Femmes en Poésie

18 septembre 2021

Kadia Molodowski (1894 – 1975) / קאַדיע מאָלאָדאָװסק : Dans la forêt

 

 

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Dans la forêt

 

En haut sont proches les couronnes,

Les troncs – chacun pour soi – sont éblouis.

En haut s’enlacent les couronnes :

Sous terre d’aveugles racines luttent pour la sève et la pluie.

 

En haut, baignées de soleil les couronnes ;

L’ombre sur les troncs tombe et disparaît.

En haut l’oiseau chante dans les couronnes :

Sous terre des doigts aveugles creusent la forêt.

 

En haut avec le vent jouent les couronnes,

Les troncs brisent le grondement.

En haut avec le ciel bavardent les couronnes :

Sous terre d’aveugles racines se taisent éternellement.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski

In, « Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple »

Editions Gallimard (Poésie), 2000

De la même autrice :

Dieu de miséricorde (19/09/2019)

Une prière (24/09/2020)

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13 septembre 2021

Geneviève d’Hoop (1945 -) : « elle traversait pieds nus... »

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elle traversait pieds nus les nervures du silence

la fille dans l’ombre du mur

avec sa robe de paille

que les amants venaient déchirer

elle portait dans sa corbeille

les fruits de ses arbustes en péril

elle serrait contre sa gorge

un enfant pâle couvert de fièvre

la fille dans l’ombre du mur

couchée sous la pierre

le soir

elle laissait aux grands oiseaux

la moitié de ses ailes

 

Les yeux à marée haute

Editions Saint-Germain- des-Prés, 1977

Voir aussi :

« je n’ai jamais cessé d’être... » (13/09/2019)

« je n’écris que des choses graves... » (13/09/2020)

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25 août 2021

Anne Bihan (1955 -) : Ciels pierres saisons

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Ciels

           pierres

                          saisons

 

 

Folles hirondelles qui peuplent

tes ruelles d’enfance

          portées d’automne

entre les poteaux de tous les partir

 

leurs têtes indigo

striées de trajectoires

                          et de cris.

 

 

 

 

Saisons des ciels     soirs

pierres promises

dans les étangs

les étoiles tombent

 

saison de nuages       fous

entre les tombes

nuit   errant au matin

vers quels rivages ?

 

saison de terre                écalée  

ornières à nue

dès l’aube abreuvée

aux lèvres du monde.       

 

 

 

 

Sésame du voyage  

                       paternelle la langue.

 

 

 

 

L’île n’en finit pas  

d’ouvrir ses impasses à d’autres horizons

où de longs doigts de lierre écartèlent les murs

 

de son corps ponctué de sels et de brisants

tu guettes des nuées

                            la partance têtue.

 

 

 

 

Peu avant le printemps

le ciel traîne ses blancheurs migratoires

une dernière branche casse au cerisier

nu     la petite chèvre tient jusqu’au matin

dans les friches du jardin     une flaque s’attarde

l’oiseau boit la lune

 

des loups hurlent dans les écorces

les feuilles poussant leurs cornes tiendront jusqu’à

l’automne          qui chantonne ?

rien ne s’avoue encore ni

une hirondelle ni le sang du ciel

pas même la faiblesse des crocs sur une chair

chauffée à blanc

 

c’est     peu après l’hiver

inaudible

naît ou meurt sans qu’on sache

un bruit de dents           de hordes

d’oubli          d’abandon

une absence de saison.

 

 

 

 

Il semble qu’il fasse beau

                                              sauf

ce geste d’abandon d’une branche

obstinée à la noirceur la nudité

                                                     sauf

ce résidu d’ailes broyées ressurgi

de la terre en travail

                                      sauf

ce halètement du souffle

qui convainc de l’inavouable

 

 

 

 

Posée

libellule mobile     vol

d’été

d’ailes arrachées à la terre n’osant

ni le ciel      ni

la poussière.

 

 

 

 

Immobile

insecte sur marche de granit

 

la fenêtre crisse

dans l’ombre sans pardon

 

il pleut

l’été achève ses délires à coups de vent lourd

 

l’âme s’épuise     à bras le corps

 

vivre mot-couteau fièvre sourde

palpitement où point l’orage

 

inaudible agonie d’une aile

dans un crépitement de clous.

