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Paulina à Orta

 

Je serai éternellement bleue

Pierre Jean JOUVE

« Paulina 1880 ».

 

Seul l’unique est l’autre

E. LEVINAS.

 

Ici au bord du lac est le seul espace

Où partir sur une mer bordée de terre ?

Le soleil et la lune grandissent les heures

En hautes frondaisons bleues aux tiges absentes

Les pentes des jardins hésitant en marches

Etirent le ciel sur une couche mouvante

Surface sans substance réelle où brillent en leurre

Les ailes miroitantes d’un vol suspendu

 

 

 

Et sur le lac une île en pierre de gué

Les yeux se posent en mesure de désir

Et une fois là le regard vers la rive

Fait tenir l’instant dans le cercle des bras

Se penchant au dehors le poids des fleurs

S’abolit sur le bord étroit de l’ombre

Mais l’on doit partir bien avant la nuit

Et lentement à reculons va la barque

 

 

 

Le soleil sur la place une cruche se verse

L’eau de la lumière court de verre en verre

Les jaunes les roses embrasés sur les murs

N’existent que par ce centre grand comme la main

Levée au bout du bras contre ses feux

Pour redonner à l’ombre droit de regard

Car ici c’est une présence qui se meut

Et passe en robe claire entre les tables

 

 

 

Une Venise de lignes droites

Le labyrinthe s’étire en bâtons d’ombre

L’eau est l’aimant par les interstices

Son miroir capte les reflets et les plie

En rubans souples emmêlés par le vent

Qui souffle de mémoire où un visage fuit

Présent et absent comme la lune le jour

 

 

 

Et partout où les fleurs rédiment leur perte

Un seul matin les tient au loin du soir

Les photographies même  en noir et blanc

Traduisent les couleurs par la lumière

Les instantanés font leur cinéma

Mais l’entre-deux des images seul respire

A travers les yeux fermés va le chemin

 

 

 

Et Psyché était près d’un vieux palais

Assise en bas des marches en robe rose

Le château enchanté de sa vie

Interdit par la faute d’un regard

De nos impatiences naît un long exil

Mais comment voir ce jour qui est la nuit

Sans brûler l’épaule de l’Amour qui dort ?

 

 

 

Les rayures de la lumière et de l’ombre

Découpent la rue qui monte en marches fictives

Plus haut une église blasonne son espace

De fraîcheur scellée sur le bleu du ciel

Où palpite la noire doublure d’une aile

Mais l’on se tient à présent sur la rive

Comme si la mort habitait trop la terre

 

 

 

Et une fois en bas et près de l’eau

Qui peut présumer voir avec ses yeux

Cet œil du lac

Où plus que tout elle est un à-venir

Dans l’incertitude qui est le chemin

 

 

 

Les mots séparent ici

Où la vie se penche sur elle-même

Et toute la nuit le ciel est sur le lac

L’heure est lourde de présences proches

Aux couleurs des deux mains

Rien ne se passe sauf quand la brise se lève

Et une branche de saule traînant rêveuse ses feuilles

S’informe de l’eau

 

La terre âgée.

Editions Folle avoine, 1996

Voir aussi :

 « Matière de lumière les murs… » (14/01/2017) 

« Si pour vivre il suffit de toucher la terre… » (11/02/2017)

La terre âgée (21/03/2017)

L’après-midi à Bréhat (28/04/2017)

Mère bleue (05/03/2018)

L’ombre au soleil (05/03/19)

Le tertre blanc (05/03/20)