Femmes en Poésie

27 octobre 2021

Marina Tsvétaïeva / Марина Ивановна Цветаева (1892 - 1941) : « Après une nuit sans sommeil... » / « После бессонной ночи.

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Après une nuit sans sommeil, le corps faiblit

devient doux et autre – il n’est à personne.

Dans les veines ralenties des traits font encore mal

et on sourit aux gens comme un ange.

 

Après une nuit sans sommeil, les mains faiblissent,

l’indifférence est profonde : ami ? ennemi ?

Chaque son fortuit recèle un plein arc-en-ciel,

l’odeur de Florence flotte soudain sur le gel.

 

Les lèvres s’éclaircissent tendrement, l’ombre est plus dorée

autour des yeux creusés. C’est la nuit qui a allumé

ce visage si éclatant – et de la nuit sombre

en nous, les yeux seuls – restent sombres.

 

 

19 juillet 1916

 

Traduit du russe par Christian Riguet

In, Revue « Alidades, N°1décembre 1982 »

  

 

После бессонной ночи слабеет тело,

Милым становится и не своим, — ничьим.

В медленных жилах еще занывают стрелы —

И улыбаешься людям — как серафим.

 


После бессонной ночи слабеют руки,

И глубоко̀ равнодушен и враг и друг.

Целая радуга — в каждом случайном звуке,

И на морозе Флоренцией пахнет вдруг.

 

Нежно светлеют губы, и тень золоче

Возле запавших глаз. Это ночь зажгла

Этот светлейший лик, — и от темной ночи

Только одно темнеет у нас — глаза.


19 июля 1916

 

Voir aussi :

« Il me plaît que vous ne soyez pas fou de moi… » / Мне нравится, что вы больны не мной (09/02/2017)

Tentative de jalousie / Попытка ревности (07/04/2017)

« Une fleur est accrochée à ma poitrine… » / « Кто приколол - не помню... » (26/08/2017)

« De pierre sont les uns... » (28/08/2018)

Ah ! les vains regrets de ma terre (26/10/2020)

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23 octobre 2021

Fadwa Touqâne (1917 – 2003) /فدوى طوقان : Avec les prairies

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Avec les prairies

 

Voici votre fille, ô prairies. Avez-vous

     reconnu le bruit de ses pas ?

Elle est revenue vers vous avec le printemps

     à la saveur douce, vers vous,

     la maison de sa jeunesse.

Elle est revenue vers vous !

     Pas de compagnon pour elle

     sur les chemins, sinon celui

     dont elle porte l’image,

hier comme demain abreuvée de désirs,

     sa passion ayant mûri.

 

Ô prairies déployées au pied des monts,

     elle est leur fille comme vous.

Les eaux du Djarzoûm ont abreuvé son cœur,

     ont étanché sa soif

     avec le vin des images conçues.

Elle a construit sur le vert de la plaine

     près des sources

     à l’ombre des bosquets,

les étages d’un âme qui s’est ouverte

     à tout ce que Nature offre

     de libre et de beau.

 

Une âme délicate que la subtilité salubre

     de l’air a affinée,

de concert avec les séductions

     des riches coteaux et du feuillage

     au creux du val.

Une âme aux sens aiguisés, aux perceptions vives,

     aux sentiments brûlés,

passionnée de la beauté, et qui boit d’un trait

     le vin des sensations

issu de la vaste source du monde

     - tout en restant assoiffée.

 

Me voici, ô prairies. Je suis venue :

     ouvrez-moi un cœur accueillant

     embrassez-moi !

Je suis venue appuyer ici ma tête

     contre la poitrine compatissante,

prête à me désaltérer sans fin

     de cette eau pure du silence

     bue à la source de paix.

Là, dans votre giron, je me reposerai,

     et soustraite aux regards,

     je me noie dans l’onde

     de votre immense tendresse !

 

Là, oui, là, dans l’air ensorcelé

     que vous respirez, cet air

     favorable aux poètes,

combien de fois ai-je demandé

     à la limpidité

     de m’accorder la vision

     de fantômes purifiés !

