochettes

 

Telles que les doigts peuvent en broder, à l’approche de la mort,

 

Presque trop petits pour que les brumes s’en soucient.

 

Les brumes font partie de l’antique attirail —

 

Ames roulées dans le grondement funeste de la mer.

 

Elles meurtrissent les rocs, les font disparaître, les ressuscitent.

 

Elles se lèvent sans espoir, comme des soupirs.

 

Je marche parmi elles, et elles m’emplissent la bouche de coton.

 

Lorsqu’ elles me libèrent, mon visage est perlé de larmes.

 

 


Notre-Dame des Naufragés avance à grands pas vers l’horizon,

 

Ses jupes de marbre rabattues en deux ailes roses.

 

Un marin de marbre, éperdu, est agenouillé devant elle, et devant lui

 

Une paysanne en noir

 

Prie ce monument du marin qui prie.

 

Notre-Dame des Naufragés est trois fois plus grande que nature,

 

Ses lèvres ont la douceur de la divinité.

 

Elle n’entend pas ce que dit le marin ni la paysanne —

 

Elle est amoureuse de la beauté informe de la mer.

 

 


Des dentelles aux couleurs de mouette claquent dans les courants d’air marins

 

A côté des stands de cartes postales.

 

Les gens du pays les lestent avec des conques. On vous dit :

 

« Voici les jolis bibelots que la mer dissimule,

 

De petits coquillages assemblés en colliers et en dames miniatures.

 

Ils ne viennent pas de la Baie des Morts un peu plus bas,

 

Mais d’un autre lieu, tropical et bleu,

 

Où nous ne sommes jamais allés

 

Voici nos crêpes. Mangez-les avant qu’elles refroidissent. »

 

 

 


Traduit de l’anglais par Valérie Rouzeau

 

In, « Sylvia Plath : Arbres d’hiver précédé de La Traversée »

 

Editions Gallimard (Poésie), 1999

 


 

Finisterre

 


This was the land's end: the last fingers, knuckled and rheumatic,

 

Cramped on nothing. Black

 

Admonitory cliffs, and the sea exploding

 

With no bottom, or anything on the other side of it,

 

Whitened by the faces of the drowned.

 

Now it is only gloomy, a dump of rocks —-

 

Leftover soldiers from old, messy wars.

 

The sea cannons into their ear, but they don't budge.

 

Other rocks hide their grudges under the water.

 

 


The cliffs are edged with trefoils, stars and bells

 

Such as fingers might embroider, close to death,

 

Almost too small for the mists to bother with.

 

The mists are part of the ancient paraphernalia —-

 

Souls, rolled in the doom-noise of the sea.

 

They bruise the rocks out of existence, then resurrect them.

 

They go up without hope, like sighs.

 

I walk among them, and they stuff my mouth with cotton.

 

When they free me, I am beaded with tears.

 

 


Our Lady of the Shipwrecked is striding toward the horizon,

 

Her marble skirts blown back in two pink wings.

 

A marble sailor kneels at her foot distractedly, and at his foot

 

A peasant woman in black

 

Is praying to the monument of the sailor praying.

 

Our Lady of the Shipwrecked is three times life size,

 

Her lips sweet with divinity.

 

She does not hear what the sailor or the peasant is saying —

 

She is in love with the beautiful formlessness of the sea.

 

 


Gull-colored laces flap in the sea drafts

 

Beside the postcard stalls.

 

The peasants anchor them with conches. One is told:

 

"These are the pretty trinkets the sea hides,

 

Little shells made up into necklaces and toy ladies.

 

They do not come from the Bay of the Dead down there,

 

But from another place, tropical and blue,

 

We have never been to.

 

These are our crêpes. Eat them before they blow cold."