 

 

 

 

L’enfance rêve au jardin              torrent

 

le ciel en pleure    elle glisse

 

le long des murs         oublie

la maison où la lumière vient de s’éteindre

 

un crapaud furtif annonce la nuit

la terre chuchote

 

elle marche aux larmes             s’évanouit

revient vers le seuil où la mort patiente

 

les pierres plongent leurs racines

dans la blancheur du matin.

 

 

 

 

Un jour l’automne

 

attente de la pluie          soir

de la nuit      fin des fruits et des histoires

que l’été raconte à l’enfance même si

 

dans le gris d’octobre palpite un soleil tenace.

 

 

 

 

Un vol de paupières obscurcit l’horizon

bleus les yeux du père sève des regards

sa mort livre au noir

 

tu cherches sous les pierres l’étoile

abolie.

 

 

 

 

L’impatience a défait les fleurs

du jardin monte une douceur frileuse

des marais semblent aux portes

de la maison          on perd ses cheveux

une robe d’été change de place

de laineux parfums envahissent la chambre

les signes se font rares        tout est à craindre

du ciel à l’eau violente

 

en tombant les derniers fruits laissent

la voix des morts saisir nos mains.

 

 

 

 

Blancheurs chavirées de l’automne les nuées

glissent dans les blessures du ciel

 

les fraisiers sanglants au jardin abandonnent

l’espérance d’une tardive floraison

 

les arbres sont mouvantes peintures accrochées

aux vitres de l’innocence

 

sur la cour des enfants s’empoignent pour

ne pas pleurer

 

dans l’ombre embuée de la nuit

une femme entre

                            lente saison

 

 

 

 

Il est des jours sans rives

des jours de paupières sur le ciel bleu

que les oiseaux la nuit

transpercent

dans l’angle mort de l’ombre.

 

 

 

 

Ne plus savoir s’il a fait froid

si les nuits étaient amères

si dans les rues sourdes

                     on était de bois

de peur

 

et le jour finissant

où dans la ferveur d’une aurore

farouchement

         s’en remettre à la lumière

du désastre.

 

 

 

 

Le matin qui s’étonne

de la voûte à grande eau lavée par la douleur

livre aux vents la chambre vide

 

temps de tirer la porte

sortir de ses gonds

             son battant d’amours mortes.

 

 

 

 

Dans le soir qui comparaît

quelle prière native

                       scelle la parole ?

 

 

 

 

Départ

d’entre les murs les tombes

les meubles

les saisons

 

dan le grand jardin la mère

à l’abandon.

 

 

 

 

Décalage

 

dans le ciel courant l’heure du soleil cherche à te rattraper

la nuit craque d’impossibles blancheurs    éclairs d’orages

 

l’avion bat coeur chaud sous l’aile métallique le temps

     d’en bas

croît     nous saisit    s’éloigne

 

l’enfant dit :

nous irons       plus vite que le jour dans la grande nuit.

 

 

 

 

Nous nous quittons encore bien après le partir

les ponts      veines     sont tranchés

nos poignets vendangés

la nuit     laine      appuie sur mes épaules

                                                 son larcin de désir.

 

 

Ton ventre est l’océan

Editions Bruno Doucey, 2011

Voir aussi :

Graines plumes coquillages (19/08/18)

Amer III (25/08/2019)

Amer I (25/08/2020)

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19 août 2021

Anna-Elisabeth de Noailles (1876 - 1933) : « Si je n'aimais que toi en toi... »

Anna_Noailles_1976_GF[1]

 

Si je n'aimais que toi en toi

Je guérirais de ton visage,

Je guérirais bien de ta voix

Qui m'émeut comme lorsqu'on voit,

Dans le nocturne paysage,

La lune énigmatique et sage,

Qui nous étonne chaque fois.

 

— Si c'était toi par qui je rêve,

Toi vraiment seul, toi seulement,

J'observerais tranquillement

Ce clair contour, cette âme brève

Qui te commence et qui t'achève.

 

Mais à cause de nos regards,

À cause de l'insaisissable,

À cause de tous les hasards,

Je suis parmi toi haute et stable

Comme le palmier dans les sables ;

Nous sommes désormais égaux,

Tout nous joint, rien ne nous sépare,

Je te choisis si je compare ;

— C'est toi le riche et moi l'avare,

C'est toi le chant et moi l'écho,

Et t'ayant comblé de moi-même,

Ô visage par qui je meurs,

Rêves, désirs, parfums, rumeurs,

Est-ce toi ou bien moi que j'aime ?