Alors, dans l’engourdissement

     de l’inspiration,

m’enlaçaient des ailes secrètes qui élevaient mon âme

     au-dessus de l’univers des hommes,

     au-dessus de toute humanité.

 

Combien de fois, emportée dans mon élan,

     ai-je guetté l’apparition première

     de la fine lame de lune,

astre solitaire, sur lequel les nuages tiraient

     leurs rideaux transparents !

Ses rêves argentés s’épandaient sur l’horizon ténu

     en nappes blanches, pures,

     à l’unisson de mes rêves,

     fantômes volatils !

 

Combien de fois mon cœur, ô prairies,

     a pris soin de l’Etoile

     tremblotante du Berger,

annonciatrice au ciel de ses compagnes et dirigeant

     ses pas vers l’horizon lointain !

Comme vous avec moi elle se penchait pour saisir

     le silence profond.

Et nous nous fondions ensemble, en le pénétrant,

     dans un flux de vie sereine,

     nous unifiant en lui.

 

Ô que je souhaiterais m’anéantir là,

     dans la plaine,

     cette plaine qui vient toucher

     le pied de la montagne...

 

 

là, dans l’herbe verte, entre ces blancs rochers,

     sur la plage lointaine...

dans l’Etoile du matin qui scintille là-bas,

     dans la lune solitaire...

Ô que je souhaiterais m’anéantir,

     selon mon désir,

     en tout ce qui existe !

 

Traduit de l’arabe par René R. Khawam

in, « La poésie arabe des origines à nos jours »

Editions Phébus, 1995

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18 octobre 2021

Déwé Gorodey (1949 -) : Nuits taboues

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Nuits taboues

à toi, sorcier ou devin de la tribu

 

 

                         Nuits floues

                         Noir tabou

                         Vol dans le sommeil

                         Dieu rouge qui se lève

                         Morts

                         Feu et sagaies

                         dans les nuits floues

 

Quand le feu s’endort sur sa natte de cendre le clan se réfugie dans le noir

le pilou de la flamme d’angoisse commence sur la cime

de l’araucaria envoûté par la puissance magique de puissance du doki

 

La Parole des Anciens s’est tue

et la Pensée du fils de la tribu

s’égare sur les chemins qui mènent au tertre

quand là-haut le bambou est rythme des feux follets

 

Ainsi mourra le clan du chef aux palabres douces à l’oreille du sorcier rouge

qui hante la case ou proies et victimes nourrissent la vie

de ce dieu tabou dont il est le serviteur depuis le don hérité

les nuits sans Parole et Pensée

où le feu consume le fils de la Terre

où les sorciers guerriers et chefs sentent venir la mort

par les cris du vent dans les palmes des cocotiers

 

Je m’évaderai dans la nudité vieille telle la Terre où je ne suis plus

Prenez-moi prenez-moi bambous sur l’araucaria

Que je sois flamme dansante tourbillonnante au-dessus des eaux

     jusqu’à l’aurore

dernière de ce fils de la Terre

qui n’est plus moi quand l’unique magie tient

tout ce que je suis dans ses mains qi me déchirent

le corps l’âme la vie pour vous Tabou et Doki

 

                         Maux vagues

                         de la nuit

                         Secrets dévoilés

                         vus

                         par l’œil qui veille

                         Dans les maux vagues

 

(Montpellier, 8 Février 1972)

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Voir aussi :

Fille perdue (25/10/2017)

Et les prospectus (25/10/2018)

Nuits nues (25/10/2019)

Nuits blanches (22/10/2020)

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14 octobre 2021

Rouada Al-Hadj (19 ? -) : Sur la côte, le cœur confesse

Couv[1]

 

Sur la côte, le cœur confesse

 

Jour après jour augmente ma conviction

que j’ai été créée pour toi

J’ai vu de mes propres yeux ta bouche dire

les poèmes avant moi

et sans toi, Ô homme qui m’as envahie comme une fièvre côtière,

je suis desséchée comme un pays détruit

et pâle comme le ruisseau à sec

et je n’ai ni couleurs ni goût

et mon odeur est comme le lit de l’étang que la pluie n’a pas visité

 

