Femmes en Poésie

22 février 2019

Marguerite de Navarre (1492 – 1549) : « Las ! tant malheureuse je suis ... »

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Las ! tant malheureuse je suis,

Que mon malheur dire ne puis,

Sinon qu'il est sans espérance :

Désespoir est déjà à l'huis (*)          (*) porte

Pour me jeter au fond du puits

Où n'a d'en saillir apparence.

 

Tant de larmes jettent mes yeux

Qu'ils ne voient terre ni cieux,

Telle est de leur pleur abondance.

Ma bouche se plaint en tous lieux,

De mon coeur ne peut saillir mieux

Que soupirs sans nulle allégeance (*).    (*) soulagement
 

 

Tristesse par ses grands efforts

A rendu si faible mon corps

Qu'il n'a ni vertu ni puissance.

Il est semblable à l'un des morts,

Tant que, le voyant par dehors,

L'on perd de lui la connaissance.

 

 

 

Je n'ai plus que la triste voix

De laquelle crier m'en vais,

En lamentant la dure absence.

Las ! de celui pour qui vivais

Que de si bon coeur je voyais,

J'ai perdu l'heureuse présence !

 

Sûre je suis que son esprit

Règne avec son chef Jésus-Christ,

Contemplant la divine essence.

Combien que son corps soit prescrit (*),   (*) annéanti

Les promesses du saint Écrit

Le font vivre au ciel sans doutance.

 

Tandis qu'il était sain et fort,

La foi était son réconfort,

Son Dieu possédait par créance (*).  (*) croyance

En cette foi vive il est mort,

Qui l'a conduit au très sûr port,

Où il a de Dieu jouissance.

..................................................

Mort, qui m'a fait si mauvais tour

D'abattre ma force et ma tour,

Tout mon refuge et ma défense,

N'as su ruiner mon amour

Que je sens croître nuit et jour,

Qui ma douleur croît et avance.

 

Mon mal ne se peut révéler,

Et m'est si dur à l'avaler,

Que j'en perds toute patience.

Il ne m'en faut donc plus parler,

Mais penser de bientôt aller,

Où Dieu l'a mis par sa clémence.

.....................................................

 

Les Chansons spirituelles

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21 février 2019

Ananda Devi (1957 -) : « Je ne vous connais pas ... »

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Je ne vous connais pas

J'ignore jusqu'à votre nom

Votre visage m'est étrange

Balafré de sa rage

 

Quand vous déchirerez ma page

Vous saurez qui j'étais

Un trou, un remous

Un déchet sur un rêve

 

Vous le maître de nos destins

Dont je ne connais pas le nom

D'où vous vient cette colère

Cette fureur sans pardon ?

 

J'ai eu beau fuir

Vous me ramenez

Me tirant par mes cheveux

Comme la dernière des damnées.

 

Quand la nuit consent à me parler

Editions Bruno Doucey, 2011

Voir aussi :

« Je te vois comme un hiver… » (24/02/2017) 

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16 février 2019

Zu Shuzhen / 朱淑真 (1135 – 1180) : En regardant voler les couples d’hirondelles

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En regardant voler les couples d’hirondelles

 

Un rayon oblique envahit ma chambre solitaire,

Déjà le crépuscule assombrit à demi ma porte,

Les hirondelles feignent d’ignorer ma si grande tristesse

Sous l’auvent de ma demeure, deux par deux, elles tourbillonnent en liberté.

 

Traduit du chinois par Shi Bo

in, «A celui qui voyageait loin. Poèmes d’amour de femmes chinoises,

(VIIème – XVIème siècle) »

Editions Alternatives, 2000

Voir aussi :

Sur l’air « Sheng tsa tse » (23/04/2017)

Touchée par les paroles d’un fermier pendant les chaleurs sèches (19/02/2018)

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03 février 2019

Louise Labé (1526 – 1566) : « Telle j’ai vu... »

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Telle j’ai vu, qui avait en jeunesse

Blâmé Amour, après, en sa vieillesse,

Brûler d’ardeur et plaindre tendrement

L’âpre rigueur de son tardif tourment.

Alors de fard et eau (*) continuelle                            (*) eau de toilette

Elle essayait se faire venir belle,

Voulant chasser le ridé labourage

Que l’âge avait gravé sur son visage.

Sur son chef gris, elle avait empruntée

Quelque perruque, et assez mal entée (*) ;                  (*) fixée, placée

Et plus était à son gré bien fardée,

De son Ami moins était regardée,

Lequel, ailleurs, fuyant, n’en tenait compte,

Tant lui semblait laide, et avait grand honte

D’être aimé d’elle. Ainsi la pauvre vieille

Recevait bien pareille pour pareille :

De maints en vain un temps fut réclamée ;

Ores quelle aime, elle n’est point aimée.