 

 

 

Poèmes de l’amour

Arthème Fayard & Cie, éditeur, 1924

Voir aussi :

« T'aimer… » (15/04/2017)

  Il fera longtemps clair ce soir (09/11/17)  

- Offrande à la nature (09/11/18)

L’empreinte (11/01/2020)

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14 août 2021

Jany Cotteron (1944 -) : Un jour

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Un jour

 

 

Un jour j’ai été

Un cri

Un souffle

Nouvelle au monde

du présent d’une mère

 

Des âmes anciennes ont tissé ma mémoire

de rêves primitifs,

ont enfermé en cellules

d’instinctives révoltes

 

Des amours anciennes du même nom

se sont inscrites

dans le livre des morts

 

J’ai habité l’arbre de mes familles

Autre

je me suis reconnue dans leur regard

 

Un si long temps de vie traversé

j’ai joué    Souvent ri     Appris

Aimé     Beaucoup

Toujours j’ai été une enfant

mourant de ses pleurs

grisée du jour naissant

 

Aujourd’hui les rues de la ville promènent

des regards d’hommes

des claquements de talons

et des robes légères

Les rues bourdonnent et butinent la vie

 

Je suis     Ici

Entre soleil et pluie

Passage d’une femme

dans le silence

 

 

Demain     Plus tard

Je ferai     J’irai

J’aimerai     Beaucoup

 

Je serai

celle que j’ignore

Je serai dans le regard des arbres

dans l’ovale d’un galet

Je serai dans les rires des enfants curieux

dans les souvenirs des amoureux

 

Je serai

Un cri

Un dernier souffle

 

 

Le chant des pierres et de l’eau

Editions Samizdat, 1218 Grand-Saconnex (Suisse)

Voir aussi :

F aille (18/08/2018)

N’importe où (14/08/2019)

Laisse-moi (19/08/2020)

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05 août 2021

Anna Akhmatova / Анна Ахматова (1889 - 1966) : Tout au bord de la mer / У самого моря

129452073[1]Dessin de Modigliani, 1911

 

Tout au bord de la mer

 

1

Les baies découpaient la côte basse,

Toutes les voiles s’enfuyaient vers la mer ;

Moi, je faisais sécher ma tresse,

Chargée de sel, sur une pierre plate

A plus d’une verste de la terre.

Un poisson vert s’approchait de moi,

Une mouette blanche me rendait visite,

Et j’étais hardie, méchante et gaie.

Et je ne savais pas que c’est là le bonheur.

J’enfouissais ma robe jaune dans le sable

Pour que ne puissent l’emporter

Ni le souffle du vent, ni un vagabond.

Et je nageais jusqu’à la haute mer,

J’y restais, bercée par les sombres vagues chaudes.

Quand je revenais, un phare, à l’est,

Faisait déjà briller sa lumière changeante.

Un moine me disait, aux portes de Chersonèse :

« Pourquoi vas-tu vagabonder la nuit ? »

 

Les voisins le savaient : j’ai le don,

Je sens la présence de l’eau.

Quand ils creusaient un nouveau puits,

Ils m’appelaient, pour que je trouve un bon endroit.

Ceux qui y travaillaient ne perdaient pas leur temps.

Je ramassais les balles françaises,

Comme d’autres les champignons ou les myrtilles.

Je rapportais chez moi dans le pan de ma robe

Des morceaux tout rouillés de lourdes bombes.

Et, fâchée, je disais à ma sœur :

« Quand je serai impératrice,

Je construirai six cuirassés

Et autant de canonnières,

Pour surveiller toutes les baies jusqu’à Fiolent. »

Et le soir devant mon lit,

Je priais la petite icône sombre,

Pour que la grêle épargne les cerises,

Pour qu’on prenne un très gros poisson

Et pour que le rusé vagabond

Ne remarque pas ma robe jaune.

 

J’étais amie avec les pêcheurs.

Souvent sous une barque renversée

J’étais avec eux pendant les averses,

Je les écoutais parler de la mer, je retenais tout,

J’avais foi, mystérieusement, en chaque mot.

Les pêcheurs s’étaient habitués à moi.

Si je n’étais pas sur le quai,

Le plus vieux envoyait une fillette me chercher,

Et elle criait : « Ils sont revenus !