Jour après jour augmente ma conviction

que tu es un homme venu de tout l’espace

et que tu as colorié le visage de la vie qui m’appartient

avec les couleurs de la vie

et le goût de la vie

et les formes de la vie

Etranger qui es apparu à l’univers au soir d’un jour

j’ai crié : « C’est toi, ma voisine ? »

Tu n’as pas répondu

mais je savais

bénis soyons-nous, nous les étrangers

 

Jour après jour augmente ma conviction

que je suis comme une allumette

qui ne flambe qu’une seule fois

Alors, sois cette fois !

et laisse-moi illuminer de nuit ton champ

car tu es seul à posséder le secret des allumettes

qui flambent de longues années, pour une longue vie

Toi seul, tu donnes à l’existence la belle couronne coloriée de la vie

Toi seul, tu convaincs le cœur, ce badineur révolté et effronté en tout,

     d’en finir avec la mauvaise habitude qu’il a contractée depuis longtemps

et qui revient à chaque nouvelle aube et s’appelle le départ

 

Jour après jour augmente ma conviction

que j’endure ta présence,

j’y insiste, comme la plus grande prison

que mon existence ait connue

Je contrefais la vérité quand je te nomme mon ami

et que je dis que tu es une partie de moi

que tu es un petit symbole décorant mes cheveux

Je pratique la jolie peur des femmes

et je cache même aux amis ma situation

Alors tu deviens une nouvelle et belle voix

une fleur de jasmin qui parfume toutes mes lettres et ma pudeur

et mes lettres me trahissent

O toi, ma peur que mon parfum soit senti des gens

 

Jour après jour augmente ma conviction

et j’en consolide les fortifications

Par où vais-je fuir de ma certitude

qui se dresse autour de moi comme une barrière d’herbe, de jasmin

     et de chèvrefeuille ?

Jour après jour augmente ma conviction

S’il vous plaît, pour l’amour de Dieu,

renforcez ma certitude.

 

Traduit de l’arabe par Maram al-Masri

in, « Anthologie des femmes poètes du monde arabe »

Le Temps des Cerises, éditeurs, 2019

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11 octobre 2021

Josée Lapeyrère (1944 – 2007) : L’autre – Entre là et ici

lapeyrere[1]

 

L’autre – Entre là et ici

(1972)

 

à Joaquin Pacheco

 

Un soleil de justice

 

juste aujourd’hui

au monde   seul   et seule et tous

et l’on dit sans savoir que

c’est ainsi

soit-il   lui autre pour

donner cela   non le dissoudre

lui   pour l’espace

 

(ainsi   on avance aux dépens des maisons)

 

œil s’ouvre   au prix de

se révolte   s’arrache   fait deuil de

quelques voiles   laisse derrière

malles dans les greniers   valises

dans les hôtels meublés

                                        (mais

se souvient lesquels   l’obscure lumière

de la sieste   un enlisement moite 

et aucune envie de sortir)

 

puis   mais   emporte un deux trois livres

la chaleur échangée   sur le corps

la trace   impressions dans la peau

formes du corps donnèrent forme au corps

identité au mot

 

voyage   là ou la mort présente   et

clarté

 

 

 

l’horizon unanime

 

   plus de fête

   et  de  ses  lumières    la   croyance   en   lambeaux  n’en

veut plus retenir que le clignotement immuable de l’étoile

polaire    épars    sur le voyage

 

   la clairvoyance ne serait plus publique    elle se souvient

de son enlisement d’alors    mais elle est désespoir dont la

violence à dénuder se souvient des mots    sa place

 

   plus de fête

   mais la reconnaissance   et le partage   d’un beau visage

jamais vu jamais à voir

   douloureusement   le regard s’entrevoit en se dépassant

   ils aiment par ce qu’ils voient n’être que dans l’absence

 

   le plus proche est celui qui sut regarder   ailleurs

   et  la  fête  qui  vit  d’être seulement l’horizon   laisse à

contempler l’abîme où vient naître le mot

 

l’approche mue

 

la peur fait halte   considère la distance

les traces d’un délit   le corps de

ce désir   ce qui revient de là

où l’autre

 

et la douleur en fraude

(les obstacles déposés par la main aveugle

aussi)