Ainsi Amour prend son plaisir à faire

Que le veuil d’un soit à l’autre contraire.

Voir aussi :

« Baise m’encor, … » (16/01/2017) 

« Je vis, je meurs… » (12/02/2017)

« Tant que mes yeux… » (24/04/2017)

« Ne reprenez, Dames… » (05/02/2018)

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16 janvier 2019

Brigitte Oleschinski (1955 -) : Puis à nouveau le long des façades / Dann nieder die niedrigen buckligen

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Puis à nouveau le long des façades basses et bossues

 

au crépi qui s’effrite, les pavés bourdonnant

comme du gâteau encore chaud entre les bordures raides et obliques

du caniveau. Dans la cour, la sueur fraîche

pose un glaçage sur les minces plaques dans la cour qu’un métier enchanté

                                                                                                               passe

tranquillement par les fenêtres ouvertes, meringue et cannelle blonde sur les

                                                                                                                blonds

couvercles encroûtées des poubelles. Comment appelons-nous cela. Nostalgie

réelle ? Pâte de privation collective. Cela ne compte pas. A la clôture s’adosse

un regard. Dedans, toutes les heures, le cri strident des rails du tram.

 

Traduit de l’allemand par Heike Mittler

in, « La poésie allemande contemporaine »

Editions Seghers/Goethe-Institut Inter Nationes, 2001

 

 

Dann wieder die niedrigen buckligen

 

Fassaden entlang,  von denen mürbe der Putz bröselt, das Pflaster summend

wie ofenwarmer Streuselkuchen zwischen den steilen schiefen

Rinnsteinkanten. Frischer Schweiss

glasiert die dünnen Bleche im Hof, die ein verwunschenes Gewerbe bequem

aus den offenen Fenstern schiebt, Eischaum und Zimt auf blond

überkrusteten Müllkastendeckeln. Wie nennen wir

das. Reales Heimweh? Allseits entwickelten Mangelteig? es zählt

nicht. Vor dem Zaun lehnt ein Blick. Darin stündlich

das Kreischen der Strassenbahnschienen

 

Your Passport is Not Guilty

Reinbek / Hambourg, 1997

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12 janvier 2019

Gilberte H. Dallas (1918 - 1960) : « Les ancolies d’ébène... »

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Y

Les ancolies d’ébène guettent la mourante

dévorée par la pluie

Les rues la serrent

l’enlacent

Elle marche dans la jungle de béton

Elle tend son corps comme une phrase délavée.

Elle titube celle qui aurait pu être ma mère

Elle titube la mère qui n’a pas de ventre,

En sa place mes yeux agrandis,

Deux yeux immenses deux glands desséchés

Greffe de la mort

Pauvre mère stérile berce dans ta chair

Mes yeux d’enfant perdu

Mes yeux comme une herbe qui mâche l’épouvante

Mes yeux d’extra lucide

Pauvre loque de sel !

Mes yeux de boue et de lumière

Et toi tu marches, tu marches dévorée de pluie,

et me cherches,

Moi qui suis là, incrustée en toi.

 

Alphabets de Soleils

Editions Seghers, 1952

Voir aussi :

« Des soleils noirs… » (19/04/2017)

« J’ai plongé mon avide soif… » (12/01/2018)

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02 janvier 2019

Virginia Pésémapéo - Bordeleau (1951 -) : « Je suis de promiscuité... »

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Je suis de promiscuité,

de trois enfants par lit.

Je suis de fierté farouche,

de confort et d’indifférence.

 

Je suis de demi-frères suicidés

dans leur silence des réserves.

Je suis de demi-frères criards

qui veulent et la chèvre et le chou.

Je suis de deux races en mal de vivre,

de leur incapacité à se rejoindre.

 

Je suis le pont entre deux peuples

qu’un accident de parcours

a tendu au-dessus d’un précipice.

 

Je suis riche de différences,

marquée au fer du paradoxe.

Je suis de blanche et de rouge lignée.

 

 

De rouge et de blanc

Editions Mémoire d’encrier, Montréal, 2012

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08 décembre 2018

Jacqueline Astégiano (19? -) : L’Arbre

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L’arbre

 

L’Arbre

apprend

l’oiseau

en se couvrant d’ailes

 

Tout un été

 

Et lorsque

s’en vont

les oiseaux migrateurs

               Icare

Tombe en feu

dans ses branches

 

Une chouette dans les pommes

Editions Le dé bleu, 85310 Chaillé-sous-les-Ormeaux, 1998

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05 décembre 2018

Claire Genoux (1971 -) : Carrouge

 

 

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Carrouge

 

Le ciel vide de novembre m’a dicté cette halte

d’un geste sûr

j’entre et c’est à droite dans le cimetière carré

la pierre dans les graviers gris

les plantes en touffes calmes et sèches

le nom effacé dans la pierre

 

c’est alors que je devine votre visage d’En-bas

vos lèvres prises dans la mousse

et posée à votre front frais

la couronne de broussailles et de terre

qui se dénoue lentement

 

cet après-midi de novembre

les corneilles chantent un refrain sans réponse

et la pluie tire ses rideaux bouclés

par-dessus votre lointain visage

que je ne connaîtrai jamais.