On va faire griller de la barbue. »

 

Il y avait un grand garçon aux yeux gris,

Plus jeune que moi de six mois.

Il m’apporta des roses blanches,

Des roses blanches au parfum de muscade,

Et il me demanda humblement :

« Puis-je m’asseoir avec toi sur les cailloux ? »

Je ris : « Des roses ? à moi ? pourquoi ?

Elles piquent, et c’est tout ! » Il répondit :

« Mais alors que faut-il que je fasse,

Puisque je suis amoureux de toi ? »

Je me suis vexée. J’ai demandé :

« Nigaud ! Qui es-tu ? Un fils de roi ? »

C’était un grand garçon aux yeux gris,

Plus jeune que moi de six mois.

« Je veux me marier avec toi,

Dit-il, bientôt je serai un homme

Et je t’emmènerai dans le Nord...»

Et le grand garçon pleurait,

Parce que je ne voulais pas de roses,

Ni d’un voyage dans le Nord.

Je l’ai consolé, mais assez mal :

« Réfléchis, je vais être reine,

Qu’ai-je à faire d’un mari comme toi ?

- Alors je me ferai moine,

Dit-il, chez vous, à Chersonèse.

- Tu ne devrais pas ; les moines

Ne font rien d’autre que mourir.

Il y a toujours un enterrement, tu sais,

Quand on y va, et ils ne pleurent pas. »

 

Il est parti sans dire adieu, le garçon,

Avec des roses au parfum de muscade.

Et je l’ai laissé partir.

Je ne lui ai pas dit : « Reste avec moi. »

Et le chagrin secret de la séparation

Gémissait comme une mouette blanche

Sur la steppe grise où poussait l’absinthe,

Sur Khorsoum, la déserte, la morte.

 

2

Les baies découpaient la côte basse,

Un soleil brumeux sombrait dans la mer.

Une gitane sortit de la caverne,

Elle me fit signe du doigt :

« Pourquoi vas-tu nu-pieds, la belle ?

Bientôt tu seras heureuse et riche.

Avant Pâques tu auras de la visite,

Un beau monsieur que tu salueras ;

Ce n’est pas ta beauté, ce n’est pas ton amour

Qui l’attireront, c’est ta chanson. »

J’ai donné à la gitane une chaînette

Et la croix d’or de mon baptême.

Je pensais, toute heureuse : « Le voilà,

C’est le premier message qu’il m’envoie. »

Inquiète, j’ai cessé d’aimer

Toutes mes baies et mes cavernes ;

Je ne faisais plus peur aux vipères dans les joncs ;

Je ne rapportais plus de crabes pour le souper,

J’allais dans le ravin du Sud,

Au-delà des vignes, dans la carrière.

Le chemin n‘était pas court.

Et souvent une fermière, installée

Nouvellement, me faisait signe,

M’appelait de loin : « Viens nous voir ! »

Ils disent tous que tu portes bonheur. »

Je répondais : « Ce qui porte bonheur,

C’est un fer à cheval, ou la lune nouvelle,

Quand elle vous regarde sur la droite. »

Je n’aimais pas entrer chez les gens.

Des vents secs soufflaient de l’est,

De grosses étoiles tombaient dans le ciel,

Dans la petite église on disait la messe

Pour les marins partis en mer,

Des méduses envahissaient la baie,

Pareilles aux étoiles tombées pendant la nuit,

On les voyait toutes bleues sous l’eau.

Le cri des grues dans le ciel,

Le crépitement inquiet des cigales,

Le chant triste de la femme délaissée,

Je retenais tout ; j’avais l’ouïe fine ;

Mais je ne savais pas la chanson

Qui aurait fait rester le fils de roi.

Souvent je voyais en rêve une fille

Avec des bracelets étroits, une robe courte,

Une cornemuse blanche dans ses mains fraiches.

Assise tranquillement, elle me regarde,

Ne me demande pas pourquoi j’ai du chagrin,

Ne me dit pas un mot de son propre chagrin,

Se contente de me caresser doucement l’épaule.

Comment le fils du roi me reconnaîtra-t-il ?

Se rappelle-t-il les signes qu’on a dits ?

Qui lui montrera notre vielle maison ?

Notre maison n’est pas loin de la route.

 

L’automne fait place à un hiver pluvieux ;

Dans ma chambre blanche la fenêtre

Laisse passer l’air. Le lierre

Se balance sur le mur du jardin.

