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Femmes en Poésie

16 avril 2026

Alicia Suskin Ostriker (1937 -) : Trois femmes

En 2014

 

 

 

Trois femmes

 

 

À Gigliola Sacerdoti

 

I

 

Pour moi ça passe en diapos,

 

Été 1943, 

 

Je vais sur mes cinq ans 

 

La famille à la plage,

 

Trop pauvre pour fuir en Palestine

 

Quand ils se mettent à déporter.

 

Des paysans qui nous hébergent

 

Comme si nous étions de la famille,

 

Ils ont certainement du courage

 

Même si, bien sûr, nous les payons.

 

Je vois naître des agneaux

 

Et tuer des moutons.

 

Le paysan montre à mon père comment les dépouiller.

 

Les Allemands entrent par la porte de devant,

 

Les résistants par derrière,

 

J’ai peur des uns autant que des autres.

 

Les maquisards disent avoir besoin de matelas

 

Pour les blessés, dans les bois.

 

Comme nous avons deux matelas chacun, mon père

 

En enlève un de chaque lit

 

Et je pleure, pleure, quand il prend le mien.

 

Un soir les paysans nous demandent de partir :

 

Nous courons un danger,

 

Ils nous ont creusé un abri

 

Dans la terre en pleine forêt.

 

Personne ne me dit pourquoi mais

 

Je me souviens des valises faites sans un mot.

 

Ma mère m’enfile à l’envers la robe jaune

 

Qu’elle m’a tricotée, ne prête aucune attention

 

Tandis que je pleure, pleure.

 

Nous y restons cachés toute la nuit.

 

En pleine nuit, un bruit :

 

Ma mère me plaque une main sur la bouche,

 

Les Nazis nous passent dessus.

 

 

 

II

 

À la libération du camp certaines d’entre nous, adolescentes, se sont enfuies ;

 

nous étions environ une trentaine. Dans la forêt nous sommes tombées sur une

 

maison allemande inoccupée, comme dans un conte de fées. Très belle mais

 

pleine de toiles d’araignées. Pas une ferme, mais une maison de campagne

 

haute de plafond avec de grandes chambres. Les propriétaires devaient avoir

 

les moyens. Il y avait une glace au cadre doré dans le vestibule. Je m’y suis

 

précipitée par besoin de voir de quoi j’avais l’air maintenant. Je me suis frayé

 

un chemin à travers le groupe de filles affamées. Et alors, voyez-vous, c’était à

 

faire peur : aucun des visages reflétés n’était moi. Je me suis un moment dit : Et

 

si tu étais morte ? C’est en me tirant la langue comme quand j’étais gamine que

 

j’ai pu me reconnaître dans un de ces visages.

 

 

 

III

 

 

Les plus hauts barbelés que j’aie jamais vus.

 

J’ai jeté un coup d’œil autour de moi et me suis dit :

 

Si l’enfer existe sur terre, on y est.

 

 

 

Un jour lors de la promenade

 

Une femme jaillie des rangs s’est mise à crier :

 

Enfants ! Enfants ! elle voulait, bien sûr, savoir

 

 

 

Où était son enfant à elle. Les SS alors

 

Ont lâché deux chiens-loups

 

Qui l’ont déchiquetée.

 

 

 

Mengele était un

 

Très bel officier allemand, très élégant

 

Et d’une politesse raffinée.

 

 

 

Gueule d’ange, quasiment, l’air d’un sage.

 

La seule chose qui trahît son âme

 

C’est la lueur dans ses yeux, diabolique.

 

 

 

De notre baraquement, près des crématoires,

 

Nous voyions les corps, tous les jours,

 

Les flammes jaillissaient.

 

 

 

Nous nous disions qu’en ne disant rien

 

Cela pourrait effacer les souvenirs,

 

Qui reviennent sans arrêt, pourtant.

 

 

 

Ils me poignardent,

 

Je ne comprends pas pourquoi,

 

Mais ils m’envahissent. Alors, aujourd’hui, je parle.

 

Qui sauve une vie : poème débutant par

 

un dialogue entre Fitzgerald et Hemingway.

 

 

 

Les gens très riches sont différents de nous, ils

 

Ont davantage d’argent et moins de scrupules. Très

 

 

 

Séduisants, ils ont plus d’aventures, très sensibles

 

Ils s’emportent plus facilement, très courageux

 

 

 

Ils dépriment la couarde que je suis, alors écoute-moi

 

Scott, écoute-moi Ernest, et toi aussi, tu peux

 

 

 

M’écouter, Walt Whitman. Je comprends les rhétoriciens

 

De grande faconde, mais pas les héros

 

 

 

Au grand cœur. Je potasse.

