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Lieux

 

ELOGE DE L’ENNUI

LLWYN Y PIA

 

D’ici à là-bas     le monde s’étire

l’ennui a pris     un visage d’herbe

midi est loin     au bord de la pelouse

 

chaque fleur de pensée     bricole son espace

pétales veloutés     pourpre propre aux rois

avec un œil jaune     pour tout regard

 

le vide en somme     se creuse à l’horizon

l’éternité s’habille     au frais du jour

dépliant hors d’atteinte     son maintenant

 

 

AMROTH

 

Une petite vallée     qui va vers la mer

le passage     par un sentier étroit

où l’ombre se presse     les arbres ont pas de l’homme

une eau obscure     semble former un entonnoir

 

un silence soudain     et l’on ouvre les yeux

le bandeau tiré     tout est encore là

un sable blanc     les rochers qui font île

les pas de douceur     où la mer susurre

 

l’O du monde     le creux du paradis

le toucher fertile     d’un entre-deux

où comme un gant retourné     qui lâche prise

ce qui fur au-delà     a place ici

 

SAN CASSIANO

 

La maison rouge     de l’autre côté de l’eau

garde par ses fenêtres     noblesse de temps

un palais pauvre     reflet dans un œil d’or

et aussi de ce jardin     la longue vue

 

le canale grande      passe en sa superbe

les clignements d’instants     font une barre fragile

où reste encore en creux     un toucher d’heures

les pas reprennent     les dalles tranquilles du jour

 

Venise respire     aux mesures de ses chats

les yeux explorent     et suivent de ravissement

au tournant     où s’annonce un paradis

la lumière s’allonge     en bas de l’ombre

 

FAIRLIGHT COVE

                                                                                                                  Pâques 1950.

 

«    The manna and the mysteries »

                                                                 D.H.L.

 

« My failing consists in writing verses »

                                                             Po Chui-i.

 

Une lumière légère      bénit tout ce bleu

le temps hésite     le peu des jours se pose

les cris des oiseaux     cessent d’arrimer l’air

la mer retire     ses bracelets d’écume

 

assise sur un rocher     avec des livres

Lawrence « Etruscan Places »     et Po Chu’i

la passion et la patience     les deux mains

et dans la paix des anges     le sable s’écoule

 

et tremble au loin     invisible dans la brume

la côte miroir     de cette autre terre

où tourne en Janus     la face d’une vie

là où doit attendre     l’envers des mots

 

 

 

Le chant des oiseaux est la porte

écume à la lisière du vent

donnant sur le silence

des prières des hommes

 

dans la nef les doigts humides

touchent les pierres froides

les tiges duveteuses des primevères

 

le vari lieu est une absence de lieu

le vrai lieu s’est retiré pour être ici

dans l’hostie que l’on prend dans la main

 

contre ces pierres aveugles affleure le paysage

arc brisé de la flèche du temps.

 

                                                                       Abbaye de Boquen

                                                                             Vendredi Saint.

 

 

Ce soir les mouettes volent vers la mer

laissant le soleil aux lèvres de l’ombre

à l’est     le ciel a pressé toutes ses couleurs

et deux nuages oranges suspendus dans le bleu

errent lentement vers la nuit

les mouettes descendent la vallée de l’estuaire

pressentant le point invisible où tout repose

des cris épars ayant étalé le silence

elles s’endormiront du côté de l’aube

                                                                           Tertre Aubé

 

 

Sur un banc face à la maison

dans le vide de l’attente

devant la porte fermée

 

du piano du salon vient une musique

vite bue par le chemin

 

ô beauté     béance du lac

pourquoi n’as-tu pas su me retenir

près de cet œil mort

comment me laisser partir

vers l’envers de la montagne

                                                    Sils Maria.

 

 

     Pourquoi se souvenir d’un café sur la place de Duino devant l’entrée du

château, dans l’attente du car pour retrouver la gare de Monfalcone et le train

pour Venise ? Il y a l’ombre d’un arbre (mais suis-je dedans ou dehors ?) les

hauts murs séparent le domaine du château du vide de la place. Les pas abrupts

de l’imaginaire et le plain-pied de réel. Vide-plein, plein-vide... Le car arrive

et je quitte un interdit frais comme la mer.