Des chiens inconnus sont venus dans la cour,

Ils ont hurlé jusqu’au matin sous ma fenêtre.

C’était pour mon cœur un moment pénible.

Je murmurais, en regardant la porte :

« Seigneur, nous saurons régner sagement,

Nous construirons près de la mer

De grandes églises et de très hauts phares.

Nous protègerons l’eau et la terre,

Et nous n’offenserons personne. »

 

3

Soudain la sombre mer à nouveau fut douce ;

Les hirondelles revinrent dans leur nid,

La terre fut rouge de pavots,

La joie apparut sur le rivage.

L’été arriva une nuit.

Nous n’avions pas vu de printemps.

J’avais tout à fait cessé de craindre

Que ma destinée manque à s’accomplir.

Le soir, à la fête des Rameaux,

Je dis à ma sœur en rentrant de l’église :

« Je laisserai pour toi à la maison

Mon chapelet, mon cierge, et notre bible.

Dans une semaine, ce sera Pâques,

Il est temps pour moi de partir,

Le fils du roi est déjà en chemin,

Il va venir, par mer, me chercher. »

Sans rien dire, ma sœur s’étonnait ;

Elle ne faisait que soupirer, se rappelant, sans doute,

Ce qu’avait dit la gitane près de la caverne.

« T’apportera-t-il un collier

Et des bagues avec des pierres bleues ? »

-Non, disais-je, nous ne savons pas

A quel cadeau il a pensé pour moi. »

 

Ma sœur et moi avions le même âge,

Nous nous ressemblions tellement

Que, quand nous étions petites,

Maman ne pouvait nous distinguer

Que grâce à nos grains de beauté.

Depuis toujours ma sœur

Etait incapable de marcher ;

Elle restait couchée comme une poupée de cire ;

Elle ne se fâchait contre personne

Et elle brodait son suaire.

Même en rêvant elle pensait à son travail ;

Je l’entendais qui murmurait :

« Le manteau de la Vierge sera bleu...

Mon Dieu, pour l’apôtre saint-Jean,

Je ne sais où trouver les perles

Qui figureront ses larmes... »

Dans la cour poussaient la menthe et l’arroche,

Un ânon broutait l’herbe près de la porte,

Sur un long fauteuil de paille,

Léna reposait, les bras écartés,

S’ennuyait de ne pas travailler ;

C’est un péché que de prendre de la peine

Un jour de fête comme celui-là.

Le vent salé nous apportait

De Chersonèse le carillon de Pâques.

Chaque son résonnait jusqu’au coeur,

Vibrait dans les veines avec le sang.

Je dis à ma sœur : « Lénotchka,

Je vais sur le bord de la mer.

Si le fils du roi vient me chercher,

Explique-lui le chemin.

Qu’il me rattrape dans la steppe,

Je veux aujourd’hui voir la mer.

- Où as-tu entendu la chanson

Qui fera venir le fils du roi ? »

Demandait ma sœur, les yeux entrouverts.

« Tu ne vas jamais en ville

Et ce n’est pas ces chansons-là qu’on chante ici. »

Me penchant tout près de son oreille,

Je murmurai : « Tu sais, Léna,

C’est moi qui ai inventé la chanson,

Et c’est la plus belle du monde. »

Elle ne me crut pas, et longtemps,

Elle se tut d’un air de reproche.

 

4

Le soleil était au fonds du puits,

Les scolopendres se chauffaient sur les pierres,

Le chardon bleu s’enfuyait,

Courbé comme un pantin bossu,

Et le ciel, très haut, était bleu

Comme le manteau de la Vierge,

Jamais je ne l’avais vu si bleu.

A partir de midi les yachts légers faisaient la course ;

Des filles en blanc, oisives, se regroupaient

Près du bastion de Constantin.

On le voyait bien : le vent leur convenait.

Moi, j’allais doucement, le long de la baie, vers le cap.

Vers les rochers noirs, brisés, aigus,

Couverts d’écume à l’heure de la marée,

Et je répétais ma nouvelle chanson.

Je le savais : le fils du roi,

En quelque compagnie qu’il se trouve,

Entendrait ma voix, serait ému,

Et c’est pourquoi chaque mot que je chantais

M’était cher comme un présent du bon Dieu.

Le yacht de tête n’avançait pas, il volait,

Le second le rattrapait,

On voyait à peine les autres.