 

 

l’histoire fiat des plis qui se frôlent

tremblements – comme à la terre

quand s’ouvre à nouveau

un vide s’enfante en souvenir

de qui

des cris s’absentent

les préparatifs du voyage

vers l’autre

ce qui ordonne hier à

demain

 

 

 

les lèvres   notre blessure

nue   bordée par

les mots   bulles

avant d’éclater   blessés

déjà

ont accroché la lumière

traces de ce passage

sur l’autre   reflets

de son pouvoir

 

ainsi   le dialogue

 

 

parfois les mots se terrent

ni buée   ni halo

le silence s’emplit   naît de

ce qu’il retient

du doigt   montre le temps

 

(l’ange passe mais ne s’arrête pas)

 

la fidélité aux aguets

on retient sa respiration pour

ne pas priver l’écoute de

ce que croise le silence

 

 

muette   la bouche manifeste

un secret   plus sa frontière

et

l’absence du traître

pour quelque temps

se taire   ainsi

à la limite de la peau

le silence témoigne de

ce qui ne sera

si

 

 

 

quand au secret

il a   pour lui   pour être   une paume frontière

clos comme un œuf intact

se laisse voir en ses limites seules

les contours de l’envers   ce qui

sera   parce que là-bas

 

(et l’astrologue en cartes   en a peur)

 

à déclarer ses taies   l’œil

non serein   se rouvre   se reconnaît

et se serre la main

 

 

 

la séparation

seul   et   silence

quelque part se tait pour

là   où   s’écoute le malentendu

c’est

la place de l’adieu

ce que n’emporte pas le temps

 

retenue au-dessus du flot

la marque de

ce qui s’en va

comme un point à

la ligne   ouvre à

l’autre   aussi

une rencontre différée

dont un seul à la fois

connaît le lieu

de l’autre   qui ne sait

peut-être pas

 

 

L’autre

à s’emparer de ses seuls murs

on y dépose

ce qui ne sera pas

à notre insu

 

à ne pas voir ce qui est

seul    un corps inexiste

exilé    du regard

tant peuplé d’étrangers

qui n’ont pu y entrer

 

 

(ainsi le mort   les yeux couverts

seule la peau se donne

la paupière   emmure

ce qui est parti

où   )

 

mais Ulysse    revenant

nu

non repérable si ce n’est en

sa seule présence

hors des habits et masques dont

l’avait revêtu l’absence

 

 

 

La limite des mots

après la bouche   l’oreille

autre

(le désir agit mais cherche les mots

à niveau)

 

la parole porte le souvenir

de plénitude et le danger

mêlés

(il n’y a pas de simultanéité

les mots avancent avec le temps

et comptent sur un autre

parfois

en résonance)

 

à dire

on se présent au risque

 

(ainsi on dénature entre

bouche   et   oreille)

 

entendre

savoir ce qui engage

nous lie

 

 

ils se séparent   présence absoute

pour enfin se parler de l’espace

ce qui est non paru   jusque-là

le regard

 

loin

comme hors frontière   vraiment là-bas

mais plus proche de   que jamais

nus

un impossible à voir tel

 

(il ressemble à un visage que je ne connais pas)

 

à posséder leurs propres territoires

ils ne seront jamais plus près

 

 

 

le centre à partit d’où accueille et va

le lieu qui ne cesse de     (

faire le vide   un espace pour    )

 

couper autour des mots

fantômes qui ne rendent gorge

car   aucun ne suffirait pour explorer

ce qui se contredit

 

un soir   quelqu’un   une heure

arrache à la faim   ouvre aux flancs

éclate les ramifications de la phrase

offre les silences

(les chemins ne mènent nulle part

détournent l’ombre au-delà de la peau)

 

et sous la lumière blanche   la retenue   ce désert

qui déclare que l’horizon est né     et

change                     et le mot

 

sentir ce qui fait creux menant là où

l’œil se quitte sous le soleil droit

avec lequel il lutte ni l’un ni l’autre

pour gagner   mais donner champ à

ce qui se contredit    ensemble

 

 

 

à l’aube

l’évidence de la fidélité

contre les feux étagés du ciel

les arbres brûlent

 

Là est ici

In, « Cahiers de poésie, 2 »

Editions Gallimard, 1976

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09 octobre 2021

Hélène Cadou (1922 - 2014) : Le bruit d’une grille

Helene+CADOU[1]

 

Le bruit d’une grille...