 

Je veux que quelqu’un me dise quel solvant protège

 

 

 

Leurs cavités cardiaques des dépôts, quel coup

 

De bêche ouvre le bief

 

 

 

Entre l’évidence de formules du genre Aime

 

Ton prochain comme toi-même, ou Je suis homme

 

 

 

Et rien de ce qui est humain ne m’est étranger et le concret

 

De bras de chemise d’ambassade immaculés

 

 

 

Qui ––c’est à Budapest en 1944–– écartent

 

Des voies du triage la Gestapo maculée de boue

 

 

 

D’un beau geste impérieux et irrité

 

Pour distribuer des passeports suédois à d’anonymes

 

 

 

Bras étoilés de jaune tendus des wagons à bestiaux

 

Rassemblés là, tout prêts sur un coup de sifflet strident

 

 

 

Et dans un grincement d’acier à s’éloigner de la ville

 

Tels les biceps et triceps de Dieu gesticulant à l’adresse

 

 

 

D’Adam à travers le vide : Vis. À Cracovie

 

Un homme d’affaires allemand alcoolique et coureur

 

 

 

Soudoie et enjôle, rit et négocie

 

Des travailleurs, dépense des fortunes,

 

 

 

Sauve jusqu’à un millier de Juifs, y compris celui

 

Qu’il a gagné aux cartes, et les fait travailler

 

 

 

Dans sa fabrique d’ustensiles de cuisine. Un crépuscule d’été

 

Baigne les hauteurs dans le Centre de la France, estompe

 

 

 

Les sommets (la Suisse c’est plus loin)

 

Tandis que le policier descend du bus kaki

 

 

 

Sur la place du Chambon où le grand pasteur

 

Refuse de livrer la liste des réfugiés

 

 

 

Les jeunes s’échappent par les rues

 

Prévues, se dispersent dans les fermes ––on est en 42––

 

 

 

Les maisons se vident tandis que les sous-bois s’emplissent

 

De Juifs munis de faux papiers, la rafle

 

 

 

Matinale ne trouve personne à arrêter. Cela se produit

 

Sans arrêt, mais comment ? Le beau Suédois

 

 

 

Riche s’ennuie, pourrait-on dire. Le pasteur, habitué

 

À embrasser, serrer dans ses bras, s’y connaît

 

 

 

Pour organiser les paysans, les intellectuels

 

Ceux qui étudient la Bible. Le profiteur cherche

 

 

 

À faire de l’argent. Il y parvient, le jette par les fenêtres,

 

Meurt fauché mais, le jour où la guerre s’arrête,

 

 

 

Le jour où ils entendent à travers les parasites de la radio,

 

Churchill aboyer victoire d’une voix lointaine

 

 

 

Et tandis que les Russes avancent, ses Schindlerjuden

 

Toujours dans l’usine, toujours saufs tandis qu’il s’apprête à fuir,

 

 

 

Lui font un petit cadeau : Jerets sort de sa bouche

 

Son bridge en or, Licht le fond

 

 

 

Et grave sur l’anneau cet adage

 

Tiré du Talmud : Qui sauve une vie

 

 

 

Sauve le monde entier  : Schindler, l’Allemand,

 

L’accepte et l’emporte dans sa tombe.

 

 

 

Je fouille la question. J’ignorais

 

Que la vie avait empêché bien des morts. Va maintenant

 

 

 

Et fais de même répond en écho à chaque battement

 

De mon cœur bien gêné, comme celui d’une enfant

 

 

 

Seule au milieu d’une classe pleine d’inconnus et

 

Qui a envie de s’échapper. Sans pour autant

 

 

 

Tirer de trait sur les fours ou les fusils je redis

 

Leurs noms : Raoul Wallenberg, Oskar Schindler,

 

 

 

André Trocmé. L’Europe en compte bien d’autres

 

Tout comme l’espace vide compte plein de soleils brûlants ;

 

 

 

Pas tous de même masse ni de même clarté,

 

Créateurs néanmoins de chaleur et de lumière,

 

 

 

Créateurs de ce que nous pouvons décrire

 

Comme un ciel, un çà ou rien ;

 

 

 

Nous ne pouvons imaginer leur nombre, sauf qu’ils ont

 

Risqué l’arrestation chaque jour dans ce bain de sang

 

 

 

Et qu’ils s’en sont sortis. Serait-ce un peu comme la muse, inchiffrable ?

 

Un objet de prière à usage strictement personnel. Ou un homme

 

 

 

Adoré de loin qui, un jour peut-être, vous aimera

 

Au trente-sixième dessous de la solitude. Nous avons peur––

 

 

 

Et pas plus qu’aucune femme enceinte ne sait d’avance

 

Si elle supportera vaillamment les douleurs, sans calmants,

 

 

 

Sans hurler, qu’aucun soldat frigorifié ne sait,

 

Dans la terreur d’avant le combat, qui va reculer,

 

 

 

Va résister et se battre, nous ne pouvons prédire

 

Lequel d’entre nous va risquer la graisse

 

 

 

Qui lui colle agréablement à l’os––

 

Rien de plus agréable, foi de Whitman––

 

 

 

Sa vie, pour sauver des vies condamnées, aucun de nous

 

Ne le sait tant que n’a pas sonné l’heure.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Jean Migrenne

 

In, Revue « Temporel, N°14, 22 Septembre 2012

 

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

Voir aussi : 


Huitième et treizième / The Eighth and Thirteenth (03/01/2021)


Au restaurant Révélation (03/01/2022)


Quatrième Rue Ouest / West Fourth Street (03/01/2023)

 

Becky et Benny à Far Rockaway / Beck et Benny in Far Rockaway (11/04/2025)

8 avril 2026

Esther Tellermann (1947 -) : « Qui sait encore... »

 

 

 

 

Qui sait encore


ce que le vent


     soulève ?


Qui sait les abris


creusés dans le souvenir ?


     Reste


avec le peuplier


la ciselure


     de


ce qui n’est pas dit.

 

 


J’avais croisé 


votre mélancolie


dans des plis


d’encre   des


     murmures.


J’avais écouté


     en vous


Ophélie.


     Ariane


perdues. 


     En vous


j’avais retrouvé


les gerbes


     et la fin.