 

Pourquoi je me suis couchée

Au bord de l’eau ? J’ai oublié.

Comment je me suis endormie ? Je ne sais pas.

Simplement je me suis réveillée

Et j’ai vu : une voile

Faseyait, toute proche. Devant moi

Plongé jusqu’à la ceinture dans l’eau limpide,

Un immense vieillard fouille avec les mains

Les fentes profondes des rochers sur le rivage,

D’une voix rauque il appelle au secours.

A haute voix je dis alors ma prière,

Comme on m’avait appris quand j’étais petite,

Pour écarter les rêves terribles,

Pour que le malheur n’entre pas dans la maison.

Je dis seulement : « C’est Toi qui nous gardes ! »

Je vois soudain dans les mains du vieillard

Quelque chose de blanc ; mon cœur se serre...

Le marin souleva celui qui pilotait

Le plus ailé, le plus joyeux des yachts,

Et le déposa sur les pierres sombres.

 

Longtemps je n’osai en croire mes yeux,

Je me mordais les doigts, pour me réveiller :

Mon doux fils de roi au teint mat,

Couché à terre, regardait le ciel.

Ces yeux plus verts que la mer,

Plus sombres que nos cyprès,

Je les voyais s’éteindre...

J’aurais dû plutôt naître aveugle.

Il gémit, puis cria confusément :

« Hirondelle, hirondelle, j’ai mal ! »

Sans doute il m’a prise pour un oiseau.

 

Au crépuscule je suis revenue chez moi.

Tout était calme dans la chambre sombre,

La lampe faisait une lumière

Haute, étroite, couleur de framboise.

« Le fils du roi n’est pas venu,

Dit Léna, qui avait entendu mon pas.

Je l’ai attendu jusqu’aux vêpres

Et j’ai envoyé les enfants sur le quai.

Il ne reviendra jamais me chercher,

Il ne reviendra jamais, Léna.

Mon fils de roi est mort aujourd’hui. »

Ma sœur fit longtemps des signes de croix,

Tournée vers le mur, elle se taisait.

Je devinai que Léna pleurait.

 

J’entendais : on chantait pour le fils du roi :

« Christ est ressuscité d’entre les morts. »

L’église ronde était illuminée

D’une lumière indicible.

1914

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

In, Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

Editions Gallimard (Poésie), 2007

 


У самого моря
 

1

 

Бухты изрезали низкий берег,

Все паруса убежали в море,

А я сушила соленую косу

За версту от земли на плоском камне.

Ко мне приплывала зеленая рыба,

Ко мне прилетала белая чайка,

А я была дерзкой, злой и веселой

И вовсе не знала, что это - счастье.

В песок зарывала желтое платье,

Чтоб ветер не сдул, не унес бродяга,

И уплывала далеко в море,

На темных, теплых волнах лежала.

Когда возвращалась, маяк с востока

Уже сиял переменным светом,

И мне монах у ворот Херсонеса

Говорил: "Что ты бродишь ночью?"

 

Знали соседи - я чую воду,

И, если рыли новый колодец,

Звали меня, чтоб нашла я место

И люди напрасно не трудились.

Я собирала французские пули,

Как собирают грибы и чернику,

И проносила домой в подоле

Осколки ржавые бомб тяжелых.

И говорила сестре сердито:

"Когда я стану царицей,

Выстрою шесть броненосцев

И шесть канонерских лодок,

Чтобы бухты мои охраняли

До самого Фиолента".

А вечером перед кроватью

Молилась темной иконке,

Чтоб град не побил черешен,

Чтоб крупная рыба ловилась

И чтобы хитрый бродяга

Не заметил желтого платья.

 

Я с рыбаками дружбу водила.

Под опрокинутой лодкой часто

Во время ливня с ними сидела,

Про море слушала, запоминала,

Каждому слову тайно веря.

И очень ко мне рыбаки привыкли.

Если меня на пристани нету,

Старший за мною слал девчонку,

И та кричала: "Наши вернулись"

Нынче мы камбалу жарить будем".

 

Сероглаз был высокий мальчик,

На полгода меня моложе,

Он принес мне белые розы,

Мускатные белые розы,

И спросил меня кротко: "Можно

С тобой посидеть на камнях?"

Я смеялась: "На что мне розы?

Только колются больно!" - "Что же, -

Он ответил, - тогда мне делать,

Если так я в тебя влюбился".