 

 

Voir aussi :


L’agneau de Marie / Mary’s Song (09/03/2017)  


Lettre d’amour / Love letter (16/04/2017)


Berck plage / Berck-plage (12/11/2017)


Wuthering Heights (11/11/2018)


Traversée / Crossing the water (03/01/2024)


Coquelicots... / Poppies... (02/01/2025)
 

21 décembre 2025

Reizl Zychlinski / Rajzla Żychlińska (1910 – 2001) : Îles

 

 

 

Îles

 


 
 
Un nuage s’est allongé

 

De quatre côtés

 

Et ne sait pas

 

S’il doit ou non

 

Tourner le cou.

 

Deux femmes se sont assoupies

 

A la table.

 

Dans leurs têtes grises

 

De grands arbres mouillés s’enracinent,

 

Plongent des oiseaux.

 

Et de leurs songes s’effilochent

 

Des îles

 

Sur de lointaines mers brumeuses.

 


 
 

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski

 

In, « Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple »

 

Editions Gallimard (Poésie), 2000

 

Voir aussi :

 
Avril (29/12/2021)


Au soir (30/12/2022)


La nuit.(30/12/2023)
 

14 décembre 2025

Violette Abou Jalad (19 ? -) : Je suis le poème au toucher doux

 

 

 

Je suis le poème au toucher doux

 

 


L’homme me méconnaît

 

celui qui a choisi le chemin tranquille

 

Il a cru que l’amour était prière

 

Je suis le poème au toucher doux qui raffole de gestes tendres

 

je bavarde en baisers... Je marche sur le feu des mots

 

L’homme me méconnaît

 

celui qui s’enferme dans la cellule du silence

 

Je suis le poème bédouin

 

d’un charme malin

 

mes doigts brodés de séduction

 

Les chansons dansent au rythme de mon corps

 

L’homme me méconnaît

 

descendante de la sagesse

 

Je suis la femme poète

 

Je suis la coupe trompeuse

 

avec des ailes de rébellion j’ai pu voler

 

Traduit de l’arabe par Maram al-Masri

 

 

 

 

In, « Anthologie des femmes poètes du monde arabe »

 

Le Temps des Cerises, éditeurs, 2019


Voir aussi :


« J'avoue que j'ai aimé... » (28/12/2024)
 

7 décembre 2025

Beatritz, Comtessa de Dia (vers 1140 - après 1175) : « Ami dans une grande angoisse... » / « Amicx, en gran cossirier ... »

 

Le buste de la Comtesse à Die

 

 

 

Ami dans une grande angoisse

 

je suis par vous en dure peine

 

et du mal dont je me plains

 

je crois que vous ne souffrez guère

 

pourquoi vous mettez-vous amoureux

 

si vous me laissez tout le mal 

 

nous ne partageons pas également

 


 
 
Dame amour a telle habitude 

 

dès que deux amours il enchaîne

 

que le mal qu’ils ont et l’allégresse

 

chacun semble comme à chacun semble

 

je pense et ne me vante pas

 

que la dure douleur corale

 

j(ai eue et toute à ma charge

 


 
 
Ami si vous sentiez un quart 

 

de la douleur qui me malmène

 

vous comprendriez clairement mon angoisse

 

mais mon mal ne vous importe guère

 

et comme je n’en puis défaire

 

pour vous c’est absolument égal

 

si je suis ou bien ou mal

 


 
 
Dame ce sont ces médisants

 

qui m’ont pris et sens et souffle

 

ils sont vos angoisseux ennemis

 

je renonce non par changeant désir

 

car loin de vous mais par leurs murmures

 

ils vous ont joué un jeu mortel

 

pour que nous jouissions jouissance un seul jour

 


 
Ami je ne vous en suis pas reconnaissante

 

pourquoi mon dommage vous empêche-t-il

 

de me voir comme je vous le demande

 

pourquoi vous faites-vous défenseur

 

contre mon danger plus que je ne veux l’être

 

je vous tiens pour beaucoup plus loyal

 

que les chevaliers de l’Hôpital

 


 
 
Dame je crains extrêmement

 

perdre de l’or et vous du sable

 

que par parole de médisants

 

 notre amour ne tourne à mal

 

je dois être plus sur mes gardes

 

que vous ne l’êtes par saint Martial

 

car vous êtes ce que j’apprécie le plus

 