 

 


C’est vrai nous


avions ouvert


     les pages


noircies sans


     lire dans


les césures        ni


les zones grises


     l’empreinte


de l’imploration.


Les demeures 


     où célébrer


le retour


de ce que chacun


     supplie.

 

 


C’est vrai


     je


          cherchais


     des ombres


derrière les couchants


ceux encore que


je        quitte

 

doucement avec


     les anges        les


splendeurs fondues


aux mélancolies


arrachent


un commencement.

 

 


Soudain il pleut


     un jour de colère


nous avions voulu


     choisir


     la forme


     et le songe


nous délivrer


     de la faim.

 

 


On reportera


     les icônes


je ne


          le saurai


n’épouserai


sa fable    ni


son murmure


garderai


     la ciselure.

 

 


Il nous fallut encore


marcher


au long des musiques


et de seigles


égrener


les cailloux.


Il nous fallut 


encore


promettre


     des bords


et des sacrifices


des bouts


d’éternité


     vous


que ce jour


     effrite.

 

 


J’aurai voulu 


     effleurer


          la terre


les plaintes  de


dessous


là où sommes 


presque


main ne pouvons


reposer.


Là        entre


les pôles

 

avions voulu


tisser


     des ciels.

 

 

 

 

Selon les sources


Editions Flammarion, 2024

 

Voir aussi :


Allons plus bas (08/04/2023)

 

Trois sud (1 et 2) (06/04/2024)

 

Nos racines se ressemblent (04/04/2025)


 

3 avril 2026

Reizl Zychlinski / Rajzla Żychlińska (1910 – 2001) : « Je veux encore une fois... »

 

 

 

Je veux encore une fois

fouler l’herbe

et pleurer

au vent

pleurer au ciel —

souffles sur mon visage.

Je veux encore une fois arpenter le malheur

sur ce bout de terre

qui était ma demeure jadis.

La porte n’est plus

ma mère

ne reviendra pas

couverte de neige

avec la cruche bleue dans la main

et l’aube bleue dans les yeux.

Les fenêtres ne sont plus

le soleil ne vagabondera pas

de mur en mur

de coin en coin

pour poser devant mes yeux

le sortilège d’un chat vert sur un tabouret.

Les saules au bord de la rivière sont toujours là

ma larme tombe dans l’eau

et trouble un instant leur repos.

 

 

Traduit du Yddish par Rachel Etel

In, Revue « Po&sie, N°70 »

Editions Belin, 1994

 

Voir aussi :

 
Avril (29/12/2021)


Au soir (30/12/2022)


La nuit.(30/12/2023)

 

Îles (21/12/2025)

1 avril 2026

Emmanuelle Favier (1980 -) : Dimanche

 

 

 

 

 

Dimanche

 


C’est dimanche

 


On profite du jardin

 


La tante est malade mais ça ne se voit pas

 


On suit le sillon d’herbes couchées

 


Tracé par la course du renard

 


On cueille des cerises véreuses à la branche arrachée

 


Les pieds trempés on rentre le soleil est trop fort

 

 

 

 

Il est venu 

 


Pour la première fois dans la maison d’enfance

 


La nuit dernière tous deux sont restés éveillés jusque tard

 


Serrés au fond du lit trop mou où elle dormait petite

 


Dans la chambre ce matin son parfum recouvrait les odeurs d’avant

 


C’est dans l’ordre des choses

 

 

 

 

La maison accueille, la famille se rameute

 


Toutes les fêlures s’amassent

 


La tante est malade et ça lui va bien

 


Dans cette famille la maladie sied aux femmes

 


Porte leurs yeux plus loin

 


Les délivre

 

 

 

 

Sur le mur de laque écaillée une affiche gondole, trop regardée

 


Jaunie, l’affiche pédagogique déclinant les variétés de fruits

 


Citron, fraise, melon, reine-claude, cerise commune, bigarreau, griotte, chasselas

 


doré, cassis, poire beurré Hardy, pêche, reine-claude  dorée

 

 

 

 

Sur le mur des toilettes

 

Des générations de cul assis se livrant aux relâchements en cultivant leur jardin

 


Les poires sont bleues, les chasselas sont fripés

 

 

 

 

Les couleurs passent, moquettes, murs, peintures

 


Ce qui ne passe pas c’est l’odeur douceâtre,

 


Rassurante, du linge propre, des tissus usés, de la poussière entre les brins

 


grouillants de la moquette

 

 

 

 

La matinée est bien avancée

 


Le rosier a grimpé sur le mur de la petite maison, il est passé entre la gouttière

 


et les tuiles, il faut le couper

 

 

 

 

Elle le regarde au jardin

 


Juché sur l’échelle il assiste le cousin

 


la tante surveille tout en arrosant au petit bonheur

 


Le tuyau de la tante fouette follement de son eau les massifs, les larges feuilles

 

 

des plaines du Caucase, pour un peu la tante se déshabillerait et danserait sous

 


le jet, pour un peu - elle y est presque, et les joues de la tante sont rouges et ravies

 


Là où elle est sans doute elle danse nue

 


Rouge et ravie et malade et folle et si douce

 

 

 

 

Le cousin coupe

 


Lui, au-dessous, tient l’échelle

 


Les pétales dégringolent sur ses joues

 


Il garde le sourire

 


Yeux tendus vers son cousin à elle

 


Elle le dévore

 


Les oiseaux gueulent, rivalisent

 

 

 

 

 

On va pouvoir faire des bouquets

 