 

Soleil ovale

Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens (Suisse), 1997

Voir aussi :

Ne rien dire de mon corps (03/02/2017)

 « Gardons ce corps solide… » (10/03/2017)   

« Novembre… » (11/04/2017)

« Vague immense de nos voix… » (05/12/17)

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11 novembre 2018

Sylvia Plath (1932 -1963) : Wuthering Heights

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Wuthering Heights

 

Les horizons m'encerclent comme des fagots

Qui penchent, disparates, et pour toujours instables.

Il suffirait d'une allumette pour qu'ils me réchauffent

Et que leurs lignes fines

Rougissent l'air

Lestant le ciel pâle d'une couleur plus sûre,

Avant que les lointains qu'elles fixent ne s'évaporent.

Mais ils ne font que dissoudre et se dissoudre

Comme une succession de promesses, à mesure que j'avance.

 

Nulle vie ne s'élève au-dessus de l'herbe

Ou du cœur des moutons, et le vent

Vient se déverser comme la destinée, courbant

Chaque chose dans une seule direction.

Je sens bien qu'il s'efforce

D'aspirer ma chaleur pour l'emporter.

Si j'accorde aux racines de la bruyère

Une trop grande attention, elles finiront par m'inviter

À blanchir mes os parmi elles.

 

Les moutons eux savent où ils sont,

Ils paissent dans leurs nuages de laine sale,

Aussi gris que le temps.

Les fentes noires de leurs pupilles m’absorbent.

C’est comme d’être expédiée dans l’espace par la poste,

Message stupide, insignifiant.

Ils restent là dans leur costume de grand-mère,

Boucles postiches et dents jaunes

Et bêlements de marbre, durs.

 

Je rencontre des ornières, et de l’eau

Limpide comme les solitudes

Qui fuient entre mes doigts.

Des seuils creux tour à tour apparaissent dans l’herbe ;

Linteaux et perrons se sont désassemblés.

Des gens, l’air ne se souvient que

De quelques étranges syllabes.

Il les répète en gémissant :

Pierre noire, pierre noire.

 

Le ciel s’appuie sur moi, moi, la seule à être debout

Parmi toutes les horizontales.

Les herbes affolées battent et se cognent.

Elles sont trop délicates

Pour vivre en telle compagnie ;

L’obscurité les terrifie.

Maintenant, dans des vallées aussi étroites

Et sombres que des poches, les lumières des maisons

Luisent comme de la petite monnaie.

 

Traduit de l’anglais par Valérie Rouzeau

In, « Sylvia Plath : Arbres d’hiver précédé de La Traversée »

Editions Gallimard (Poésie), 1999

 

Wuthering Heights

 

The horizons ring me like faggots,

Tilted and disparate, and always unstable.

Touched by a match, they might warm me,

And their fine lines singe

The air to orange

Before the distances they pin evaporate,

Weighting the pale sky with a soldier color.

But they only dissolve and dissolve

Like a series of promises, as I step forward. 

 

There is no life higher than the grasstops

Or the hearts of sheep, and the wind

Pours by like destiny, bending

Everything in one direction.

I can feel it trying

To funnel my heat away.

If I pay the roots of the heather

Too close attention, they will invite me

To whiten my bones among them.

 

The sheep know where they are,

Browsing in their dirty wool-clouds,

Gray as the weather.

The black slots of their pupils take me in.

It is like being mailed into space,

A thin, silly message.

They stand about in grandmotherly disguise,

All wig curls and yellow teeth

And hard, marbly baas.

 

I come to wheel ruts, and water

Limpid as the solitudes

That flee through my fingers.

Hollow doorsteps go from grass to grass;

Lintel and sill have unhinged themselves.

Of people and the air only

Remembers a few odd syllables.

It rehearses them moaningly:

Black stone, black stone.

 

The sky leans on me, me, the one upright

Among all horizontals.

The grass is beating its head distractedly.

It is too delicate

For a life in such company;

Darkness terrifies it.

Now, in valleys narrow

And black as purses, the house lights

Gleam like small change.

Voir aussi :

L’agneau de Marie / Mary’s Song (09/03/2017)  

Lettre d’amour / Love letter (16/04/2017)

Berck plage / Berck-plage (12/11/2017)

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