 

Le bruit

D’une grille

 

L’odeur

Des salles

 

Les parois bleues

De l’ombre

 

Mais le jardin

Entre silence

Et lumière

 

La dernière rose

 

Juste à l’instant

Où dans l’allée

S’éveillent

Des gestes d’autrefois

 

Tout s’active

Et ton pas

Rejoint

Le temps qui s’empresse

 

Sans usure

Ni robe grise.

 

In, « Il fait un temps de poèmes »

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men

Filigranes Editions, 22140 Trézélan, 1996

Voir aussi :

« Ce soir / la nuit est bleue… » (18/01/2017)

« J’ai vu des paysages… » (22/02/2017)

 « Le monde est mon beau voyage… » (03/04/2017)

Ilarie Voronca ... (24/07/2017)

 Le soleil griffait les tuiles... (09/10/2018)

« Pour croire encore au bonheur... » (08/10/2019)

« Déjà je ne trouve plus ton visage... » (10/10/2020)

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07 octobre 2021

Adèle Nègre (1965 -) : Parler avec le sphinx (extraits)

127569104[1]Crédits photographiques : Bruno Guattari, éditeur

 

Parler avec le sphinx

(extraits)

 

Le doigt montre

la lune à portée d’œil

j’explore les partis

entre doigt et lune

dans l’épreuve de leur distance

dans l’épreuve de la durée et de l’étendue

où je nais

en regard

 

 

Tout s’accorde

pourvu que j’aille en reconnaissance

longue lente

j’entends dans l’herbe

merveille une avec profonde

déférence

toute la terre dessous

et son fer est aussi dans

mon sang

 

 

 

Ce qu’il y a d’animal halète encore jusque dans les phrases

chant pour respirer sur cette natte sur cette herbe

sous ce tilleul couvrant la couleur

sombre voûte pour mes ombres mes

frissons

 

 

Le possible

morsure ou coup de bec

un coup porté à la lèvre

ou

offerte

un don de chair

à la sensation

le goût du sang

 

 

J’entends que

frotte un grillon

au ras des herbes

l’archet térébrant

dans les tissus pénètre

noirs lais

de nuit profond

l’arbre qui est aussi grand qu’elle

une ombre dans l’ombre

les ténèbres sans cesse rebrousse

revient secouer

s’ébrouer

s’écroule

couvre ce qu’on commençait à voir

entrevoir le refrain

puis la nuit découvre

la couleur oscille avec

 

 

 

Seule la nuit

grande toute une

seule s’approfondit

j’entends une mouche et c’est tout

en surface

s’ébroue une ombre

dans l’ombre d’un arbre une roue

 

 

 

Qu’une masse

une forme d’arbre

que vive

en moi aussi

et hors de moi

dans la nuit

habitée

tressaille fricative

et ainsi s’emplit

le mystère

où je suis assise

ne finit pas

ici seul rythme

entre masse spirante

et ce noir jusqu’au petit matin

 

Je ne fais rien bien sûr j’attends

de poser mes mains mêmes

sur ce sein

le cœur s’ébroue avec

double mouvant

roué tout le ciel

vire

la lune aussi

parfois

giratoire

et c’est toutes les formes

dans la persistance de l’œil

poussée dépassée

la respiration profondément

enracinée

la nuit tient lieu de peau

 

 

 

Voici l’heure où

s’éveille

un peu

ma pulmonaire livide

alvéole

s’ouvre grande

ainsi qu’oreilles

aux sons-secousses

secs spirants

du vent

dans les branches

arbre être n’a plus que son pour

être

tout simplement

avant de voir le jour

 

 