La cousine est allée faire des courses

 


Le cousin déplace l’échelle, ce qui fait sonner la cloche

 


L’échelle n’est pas stable

 

 

 

 

Les massifs d’hibiscus menacent, rouges

 


L’échelle fait du bruit

 


Elle se souvient de la chute dans leurs épines, dissimulées sous les jolies

 


petites langues plates

 


Elle avait eu très mal et tout le monde avait ri

 


Sa colère à y repenser est une

 


Agréable blessure

 

 

 

 

Elle a envie de ramasser les pétales

 


Elle a envie de demander le nom des fleurs, des plantes, des oiseaux

 


Mais ils se moqueraient d’elle

 


Elle se tait, écrit

 


Son journal ou autre chose

 


Accoudée à la table en plastique

 

 

 

 

L’échelle se déplace, instable contre le mur

 


Elle s’inquiète

 


Il est toujours là-haut

 


Les bouquets débordent des vases

 


La cousine revient

 


On va manger dehors, c’est sûr

 

 

 

 

Mais quand le soir arrive le ciel s’est assombri

 


On finit de diner en écoutant la foudre

 


La cousine raconte des histoires sinistres

 


Qui mettent tout le monde mal à l’aise

 


On se reteint d’interrompre

 

 

 

 

Les grêlons hésitent

 


Puis tombent

 


Gros comme des balles de golf

 


De tennis, rectifie la tante

 

 

 

 

Puis la tante revient un instant parmi les siens

 


Pour dire ce que chacun sait

 


Elle dit qu’elle en a assez entendu

 


De ces histoires sinistres

 


On glousse / la cousine s’effare

 


La tante se lève et va se coucher

 


Tout le monde s’égaille sans un mot

 


La cousine reste seule

 


Les grêlons se calment un peu

 

 

 

 

 

Le soleil vient d’en face

 


Editions Rhubarbe, 89000 Auxerre

 

Voir aussi :

 

Là-bas (10/10/2023)

 

A chaque pas, une odeur (30/09/2024)

27 mars 2026

Jennifer Clement (1960 -) : Suzanne

Photo: © Barbara Sibley

 

 

 

Suzanne

 

 

POUR SUZANNE 

 

 

Elle peint Joan Burroughs avec une pomme

 


sur la tête.

 


En plein dans le mille – explique-t-elle.

 


Et elle peint des Noirs avec des chapeaux de cow-boy

 


portant sur la toile l’inscription God Bless America.

 

 

 

 

Nous sommes deux femmes

 


chacune nichée dans le raisin de l’autre,

 


c’est pourquoi nous comprenons

 


que dans certaines régions d’Afrique

 


les femmes épousent encore des arbres.

 


Elle dessine des hommes faméliques

 


qui lancent des flèches

 


dans les branches.

 

 

 

 

A deux heures du matin,

 


elle parle d’une femme

 


à la peau transparente,

 


rencontrée en Allemagne avant les guerres.

 


A quatre heures, elle est gitane

 


à l’haleine de blé.

 

 

 

 

Elle se blottit contre moi

 


s’exerce aux mensonges qui la font s’épanouir

 


comme dans le four la pâte à pain,

 


et lui donne sa planitude.

 


Elle se met sur ses pieds et danse.

 

 

 

 

Et quand, à l’aube, elle finit par s’endormir

 


enroulée sur elle-même

 


comme une oreille, dans le havre de son lit

 


elle porte le nom de jeunes Africaines : Petit Poisson,

 


Joli Bras, Abeille Suspendue,

 


Eau Renversée.

 

 

 

 

AVEC SUZANNE

 

 

 

Portant dentelle noire et rouge à lèvres,

 


- Suzanne ressemblait à Minnie Mouse –

 


nous traversions Houston Street

 


pour aller chercher ses drogues

 


puis revenions à son appartement

 


qui sentait le pruneau et la peinture à l’huile,

 


où elle avait écrit sur le mur de sa chambre,

 


au-dessus du lit :

 


« Plus on mange, plus on a faim. »

 

 

 

 

Nous écoutions Peggy Lee chanter « Fever »

 


et buvions du jus de pomme jaune

 


que nous sortions du réfrigérateur

 


couvert des gribouillages de Basquiat ,

 


(qu’un jour elle vendrait chez Christies

 


pour cinq mile dollars).

 


Suzanne dit avoir rencontré Jean-Michel

 


sur un banc de Washington Square.

 

 

 

 

Elle perdit un autre amour :

 


Michael Stewart

 


assassiné par sept policiers 

 


pour avoir peint des graffitis dans une station de métro.

 


Je l’appelle « la veuve ».

 


Elle peut parler pendant des heures

 


de ses jeunes paumés à la peau sombre

 


qui on touché la nuit dans sa chevelure.

 

 

 

 

Ses mains sont rarement ouvertes,

 


elle garde les poings fermés

 


cachant des numéros de téléphone

 


écrits à l’encre noire le long de ses doigts.

 


Il y a certains de ses vêtements

 


qu’elle n’a jamais lavés

 


pour qu’ils gardent toujours le parfum

 


d’une certaine nuit.

 

 

 

 

Quand Suzanne fait de l’ordre dans ses placards

 


elle me donne quelques-uns de ces vêtements

 


des pulls sans importance

 


témoins d’aventures passées,

 


mais qui sentent encore le vin 

 


et m’habillent

 


des baisers des autres.