И мне стало обидно: "Глупый! -

Я спросила. - Что ты - царевич?"

Это был сероглазый мальчик,

На полгода меня моложе.

"Я хочу на тебе жениться, -

Он сказал, - скоро стану взрослым

И поеду с тобой на север..."

Заплакал высокий мальчик,

Оттого что я не хотела

Ни роз, ни ехать на север.

 

Плохо я его утешала:

"Подумай, я буду царицей,

На что мне такого мужа?"

"Ну, тогда я стану монахом, -

Он сказал, - у вас в Херсонесе".

"Нет, не надо лучше: монахи

Только делают, что умирают.

Как приедешь - одного хоронят,

А другие, знаешь, не плачут".

Ушел не простившись мальчик,

Унес мускатные розы,

И я его отпустила,

Не сказала: "Побудь со мною".

А тайная боль разлуки

Застонала белой чайкой

Над серой полынной степью,

Над пустынной, мертвой Корсунью.

 

 

2

Бухты изрезали низкий берег,

Дымное солнце упало в море,

Вышла цыганка из пещеры,

Пальцем меня к себе поманила:

"Что ты, красавица, ходишь боса?

Скоро веселой, богатой станешь.

Знатного гостя жди до Пасхи,

Знатному гостю кланяться будешь;

Ни красотой твоей, ни любовью, -

Песней одною гостя приманишь".

Я отдала цыганке цепочку

И золотой крестильный крестик.

Думала радостно: "Вот он, милый,

Первую весть о себе мне подал".

 

 

Но от тревоги я разлюбила

Все мои бухты и пещеры;

Я в камыше гадюк не пугала,

Крабов на ужин не приносила,

А уходила по южной балке

За виноградники в каменоломню, -

Туда не короткой была дорога.

И часто случалось, что хозяйка

Хутора нового мне кивала,

Кликала издали: "Что не заходишь?

Все говорят - ты приносишь счастье".

Я отвечала: "Приносят счастье

Только подковы на новый месяц,

Если он справа в глаза посмотрит".

В комнаты я входить не любила.

 

Дули с востока сухие ветры,

Падали с неба крупные звезды,

В нижней церкви служили молебны

О моряках, уходящих в море,

И заплывали в бухту медузы,

Словно звезды, упавшие за ночь,

Глубоко под водой голубели.

Как журавли курлыкают в небе,

Как беспокойно трещат цикады,

Как о печали поет солдатка,

Все я запоминал чутким слухом,

Да только песни такой не знала,

Чтобы царевич со мной остался.

Девушка стала мне часто сниться

В узких браслетах, в коротком платье,

С дудочкой белой в руках прохладных.

Сядет, спокойная, долго смотрит,

И о печали моей не спросит,

И о печали своей не скажет,

Только плечо мое нежно гладит.

Как же царевич меня узнает,

Разве он помнит мои приметы?

Кто ему дом наш старый укажет?

Дом наш совсем вдали от дороги.

 

Осень сменилась зимой дождливой,

В комнате белой от окон дуло,

И плющ мотался по стенке сада.

Приходили на двор чужие собаки,

Под окошком моим до рассвета выли.

Трудное время для сердца было.

Так я шептала, на двери глядя:

 

Боже, мы мудро царствовать будем,

Строить над морем большие церкви

И маяки высокие строить.

Будем беречь мы воду и землю,

Мы никого обижать не станем".

3

 

Вдруг подобрело темное море,

Ласточки в гнезда свои вернулись,

И сделалась красной земля от маков,

И весело стало опять на взморье.

За ночь одну наступило лето, -

Так мы весны и не видали.

И я совсем перестала бояться,

Что новая доля минет.

А вечером в Вербную субботу,

Из церкви придя, я сестре сказала:

"На тебе свечку мою и четки,

Библию нашу дома оставлю.

Через неделю настанет Пасха,

И мне давно пора собираться, -

Верно, царевич уже в дороге,

Морем за мной он сюда приедет".

Молча сестра на слова дивилась,

Только вздохнула, помнила, верно,

Речи цыганкины у пещеры.

"Он привезет тебе ожерелье

И с голубыми камнями кольца?"

"Нет, - я сказала, - мы не знаем,

Какой он подарок мне готовит".

 

Были мы с сестрой однолетки

И так друг на друга похожи,

Что маленьких нас различала

Только по родинкам наша мама.