Tu comptes les buissons

dans la nuit

très proches

la réponse est frôlée

tu nages loin avec les floches

l’eau brille de doutes

et de cheveux

d’absence aussi

comme l’air

comme l’eau flotte

mouvement nocturne sauf

sauve incertain une lune

que tu approches

que tu crois

 

 

 

 

Profondément une

et sans cadre

nuit où gésir et s’enfoncer

nulle vraisemblance nulle

narration ne te peut tenir

encore que texture

de rêve de lumière

laiteuse lune l’une

et l’autre comme un fromage dans l’eau

 

 

C’est très tard la roue débridée d’un insecte autour de l’ampoule

rayonne

grossie bien des fois projetée le mur festoie

et tourne une étoile

étonne

au son de cristal des filaments

 

 

 

Rien ne s’écrit sans rien

tout se parle

faire dire est un métier on dirait

de bouche

de bouche et d’oreille de boucle

de corde de nuit de son résonné

de corde et d’écho d’oreiller

d’or à point

de lampe bée

d’oreilles d’élytres

d’ouvert cousu décousu d’open œil

dans la nuit

 

 

 

Les grillons aiguisent la nuit

quelque morse scansion ainsi joue dans les oreilles de mes poumons

m’essouffle

oppresse

malmène la langue de ma langue

collée au rythme collée décollée

je regarde la lune

régulière son grand O dans l’eau

je vois

son grand

lunaire

de rien son

son

m’apaise

ou c’est le mot

va savoir

 

In, revue « Babel heureuse, N° 3 printemps 2018 »

Gwen Catalá Éditeur, 31000 Toulouse

Voir aussi :

« Tu ne tonitrueras pas... » (08/10/2020)

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05 octobre 2021

Denise Le Dantec (1939 -) : Les fileuses d’étoupes (IV)

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Les fileuses d’étoupe (IV)

 

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C’était, je crois, l’heure de notre rencontre

Sur les pics et les ravins couvant le feu

 

Couvrant tes paroles de poésie

          plus rouge

que les sentiers de mûres

 

Où naguère je m’en allais

 

 

 

L’espoir en ce temps de mûres

était plus vif

 

Que le poulain des nuits de Beltaine

enfui sous le futaies vertes

 

Plus dangereux aussi

 

 

 

Souviens-toi souviens-toi

du tremblement des nids

Dans les buissons de rosée

 

Les feuilles qui s’envolaient par la blessure

Laissant pendants les fruits aux ronces

 

 

 

Gravés au rouge

Sur les taillis brillants de l’horizon

Alignés

Les grains s’échappent

en un éclair

 

Et les larmes

 

 

 

Le jour de l’Avant-Pâques

J’ai marché dans le souffle des vents

Et des premières fleurs

Avec moi les poulains

Blancs comme neige

S’en allaient

 

 

 

Tu auras toujours mon aide

Le manger et le boire

Sur les tables de Mai

Parmi les pommiers verts

Où, assise,

Sur une chaise de bois,

Je ne cesse de t’attendre

              * * * * *

 

 

 

Cortèges sauvages des chemins

Qu’un azur plus mouvant ferait s’évanouir

 

 

 

Sur les routes, les chevaux aux crinières célestes

S’agenouillent sur les marches des calvaires

 

 

 

Avec les cris des râles sur les tertres

A ras des flots

 

Avec les cris des chiens d’Arawn aux oreilles rouges

Quand nous longeons les vagues

 

Où croissent les améthystes

 

 

 

Mugissements candides

Le soir

Au-dessus des prairies

 

Dans les rivières

Le cœur se charge de boue

 

 

 

Et de loin

Regardons

 

La terre qui s’incarne

 

 

 

O Saint-Ange

          Qui

Voyant revenir l’Automne

Se désespère devant l’ouest ensanglanté

 

 

 

Passent les grands charrois d’automne, l’amour,

          la neige, le viol et les grands froids

Tous les forfaits du cœur, toutes les mélancolies,

L’Ardeur inoubliable de tout ce qui fut beau,

          égaré comme les feuilles sur les glèbes,

Passent les sens et les soupirs de l’Ange

Sur les chemins immenses, de l’autre côté du monde

Et l’angoisse de nos rêves marqués de cet amour

 