 

 

 

 

MA JEUNE VEUVE

 

 

 

Suzanne ne vit que dans les coins, 

 


chauve-souris vêtue de noir, 

 


à l’odeur de murs de couvent.

 


Elle a une pâleur à la Rembrandt,

 


des yeux de fantôme

 


et sourit à demi,

 


secrètement 

 


comme une nonne.

 

 

 

 

Les nuits d’araignées tranquilles

 


le souffle de Suzanne

 


s’emplit de chandelles,

 


tandis que la lanterne magique de ses yeux

 


continue de le chercher.

 


Et de sa voix de colibri, 

 


voix de somnambule,

 


elle appelle son mari perdu.

 


Il n’ y a pas de dents

 


à l’intérieur de ses mots.

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Martine Chardoux et Jacques Darras,

 


in, Revue « Inuits dans la jungle, N° 3

 


Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2011

 

 

Voir aussi :

 

 

Tiens ma robe (10/02/2017)

 

 

Pour une jumelle qui n’a jamais eu de robe de soie (02/05/2017)

 

 

Voyageurs (17/03/2017)

 

24 mars 2026

Zuzanna Ginczanka (1917 – 1944) : Dernière neige / Ostatni śnieg

 

 

 

 

Dernière neige

 

 


Que s’étendent les blanches masse de neige pour que l’on puisse aller sans bruit

 


                                                                                                          - sans échos –

 


Que s’étendent les blanches masse de neige pour que givrent mes songes sans 

 


     printemps

 


                                                                                                        - sans échos –

 

 

 

 

     En mai l’obscurité étendra dans la nuit un velours noir, sur le pavé des ruelles

 


     et les contours des maisons  glisseront vers les vergers dans une splendeur 

 


          d’étoiles.

 


     Les nuits – les nuits entreront dans ma vie tout doucement de derrière un avenir

 


          charbon

 


     et elles resteront bien seules elles-mêmes – dessinées en la profondeur du noir

 


          charbon - -

 

 

 

 

En mai il y aura les petits matins du levant peints en couleurs vives d’un doux 

 


     pinceau.

 


Le ciel – bleu, un léger bleu de Prusse et la frange demi-chrome rayonnera,

 


les toits miroitants cinabre et le parme qui s’étend sur les lilas –

 


en mai il y aura des petits matins de couleur claires – matins-aquarelles de 

 


     couleurs claires.

 

 

 

 

     Et les après-midi seront comme la joie – sépia semée en éclairs jaunes,

 


     le ciel passera par la vigueur de l’ultra-marine, les toits par le carmin sans ombre

 


          plat,

 


     Et dans les jardins le vert des feuillages de lilas se réchauffera en une large

 


          intense tache

 


     car les après-midi seront – comme la joie – peints de taches pleines à l’huile.

 

 

 

 

Et les soirs en mai s’abandonneront à des rêveries et se tairont pensivement - - 

 


     quand ? - -

 


le ciel s’abaissera bas, très bas et au loin il inclinera au vert céladon,

 


toutes les couleurs pâliront tout doucement assourdies dans des gammes mineures,

 


et les soirs en mai s’abandonneront à des rêveries mélancoliques tissées de pastel

 

 

 

 

 

Que s’étendent les blanches masse de neige pour que givrent mes songes sans 

 


     printemps

 


                                                                                                        - sans échos –

 

 


Que s’étendent les blanches masse de neige afin de pouvoir marcher sans bruit

 


                                                                                                          - sans échos –

 

 

                                                                                                           23 avril 1933

 

 


Traduit du polonais par Isabelle Macor

 


in, Zuzanna Ginczanka : « Les Centaures & autres poèmes »

 


Editions La Barque, 35000 Rennes, 2024      

 


  

Ostatni śnieg 

 

 

 

 

Niech się ścielą białe masy śniegu, żeby można było iść bezgłośnie

 


                                                                                                             – bez ech –

 


Niech się ścielą białe masy śniegu, by zszroniło moje sny bezwiośnie –

 


                                                                                                             – bez ech –

 

 

 

 

     W maju nocą bruki bocznych ulic mrok wyścieli, jak czarny aksamit,

 


     i kontury domów spłyną w sady wyiskrzonej suto skier gwiazdami.

 


     Noce – noce wejdą w moje życie cichuteńko zza przyszłości węgła

 


     i zostaną zbyt samotne sobą – rysowane głębią czerni węgla – –

 

 

 

 

W maju będą ranki jasnobarwne malowane wschodów miękkim pędzlem.

 


Niebo – błękit, lekki błękit pruski i promieni wpółchromowe frędzle,

 


połyskliwe cynobrowe dachy i liliwość, która w bzach się ściele –

 


w maju będą jasnobarwne ranki – jasnobarwne ranki-akwarele.

 

 

 

 

     A południa będą, niby radość – rozsypana sepia w żółte blaski,

 


     niebo przejdzie w krzep ultramaryny, dachy w karmin bezcieniowo płaski,

 


     A w ogrodach zieleń bzowych liści w jedną mocną plamę się rozgrzeje,

 


     bo południa będą, niby radość – malowane pełnych plan olejem.