 

FENÊTRE A SOGLIO

 

Une image ancienne

où une femme se trouve

en gloire de soleil

dans une chambre ailleurs

là où commence le proche

par voie de mots

 

les pas s’éloignent

enfin de ses mille fleurs

une robe respire

et tout s’habille

au toucher de regard

dans un angle de la vue

 

pour être ici

il y a eu des pages

de blancheur royale

et de parterres sombres

trois langues en suspens

fermaient les yeux pour voir

 

là-haut festonnent

des barrières de neige

dans l’entre-deux de verre

et un chemin descend

par de verts paliers

à un lait obscur

 

 

à mi-hauteur

est ce château de l’âme

un labyrinthe de buis

pour des bulles fragiles

les pierres protègent

le battement frais des heures

 

et bien en bas

le château périlleux

cristal de souffle

aux peintures vertes et roses

et un pauvre jardin

pour l’amour du monde

 

SAN PIETRO DI CASTELLO

 

Ici viennent les pirates

les jours clairs de lessive

et de cuisine sur l’herbe

quand les hommes sont en mer

et les chiens chassent

leurs chats de rêve

journées de vent

où la fumée bleue

s’en va sous les arbres

et les draps claquent

 

les pirates arrivent

dans les barques

couleurs d’algues

personne ne les voit

ils sont là

dans la clarté

et soudain les femmes

n’ont autour d’elles

que le sourire des choses

 

dans la tour

la cloche sonne

et les pigeons

volent très haut

 

quand les hommes

rentrent le soir

les femmes sont là

mais les plats sont brûlés

et les draps flottent

sur la lagune

 

SAN BIAGIO

 

Le ciel d’une terre aux yeux de l’ange

dehors dedans     se tenir aux espaces

où dans les niches de pierre le vide se pose

en pétales d’une absence     fleur de tout.

 

PALLADIO

 

Vivre en soi

pour créer des espaces

à partir d’eux     la distance

fait des pas     un corps se dresse

où l’ouvert voit ses yeux

 

la beauté est de l’air

d’une pièce à l’autre

une conférence du vide

affine les murs

les tient en suspens

où l’espace se rêve

et ainsi logé

vivre a tout son temps

 

 

Le perroquet dans la cuisine

devant la fenêtre

est le niveau

de la maison de ma grand’mère

le foyer d’où partent les rayons

sur une surface plane

il suffit de monter jusque-là

et de courir     le reste est facile

mais vu d’en bas de la pente du temps

c’est le jour d’un puits

l’impossible voix

qui crie le maintenant

qui est mon nom

                                 Llwyn y Pia.

 

 

URBISE

 

Le clos étalé d’une clairière

sa courbe tenue en bras de rivière

qui coule tout bas son passage par les pierres

exalté par la présence des hauts arbres

leur poussée royale vers la lumière

traversée par les flèches vives des oiseaux

qui portent comme feuilles le filet de leur chant

 

la route passe au-dessus     derrière la haie

la lame blanche du temps s’étirant là

avec ses bordures piquées de fleurs claires

qui sont semis du ciel

un ciel proche qui parle de son propre silence

dans ce qui semble être un entre-deux

paysage de très riches heures

 

et assise sur le banc     devant l’étang

où les canards tracent heureux leur propre dessin

de vols rapportés sur une surface lisse

le triple angélus annonce le soir

en dernière salutation de ce jour

et l’oreille capte la venue d’un ange

où tremble encore le plissement de sa robe

 

Un regard d’ambre

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée, 2008 

 

Voir aussi :

 « Matière de lumière les murs… » (14/01/2017) 

« Si pour vivre il suffit de toucher la terre… » (11/02/2017)

La terre âgée (21/03/2017)

L’après-midi à Bréhat (28/04/2017)

Mère bleue (05/03/2018)

L’ombre au soleil (05/03/19)

Le tertre blanc (05/03/20)

Paulina à Orta (05/03/2021)