Des quatre coins du monde jaunis sous la tourmente

Les yeux ne servent plus

 

A peine si on décèle la Vierge dans le Loup

 

1974-1975

Les fileuses d’étoupe

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1985

Voir aussi :

« Nous ne sommes plus rien… » (29/01/2017) 

Les fileuses d’étoupes (I) (18/10/2017)

Mésange (06/10/2018)

Mémoire des dunes (06/10/2019)

Les fileuses d’étoupes (II) (06/10/2020)

Les fileuses d’étoupes (III) (04/04/2021)

 

 

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02 octobre 2021

Antonella Anedda (1958 -) : « Pour la nuit qui tombe trop tard... » / « Per la notte che cade troppo tardi... »

AVT_Antonella-Anedda_218[1]

 

A Ida Porena

 

Pour la nuit qui tombe trop tard

pour le ciel qui révèle les crêtes :

la montagne au milieu des sables, la ville austère

dans la chaleur grise de l’été

pour cette peur

qui est due à la seule lumière,

au cuivre de la casserole,  à la nourriture qui descendra dans le corps.

 

Il faudra comprendre la leçon du chagrin

qu’un geste suffit à écarter

le frisson que nous mettons chaque jour de côté

sans savoir s’il annonce

ou abrège le souffle d’autres vies.

 

A la fenêtre de la cuisine, comme par les nuits de neige

nous devons suivre la moindre lueur

nous arrêter là où elle forcit

jusqu’à former le caillot où nous disparaissons sans visage

là où même qui nous aima

- en toute justice – recule.

 

Traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para

in, «Les Poètes de la Méditerranée »

Editions Gallimard (Poésie), 2010

 

A Ida Porena

Per la notte che cade troppo tardi

per il cielo che rivela i crinali :

il monte nella sabbia, la città disadorna

nel grigio calore dell’estate

per questa paura

dovuta solo alla luce

al rame della pentola, al cibo che scenderà nel petto.


Occorrerà capire cosa insegni la pena

che basta un gesto a scansare

il brivido che ogni giorno posiamo di lato

non sapendo se annunci

o stringa il respiro di altre vite.


Dalla cucina, come nelle notti di neve

dovremo seguire ogni chiarore

fermarci dove si addensa

fino a tessere il grumo dove svaniamo senza un volto

dove perfino chi ci amava

– giustamente – indietreggia.

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Donzelli Editore.

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25 septembre 2021

Joséphine Bacon (1947 -) : Tu ne sais pas ton âge / Apu tshissenitamin etatipuneshin

AVT_Josephine-Bacon_757[1]

 

Tu ne sais pas ton âge

 

Tu ne sais pas ton âge

Tu me dis : « je reçois l’argent des vieux »

 

Je sais que tu es sage

Ton regard semble lointain

 

Dans ta tête, tes souvenirs surgissent

Tu revois ton territoire

 

Tes rêves ne sont plus les mêmes

Pourtant l’Esprit des animaux t’invite

Là où tes pas légers ne se fatiguent pas

 

Ta marche te conduit toujours

Sur une terre dénudée

 

Patient, tu attends Papakassik

Convaincu que le caribou viendra

 

 

Apu tshissenitamin etatipuneshin

 

Apu tshissenitamin etatipuneshin

Nutshisheniu-ushuniamin tshishin

 

Tshitshissenimatin ka katshitauenitak an Tshin

Tshimamitinuenitamiu-aitapin

 

Tshuapamatishin eshk ka nutshimiunnuin

Mishkutshipinua nana ueshkat ka ishinimin

 

Tshuishamakuat utshimau-aueshishat

Tshetshi kau mitimaim tshmeshkanam anite eka nita ka

aieshkutin

 

Tshitshisseniten mushua-assit

nanitam tshe takushinin

 

Papakassik tshitashuapamau

Uesh ma tshitapuetatishun, atik tshika pimuteu

 

Revue « Hopala, N°43, septembre-novembre 2013 »

29000 Quimper, 2013

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