 

 

 

 

A wieczory w maju się rozmarzą i zamilkną w zamyśleniu – – kiedy? – –

 


niebo nisko, nisko się pochyli i w oddali skłoni się w seledyn,

 


wszystkie barwy cichuteńko zbledną uciszone w minorowe gamy,

 


a wieczory w maju się rozmarzą w melancholię wsnute pastelami

 

 

 

 

Niech się ścielą białe masy śniegu, by zszroniło moje sny bezwiośnie –

 


                                                                                                             – bez ech –

 

 


Niech się ściela białe masy śniegu, żeby można było iść bezgłośnie

 


                                                                                                             – bez ech –

 

 

 

 


Poezje zebrane (1933 – 1944) 

 


Wydawnictwo Marginesy, Warszawa., 2023 

 

21 mars 2026

Inger Christensen (1935 - 2009) : Lettre en Avril (IV-V)

 

 

 

 

Lettre en Avril

 

 

 

IV

 


ooooo

 


Nous voilà donc

 


dans ce seul à seul violent

 


où les bulbes bossent

 


sous la terre

 


et attendent.

 


Vers midi

 


quand la pluie s’arrête,

 


un oiseau 

 


sur un rocher.

 


Vers le soir

 


quand le cœur est vide,

 


une femme

 


sur la route.

 


Son visage

 


est rond et ridé

 


et on dirait

 


qu’elle se souvient

 


en arrière

 


dans le temps,

 


pendant que, calmement,

 


elle vérifie

 


quand

 


et pourquoi

 


elle a pu voir

 


un être dernièrement.

 

 


Puis elle hoche la tête 

 


et s’en va.

 

 

 

oo

 


Je vois les anémones.

 


je n’imagine pas

 


que les anémones 

 


me voient,

 


mais il y  a quand même,

 


comme elles oxygènent

 


l’air de la forêt

 


et dans l’image rémanente

 


qui émiette

 


comme auprès du magnésium

 


brûlant,

 


quelque chose qui me dit

                                                                                                               


que je suis plus visible.     

            

 

 

o

 


Dis-moi

 


que les choses

 


parlent

 


leur propre

 


langue 

 


distincte.

 

 

oooo

 


le lion de pierre

 


aux yeux aussi aveugles 

 


que les bulbes sous terre

 


qui portent

 


les fondations de la maison,

 


et la cave inférieure

 


qui s’écroule

 


où les nourrissons vieillis

 


vagissent comme des moines

 


et des nonnes orphelins,

 


et les sarments de pierre,

 


fragments de feuilles

 


d’une froideur ardente

 


passionnée,

 


filandres

 


de la bouche déguenillée

 


des abysses

 


qui, morose et muette

 


et presque

 


comme un arrangement bizarre,

 


d’un clapotis accouche 

 


de toutes sortes

 


de cultures

 


comme une truie

 


de ses porcelets.

 


Tout ce chuchotement

 


à travers la foule

 


de membranes

 


et de peaux, 

 


toute cette agitation

 


humaine

 


nous sommes contraints de la nommer

 


joie et de nous réjouir,

 


jubilation et de jubiler,

 


plaisir, jouissance, délices, bonheur

 


et tel le martinet

 


qui dort dans l’air

 


abriter dans un rêve

 


notre raison exilée.

 

 

 

ooo

 


Déjà dans la rue

 


l’argent serré 

 


dans la main,

 


et le monde est une blanchisserie

 


qui nous coule et nous tord

 


qui nous sèche et nous repasse

 


et peignés à l’eau

 


et à la merci

 


nous tourbillonnons

 


en arrière

 


dans les rêves de chaînes

 


et prisons des enfants

 


et du gros soupir

 


de la libération,

 


et dans les éclateurs 

 


du sentiment

 


surviennent

 


l’avaleur de feu

 


et le mangeur de cigarettes

 


en apparitions,

 


et nous payons

 


et nous nous en séparons 

 


avec un rire.

 

 

 


V

 


ooo

 


Un soin 

 


comme celui nécessaire

 


pour répéter le monde.

 


Cette arrivée quotidienne

 


dans toutes sortes de déguisements

 


de tout ce qui est 

 


évident

 


chaste et sexué

 


à la fois.

 


Le rêve gracieux 

 


du monstre

 


de vivre

 


parmi les caresses

 


des hommes.

 


Le baiser

 


sous les voûtes 

 


succulentes

 


où les grenouilles

 


ressemblent

 


à un paysage du cerveau.

 


Et si nous ne savions pas mieux

 


nous nous promènerions

 


dans nous-mêmes

 


pour nous rencontrer là.

 

 

 

oooo

 


Petit rêve raisonnable

 


quand dans mon lit

 


soir après soir

 


je compte les lits,

 


combien

 


et où

 

 

j’ai dormi

 


dans ma vie,

 


et tous ces endroits

 


pendant que je dormais

 


j’ai rêvé

 


sur un rêve

 


qui soir après soir

 


s’approche

 


du même endroit,

 


j’ai rêve

 


même dans les chambres de craie

 


des hôpitaux,

 


et le matin

 


seul le reste d’un chuchotement électrique

 


quand on apporte le bouquet.

 

 

 

ooooo

 


L’entrée

 


du réseau routier

 


dans le noir,

 


quand la rentrée

 


est plus longue

 


et les étoiles

 


émettent

 


sur les ondes

 


des panneaux 

 


bleu-blanc.

 


Parfois

 


les poches de lumière 

 


des arrêts.

 


Un homme

 


avec un panier

 


vide.

 


Une fille

 


avec casque 

 


et veste

 


et sur la joue

 


un peu de sel séché

 


des yeux 

 


brûlés.

