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Femmes en Poésie
1 avril 2026

Emmanuelle Favier (1980 -) : Dimanche

 

 

 

 

 

Dimanche

 


C’est dimanche

 


On profite du jardin

 


La tante est malade mais ça ne se voit pas

 


On suit le sillon d’herbes couchées

 


Tracé par la course du renard

 


On cueille des cerises véreuses à la branche arrachée

 


Les pieds trempés on rentre le soleil est trop fort

 

 

 

 

Il est venu 

 


Pour la première fois dans la maison d’enfance

 


La nuit dernière tous deux sont restés éveillés jusque tard

 


Serrés au fond du lit trop mou où elle dormait petite

 


Dans la chambre ce matin son parfum recouvrait les odeurs d’avant

 


C’est dans l’ordre des choses

 

 

 

 

La maison accueille, la famille se rameute

 


Toutes les fêlures s’amassent

 


La tante est malade et ça lui va bien

 


Dans cette famille la maladie sied aux femmes

 


Porte leurs yeux plus loin

 


Les délivre

 

 

 

 

Sur le mur de laque écaillée une affiche gondole, trop regardée

 


Jaunie, l’affiche pédagogique déclinant les variétés de fruits

 


Citron, fraise, melon, reine-claude, cerise commune, bigarreau, griotte, chasselas

 


doré, cassis, poire beurré Hardy, pêche, reine-claude  dorée

 

 

 

 

Sur le mur des toilettes

 

Des générations de cul assis se livrant aux relâchements en cultivant leur jardin

 


Les poires sont bleues, les chasselas sont fripés

 

 

 

 

Les couleurs passent, moquettes, murs, peintures

 


Ce qui ne passe pas c’est l’odeur douceâtre,

 


Rassurante, du linge propre, des tissus usés, de la poussière entre les brins

 


grouillants de la moquette

 

 

 

 

La matinée est bien avancée

 


Le rosier a grimpé sur le mur de la petite maison, il est passé entre la gouttière

 


et les tuiles, il faut le couper

 

 

 

 

Elle le regarde au jardin

 


Juché sur l’échelle il assiste le cousin

 


la tante surveille tout en arrosant au petit bonheur

 


Le tuyau de la tante fouette follement de son eau les massifs, les larges feuilles

 

 

des plaines du Caucase, pour un peu la tante se déshabillerait et danserait sous

 


le jet, pour un peu - elle y est presque, et les joues de la tante sont rouges et ravies

 


Là où elle est sans doute elle danse nue

 


Rouge et ravie et malade et folle et si douce

 

 

 

 

Le cousin coupe

 


Lui, au-dessous, tient l’échelle

 


Les pétales dégringolent sur ses joues

 


Il garde le sourire

 


Yeux tendus vers son cousin à elle

 


Elle le dévore

 


Les oiseaux gueulent, rivalisent

 

 

 

 

 

On va pouvoir faire des bouquets

 


La cousine est allée faire des courses

 


Le cousin déplace l’échelle, ce qui fait sonner la cloche

 


L’échelle n’est pas stable

 

 

 

 

Les massifs d’hibiscus menacent, rouges

 


L’échelle fait du bruit

 


Elle se souvient de la chute dans leurs épines, dissimulées sous les jolies

 


petites langues plates

 


Elle avait eu très mal et tout le monde avait ri

 


Sa colère à y repenser est une

 


Agréable blessure

 

 

 

 

Elle a envie de ramasser les pétales

 


Elle a envie de demander le nom des fleurs, des plantes, des oiseaux

 


Mais ils se moqueraient d’elle

 


Elle se tait, écrit

 


Son journal ou autre chose

 


Accoudée à la table en plastique

 

 

 

 

L’échelle se déplace, instable contre le mur

 


Elle s’inquiète

 


Il est toujours là-haut

 


Les bouquets débordent des vases

 


La cousine revient

 


On va manger dehors, c’est sûr

 

 

 

 

Mais quand le soir arrive le ciel s’est assombri

 


On finit de diner en écoutant la foudre

 


La cousine raconte des histoires sinistres

 


Qui mettent tout le monde mal à l’aise

 


On se reteint d’interrompre

 

 

 

 

Les grêlons hésitent

 


Puis tombent

 


Gros comme des balles de golf

 


De tennis, rectifie la tante

 

 

 

 

Puis la tante revient un instant parmi les siens

 


Pour dire ce que chacun sait

 


Elle dit qu’elle en a assez entendu

 


De ces histoires sinistres

 


On glousse / la cousine s’effare

 


La tante se lève et va se coucher

 


Tout le monde s’égaille sans un mot

 


La cousine reste seule

 


Les grêlons se calment un peu

 

 

 

 

 

Le soleil vient d’en face

 


Editions Rhubarbe, 89000 Auxerre

 

Voir aussi :

 

Là-bas (10/10/2023)

 

A chaque pas, une odeur (30/09/2024)

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