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Femmes en Poésie
11 octobre 2023

Josée Lapeyrère (1944 – 2007) : Exercices en vol - De là à ici

Josée-Lapeyrère[1]

 

Exercices en vol   -   De là à ici

(1971 – 1972)

 

le tir engendre la cible

 

     Quelque part, ces lieux en nous, où l’on sourit de toutes les formes et les

sortes de dents, de baisers, de sous-entendus.

     On y joue avec les intervalles, les diagrammes, les doubles fonds et la mue

des couleurs

     (faire des vocalises dans les salles d’eau, des courbes pour le hasard, de

beaux matchs nuls,   ça passe en fraude et on se paie des arcs-en-ciel sans y

toucher   )

 

     la traverse de la nuit

     le glissement bouleversé des vagues

 

     autre part,  soi,  vraiment sans humour, des impressions d’oracle,

l’insistance du moment qui se hisse hors de lui

     (it is serious what,   il est sérieux ce qui,   ce que  )

     au plus profond, ces lieux sans gaieté ni tristesse ni ironie

- love – un pont sans grimace, absolument invivable mais qui garantit l’autre

rive,   un matin qui ne pourrait être un soir

 

 

     voici sa vie

     l’étalon   le retrait du regard

     il sait

     par-delà l’espoir

     qu’il nomme au moment seul

     où revient le serment

 

     déjà hume les aubes   se donne

     au soleil ponctuel   au temps

     à sa rencontre

     (à la pluie   ambassadrice

                                              aussi)

 

     et il flambe   sans mot

     sur l’herbe

     qu’il voit   verte

 

 

     l’andante cadent d’un œil sanglant

     (l’hémorragie par accident)

 

     sans honte   l’incident se déplace

     coupe des saccades à l’espace

     et peint la route

 

 

     où est l’or   la prime   ce que

     la seconde nous donne   venant de

     là – autre et repère – donneur

     du temps   celui-là même qui

     a sa forme   l’étalon   la mesure

     d’ici

     (on prend les mesures aussi)

 

     et le désir se transforme en silence

     est-elle nécessaire   son effraction

     pour sortir

     accompagné alors de l’inquiétant

     le clair-obscur   entre chien et

     loup   on ne met pas les phares

     c’est le corps à l’affût

     tous les sens en relais

     ailleurs

     la nuit arrive et le sommeil

     ici l’opacité parle   éclair

     en négatif   un gouffre noir

     mis au ciel noir

 

 

     sous ses propres décombres

     suicide la mémoire

 

     le monde serait comme si jamais

 

     tout objet perd son nom

     dans l’incisive nuit nouvelle

     revendique existence

 

     des mots tout seuls   sur un radeau

     remontent vers les sources

 

     d’où vient le vent ? et la couleur

     de l’air ? d’où vient l’argent

     le sel ? un bout de l’Amérique

 

     sur le puzzle défait   le spectacle

     commence   on reconstruit les innocents

 

 

     Qui est-ce qui passe ici si tard ?

 

     la menace d’un pas

     un contresens réveille   de l’autre l’alerte

     un non-sens fait dévier (il ne s’attendait pas

     à découvrir l’Amérique)

 

     Qui va là ?

 

     la route se complaît   courtisane

     des accidents du verbe

     (le mercantile a les trottoirs codés

     la vitrine sans faille   une autre affaire)

 

     l’espace ici se casse

     ce don   par effraction

     le dit   le corps du dédit

     (un vol   un passe-partout   un passe-muraille

     l’éclair d’une lame   un masque qui laisse voir

     le noir de l’œil   )

     l’arrivée toujours compromise

     la fuite dans la nuit   les glissements du mot

 

     et l’échappée est dite belle

     elle laisse la porte ouverte

 

 

     une nuée cherchant son nom contre un ciel vaste

 

     la fonderie d’un vent plus fort assemble l’alternance des dés,

     chaque renversement du sang, les allées et venues sous le réverbère

     croise les parallèles   et   emballe Babel

 

     le désir sur les ponts s’enchaîne, une main bellement criminelle suicide les

murailles, la sentinelle

 

     un voyage absolument nécessaire

 

 

          itinéraire des rebelles

          clandestinement

          (caravane aimée des déserts et des vents gradués)

          Le regard se détourne comme la branche d’un delta

          seul

          à repérer la nuit

          à passer la mouvante frontière

 

 

Là est ici

In, « Cahiers de poésie, 2 »

Editions Gallimard, 1976

Voir aussi :

L’autre – Entre là et ici (11/10/2021)

Moments donnés ou Physiologie des Muses (17/10/2022)

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