 


Et c’est ici en route

 


pendant que nous suivons

 


la terre,

 


qui à ce qu’il paraît

 


de sa propre manière

 


un peu oscillante 

 


suit un soleil

 


disparu

 


depuis longtemps déjà,

 


que tout 

 


de lui-même

 


se glisse

 


dans ta main

 


dans la mienne,

 


et les lignes

 


d’un atlas

 


du présent atemporel 

 


s’étendent  

 


et s’étendent

 


et s’étendent 

 


comme arrivée 

 


dans le corps.   

 


Et quand nous traversons 

 


le fleuve

 


tu dis

 


que nous traversons 

 


le fleuve.

 


Pendant que le seul à seul

 


violent

 


ouvre ses vannes.

 

 

 

oo

 


Mais c’est aussi facile 

 


que cela

 


en avril

 


il n’y a en effet

 


qu’à le faire

 


se promener dans la forêt

 


comme à l’époque

 


aussi facile

 


comme si ce n’était

 


rien de tout

 


en avril

 


se promener là

 


comme à l’époque

 


la main

 


dans la main

 


rien du tout 

 


n’en parlons pas

 


dans le vent des anémones

 


comme si jamais 

 


nous n’étions

 


séparés

 


aussi facilement

 


que cela

 


en avril

 


parce qu’elle fanent

 


si vite

 


et dans l’air oxygéné

 


de la forêt

 


le pin est de feu

 


comme le texte furieux.

 

 

 

o

 


Aussi facile

 


comme dans un autre 

 


cerveau

 


ici

 


dans un parc à jeux

 


brûlant

 


ici

 


où chacun

 


à son zénith

 


ouvre

 


la ville fermée

 


ici

 


où les luttes acharnées

 


les espoirs rasés

 


imitent la joie

 


et sa respiration

                                                                                                                                    


haletante. 

 


Qui sait  

 


si la joie

 


ne sait pas en elle-même

 


que son nom

                         


est un autre

 


ici

 


où tout 

 


respire l’idylle.

 


Ainsi,

 


assise ici

 


sur le banc

 


enveloppée du souffle

 


le plus libre du monde

 


et les bruits débordent

 


délicieusement

 


dans un autre

 


silence,

 


si chaude

 


et à moitié endormie,

 


si poussiéreuse

 


que le fleuve se tarit

 


je traverse à pied sec, 

 


et dans le désert

 


je m’arrête

 


sous la pyramide de fruits

 


et flaire.

 


Un chien,

 


roulettes

 


sous les pattes

 


postérieures paralysées

 


la garde.

 


Et là,

 


luisant

 


entre les pattes antérieures

 


botes,

 


la grenade

 


que d’ailleurs

 


tout tranquillement

 


j’avais oubliée.

 

 

 

 


Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen

 

 

In, Inger Christensen :« La Vallée des papillons & Lettre en avril »

 

 

Editions Rehauts,2018

 

 

Voir aussi : 

 

 

Lumière (21/03/2021)

 

 

Il (21/03/2022)

 

 

Le for intérieur (21/03/2023)

 

 

La vallée des papillons (22/03/2025)

 

 

Lettre en Avril (I-III) (23/04/2025)

15 mars 2026

Li Qingzhao / 李清照 (1084 – vers1155) : « Dans la cour déserte... »

 

 

 

 

Air : « la Charmante Servante Nian. »

 

 

Dans la cour déserte et désolée


Le vent oblique fouette la bruine, 


Il a fallu fermer les doubles portes.


Avec ses saules estimables et ses fleurs délicates la fête du Manger-froid


     approche,


Et son cortège de climats irritants.


J’ai fini un poème aux rimes rares,


Et soutenant ma tête lourde, m’éveille de l’ivresse :


Bien singulière est la saveur des heures oisives...


Les oies sauvages ont toutes migré au Nord,


Difficile de confier les mille et mille soucis du cœur.

 

 

 

Dans le pavillon, plusieurs journées d’un froid printemps,


Les rideaux des chambres sont baissés de tous côtés,


Paresseusement je rechigne à m’appuyer contre la balustrade de jade.


Mais la couverture est froide, les parfums, dissipés, et je m‘éveille d’un rêve    

 
     nouveau


Qui empêche mon âme affligée de rester alitée.


La rosée limpide au matin s’écoule,


Des chênes les rameaux nouveaux commencent à poindre,


Combien d’ardeurs suscitent-ils à randonner au printemps !


Dans le soleil qui monte et la brume qui se retire,


Allons voir si ce jour sera serein ou non !

 

 

 

 

Traduit du chinois par Stéphane Feuillas

 

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

 

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

 

Voir aussi : 


Amour et mélancolie (17/03/2021)


Tristesse de la séparation (17/03/2022)


Le printemps finissant (16/03/2024)

 

 « Le parfum des lotus rouges... » (19/03/2025)

 

13 mars 2026

Gabriela Mistral (1889 - 1957) : Eau / Agua

Gabriela Mistral © DR

 

 

Eau

 

 

Il est des pays dont je me souviens


comme je me souviens de mes enfances.


Ce sont pays de mer ou fleuve


de pâturages, prés et eaux. 


Bourgade mienne sur le Rhône,


rendue en fleuve et en cigales ;


Antille en palmes vert-noires


qui est à mi-mer et m’appelle ;


roche ligure de Portofino,


mer italienne, mer italienne !

 

 

 

On m’a portée en pays sans fleuve,


terres-Agar, terres sans eau ;


Sarahs blanches et Sarahs rouges,


où d’autres races ont péché


du péché rouge d’atrides


qui content des glaises entaillées ;


qui ne naquirent pas comme un enfant


avec de bonnes chairs bien grasses,


quand je les entends, sans sifflement,


quand je les traverse, sans regard.

