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Femmes en Poésie
27 mars 2026

Jennifer Clement (1960 -) : Suzanne

Photo: © Barbara Sibley

 

 

 

Suzanne

 

 

POUR SUZANNE 

 

 

Elle peint Joan Burroughs avec une pomme

 


sur la tête.

 


En plein dans le mille – explique-t-elle.

 


Et elle peint des Noirs avec des chapeaux de cow-boy

 


portant sur la toile l’inscription God Bless America.

 

 

 

 

Nous sommes deux femmes

 


chacune nichée dans le raisin de l’autre,

 


c’est pourquoi nous comprenons

 


que dans certaines régions d’Afrique

 


les femmes épousent encore des arbres.

 


Elle dessine des hommes faméliques

 


qui lancent des flèches

 


dans les branches.

 

 

 

 

A deux heures du matin,

 


elle parle d’une femme

 


à la peau transparente,

 


rencontrée en Allemagne avant les guerres.

 


A quatre heures, elle est gitane

 


à l’haleine de blé.

 

 

 

 

Elle se blottit contre moi

 


s’exerce aux mensonges qui la font s’épanouir

 


comme dans le four la pâte à pain,

 


et lui donne sa planitude.

 


Elle se met sur ses pieds et danse.

 

 

 

 

Et quand, à l’aube, elle finit par s’endormir

 


enroulée sur elle-même

 


comme une oreille, dans le havre de son lit

 


elle porte le nom de jeunes Africaines : Petit Poisson,

 


Joli Bras, Abeille Suspendue,

 


Eau Renversée.

 

 

 

 

AVEC SUZANNE

 

 

 

Portant dentelle noire et rouge à lèvres,

 


- Suzanne ressemblait à Minnie Mouse –

 


nous traversions Houston Street

 


pour aller chercher ses drogues

 


puis revenions à son appartement

 


qui sentait le pruneau et la peinture à l’huile,

 


où elle avait écrit sur le mur de sa chambre,

 


au-dessus du lit :

 


« Plus on mange, plus on a faim. »

 

 

 

 

Nous écoutions Peggy Lee chanter « Fever »

 


et buvions du jus de pomme jaune

 


que nous sortions du réfrigérateur

 


couvert des gribouillages de Basquiat ,

 


(qu’un jour elle vendrait chez Christies

 


pour cinq mile dollars).

 


Suzanne dit avoir rencontré Jean-Michel

 


sur un banc de Washington Square.

 

 

 

 

Elle perdit un autre amour :

 


Michael Stewart

 


assassiné par sept policiers 

 


pour avoir peint des graffitis dans une station de métro.

 


Je l’appelle « la veuve ».

 


Elle peut parler pendant des heures

 


de ses jeunes paumés à la peau sombre

 


qui on touché la nuit dans sa chevelure.

 

 

 

 

Ses mains sont rarement ouvertes,

 


elle garde les poings fermés

 


cachant des numéros de téléphone

 


écrits à l’encre noire le long de ses doigts.

 


Il y a certains de ses vêtements

 


qu’elle n’a jamais lavés

 


pour qu’ils gardent toujours le parfum

 


d’une certaine nuit.

 

 

 

 

Quand Suzanne fait de l’ordre dans ses placards

 


elle me donne quelques-uns de ces vêtements

 


des pulls sans importance

 


témoins d’aventures passées,

 


mais qui sentent encore le vin 

 


et m’habillent

 


des baisers des autres.

 

 

 

 

MA JEUNE VEUVE

 

 

 

Suzanne ne vit que dans les coins, 

 


chauve-souris vêtue de noir, 

 


à l’odeur de murs de couvent.

 


Elle a une pâleur à la Rembrandt,

 


des yeux de fantôme

 


et sourit à demi,

 


secrètement 

 


comme une nonne.

 

 

 

 

Les nuits d’araignées tranquilles

 


le souffle de Suzanne

 


s’emplit de chandelles,

 


tandis que la lanterne magique de ses yeux

 


continue de le chercher.

 


Et de sa voix de colibri, 

 


voix de somnambule,

 


elle appelle son mari perdu.

 


Il n’ y a pas de dents

 


à l’intérieur de ses mots.

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Martine Chardoux et Jacques Darras,

 


in, Revue « Inuits dans la jungle, N° 3

 


Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2011

 

 

Voir aussi :

 

 

Tiens ma robe (10/02/2017)

 

 

Pour une jumelle qui n’a jamais eu de robe de soie (02/05/2017)

 

 

Voyageurs (17/03/2017)

 

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