 
 
Ami je vous sais si frivole

 

en fait de menées amoureuses

 

que je crois que de chevalier

 

vous êtes devenus changeur

 

il est juste que je vous le reproche

 

vous semblez penser à autre chose 

 

et mon inquiétude vous indiffère

 


 
 
Dame que plus jamais épervier

 

je ne porte ni ne chasse avec un faucon

 

si depuis que vous m’avez donné joie entière

 

j’ai nulle autre recherchée

 

je ne suis untel trompeur

 

mais par envie les déloyaux

 

m’accusent et me font paraître vil

 


 
 
Ami je ne vous croirai

 

que si vous m’êtes toujours loyal

 


 
 
Dame je ne vous serai si fidèle

 

que je ne penserai à rien d’autre


 
 

(Tenson* de la comtesse de Die et de Raimbaut d’Orange.)


 
*Tenson : Querelle, dispute
 
 

 

Adapté de l’occitan par Jacques Roubaud

 

In, « Les Troubadours, Anthologie bilingue », Editions Seghers, 1980


 
 

Amicx, en gran cossirier

 

Suy per vos, et en greu pena;

 

E del mal q’ieu en sufier

 

No cre que vos sentatz guaire.

 

Doncx, per que.us metetz amaire,

 

Pus a me laissatz tot lo mal?

 

Quar amdui no.l partem egual?

 

 

 
Don’, Amors a tal mestier,

 

Pus dos amicx encadena,

 

Que•l mal q’an e l’alegrier

 

Sen chascus, so.ill es vejaire.

 

Qu’ieu pens, e non suy guabaire,

 

Que la dura dolor coral

  

Ai eu tota a mon cabal.

 

Amicx, s’acsetz un cartier

 

 

De la dolor que.m malmena,

 

Be viratz mon encombrier;

 

Mas no.us cal del mieu dan guaire;

 

Que – quar no m’en puesc estraire –

 

Cum que.m an vos es cominal –

 

An me ben o mal atretal.

 


 
 
Dompna, quar yst lauzengier,

 

Que m’an tout sen et alena,

 

Son uostr’ anguoyssos guerrier

 

Lays m’en, non per tala vaire;

 

Qu’ar no•us suy pres, qu’ab lur braire

 

Vos an bastit tal joc mortal

 

Que no jauzem jauzen jornal.

 


 
 
Amicx, nulh grat no.us refier,

 

Quar ia.l mieus dans vos refrena

 

De vezer me, que.us enquier.

 

E si vos faitz plus guardaire

 

Del mieu dan qu’ieu no vuelh faire,

 

Be.us tenc per sobreplus leyal

 

Que no son silh de l’Espital.

 


 
 
Dona, ieu tem a sobrier –

 

Qu’aur perdi, e vos arena –

 

Que per dig de lauzengier

 

Nostr’amors tornes en caire;

 

Per so dey tener en guaire

 

Trop plus que vos, per Sanh Marsal,

 

Dar etz la res que mais me val

 


 
 
Amicx, tan vos sai leugier

 

En fait d’amoroza mena

 

Qu’ieu cug que de cavalier

 

Siatz devengutz camjayre;

 

E deg vos o ben retraire

 

Quar ben paretz que pessetz d’al

 

Pos del mieu pensamen no.us cal.

 


 
 
Dona, ja mais espervier

 

No port, ni cas ab serena,

 

S’anc pueys que.m detz joi entier

 

Fui de nulh’autr’ enquistaire;

 

Ni no suy aital bauzaire,

 

Mas per enveja.l deslial

 

M’o alevon e.m fan venal.

 


 
 
Amicx, creirai vos per aital

 

Qu’aissi.us aya tostemps leyal.

 


 
 
Dona, aissi m’auretz leyal,

 

Que ja mais non pensarai d’al.

 

Voir aussi :


« Grande peine m’est advenue… » / « Estat ai en greu cossirier » (25/01/2017) 

 

« Il me faut chanter... » / « A chantar m'er... » (20/12/2024)
 

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