 

 

 

Je veux retourner à des terres en enfance ;


menez-moi en un mol pays d’eaux,


qu’en de grandes prairies je vieillisse


et fasse au fleuve fable et fable.


Que ma mère y soit une source


qu’à la sieste je sors chercher,


et qu’en jarres descende d’un roc


une eau douce, aiguë et âpre.

 

 

 

Qu’elle me vainque et me coupe les souffles


cette eau forte, âcre et glacée.


Qu’elle rompe mon verre et que la boire


redonne enfance à mes entrailles !

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Irène Gayraud

 

In, Gabriela Mistral : « Essart »

 

Editions Unes, 2021

 

 

Agua

 

 

Hay países que yo recuerdo


como recuerdo mis infancias.


Son países de mar o río,


de pastales, de vegas y aguas.


Aldea mía sobre el Ródano,


rendida en río y en cigarras;


Antilla en palmas verdi-negras


que a medio mar está y me llama;


¡roca lígure de Portofino,


mar italiana, mar italiana!

 

 


Me han traído a país sin río,


tierras-Agar, tierras sin agua;


Saras blancas y Saras rojas,


donde pecaron otras razas,


de pecado rojo de atridas


que cuentan gredas tajeadas;


que no nacieron como un niño


con unas carnazones grasas,


cuando las oigo, sin un silbo,


cuando las cruzo, sin mirada.

 


Quiero volver a tierras niñas;


llévenme a un blando país de aguas.


En grandes pastos envejezca


y haga al río fábula y fábula.


Tenga una fuente por mi madre


y en la siesta salga a buscarla,


y en jarras baje de una peña


un agua dulce, aguda y áspera.

 


Me venza y pare los alientos


el agua acérrima y helada.


¡Rompa mi vaso y al beberla


me vuelva niñas las entrañas!

 

 

 

Tala

 

Ediciones Sur, Buenos Aires,1938

 

Voir aussi :

 
Pays de l’absence / País de la ausencia (14/03/2023)


Toutes nous allions être reines / Todas íbamos a ser reinas (15/03/2024)

 

Choses / Cosas (16/03/2025)

5 mars 2026

Anne Sexton (1928 – 1974) : Quotidiennement arrachée à la gloire / Torn Down From Glory aily

 

© Everett Collection/Abacapress.com

 

 

Quotidiennement arrachée à la gloire

 

 


Toute la journée nos yeux suivaient les mouettes

 

se cognant contre la voûte du ciel

 

et chevauchant le rouleau déferlant.

 

Là-haut 

 

déifiant le monde bleu dans sa totalité

 

elles braillaient contre un bout de terre.

 

 


Maintenant, comme des enfants,

 

nous dévalons des buttes pierreuses

 

avec un sachet de petits pains, 

 

des restes du dîner,

 

que nous étalons calmement sur une roche,

 

laissant six croûtes pour un roi matinal.

 

 


Une seule spectatrice à l’allure de crécerelle

 

chevauche le courant autour de sa faim

 

et flotte

 

estampe sur  soie

 

avant de jaillir brusquement

 

à quelques centimètres au-dessus de l’eau ;

 

 


pour revenir

 

en lissant la marée montante.

 

Remorquant sa volée, telle une ville

 

d’ailes tombées du ciel.

 

Elles guettent, raides comme des leurres en bois

 

ou douces comme des colombes

 

ou de gentils canards douillets :

 

jusqu’à ce que l’une d’elles, dardant son bec,

 

se détache soudain. Elle a le pain.

 

Le monde en regorge,

 

une nuée de créatures

 

se bousculant pour une pierre.

 

 


Quatre seulement s’emparent du pain

 

et filent voguer au-dessus de Gloucester

 

jusqu’au dôme du ciel.

 

Oh, regarde comme

 

elles rembourrent leur ventre poissonneux

 

avec la mie du frère.

 

 

 


Traduit de l’anglais par Sabine Huynh

 

In, Anne Sexton : « Tu vis ou tu meurs. Ouvres poétiques (1960 – 1969)

 

Editions des femmes Antoinette Fouque, 2022

 

 


Torn Down From Glory Daily

 


All day we watched the gulls

 

striking the top of the sky

 

and riding the blown roller coaster.

 

Up there

 

godding the whole blue world

 

and shrieking at a snip of land.

 

Now, like children,

 

we climb down humps of rock

 

with a bag of dinner rolls,

 

left over,

 

and spread them gently on stone,

 

leaving six crusts for an early king.

 

A single watcher comes hawking in,

 

rides the current round its hunger

 

and hangs

 

carved in silk

 

until it throbs up suddenly,

 

out, and one inch over water;

 

to come again

 

smoothing over the slap tide.

 

To come bringing its flock, like a city

 

of wings that fall from the air.

 

They wait, each like a wooden decoy

 

or soft like a pigeon or

 

a sweet snug duck:

 

until one moves, moves that dart—beak

 

breaking over. It has the bread.

 

The world is full of them,

 

a world of beasts

 

thrusting for one rock.

 

Just four scoop out the bread

 

and go swinging over Gloucester

 

to the top of the sky.

 

Oh see how

 

they cushion their fishy bellies

 

with a brother’s crumb.


Voir aussi :


Fuis sur ton âne / Flee on your donkey (14/03/2025)
 

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