С детства сестра ходить не умела,

Как восковая кукла лежала;

Ни на кого она не сердилась

И вышивала плащаницу,

Бредила даже во сне работой;

Слышала я, как она шептала:

"Плащ Богородицы будет синим...

Боже, апостолу Иоанну

Жемчужин для слез достать мне негде..."

 

Дворик зарос лебедой и мятой,

Ослик щипал траву у калитки,

И на соломенном длинном кресле

Лена лежала, раскинув руки,

Все о работе своей скучала, -

В праздник такой грешно трудиться.

И приносил к нам соленый ветер

Из Херсонеса звон пасхальный.

Каждый удар отдавался в сердце,

С кровью по жилам растекался.

"Леночка, - я сестре сказала, -

Я ухожу сейчас на берег.

Если царевич за мной приедет,

Ты объясни ему дорогу.

Пусть он меня в степи нагонит.

Хочется на море мне сегодня".

"Где же ты песенку услыхала,

Ту, что царевича приманит? -

Глаза приоткрыв, сестра спросила. -

В городе ты совсем не бываешь,

А здесь не поют такие песни".

К самому уху ее склонившись,

Я прошептала: "Знаешь, Лена,

Ведь я сама придумала песню,

Лучше которой нет на свете".

И не поверила мне и долго,

Долго с упреком она молчала.

 

4

 

Солнце лежало на дне колодца,

Грелись на камнях сколопендры,

И убегало перекати-поле,

Словно паяц горбатый кривляясь,

А высоко взлетевшее небо,

Как Богородицын плащ, синело, -

Прежде оно таким не бывало.

Легкие яхты с полдня гонялись,

Белых бездельниц столпилось много

У Константиновской батареи, -

Видно, им ветер нынче удобный.

Тихо пошла я вдоль бухты к мысу,

К черным, разломанным, острым скалам,

Пеной покрытым в часы прибоя,

И повторяла новую песню.

Знала я: с кем бы царевич ни был,

Слышит он голос мой, смутившись, -

И оттого мне каждое слово,

Как божий подарок, было мило.

Первая яхта не шла - летела,

И догоняла ее вторая,

А остальные едва виднелись.

 

Как я легла у воды - не помню,

Как задремала тогда - не знаю,

Только очнулась и вижу: парус

Близко полощется. Передо мною,

По пояс стоя в воде прозрачной,

Шарит руками старик огромный

В щелях глубоких скал прибрежных,

Голосом хриплым зовет на помощь.

Громко я стала читать молитву,

Как меня маленькую учили,

чтобы мне страшное не приснилось,

чтоб в нашем доме бед не бывало.

Только я молвила: "Ты Хранитель!" -

Вижу - в руках старика белеет

Что-то, и сердце мое застыло...

Вынес моряк того, кто правил

Самой веселой, крылатой яхтой,

И положил на черные камни.

 

Долго я верить себе не смела,

Пальцы кусала, чтобы очнуться:

Смуглый и ласковый мой царевич

Тихо лежал и глядел на небо.

Эти глаза, зеленее моря

И кипарисов наших темнее, -

Видела я, как они погасли...

Лучше бы мне родиться слепою.

Он застонал и невнятно крикнул:

"Ласточка, ласточка, как мне больно!"

Верно, я птицей ему показалась.

 

В сумерки я домой вернулась.

В комнате темной было тихо,

И над лампадой стоял высокий,

Узкий малиновый огонечек.

"Не приходил за тобой царевич, -

Лена сказала, шаги услышав, -

Я прождала его до вечерни

И посылала детей на пристань".

"Он никогда не придет за мною,

Он никогда не вернется, Лена.

Умер сегодня мой царевич".

Долго и часто сестра крестилась;

Вся повернувшись к стене, молчала.

Я догадалась, что Лена плачет.

Слышала я - над царевичем пели:

"Христос воскресе из мертвых", -

И несказанным светом сияла

Круглая церковь.

1914

 

Voir aussi :

Troisième élégie (28/02/2017)

Epilogue, I / эпилог, I (06/04/2017) 

Solitude / Уединение (05/08/2017)

« Les uns échangent des caresses ... »  (04/08/2018)

Premier avertissement / Первое предупреждение (05/08/2019)

« Nous ne boirons pas dans le même verre... » / « Не будем пить из одного стакана... » (09/08/2020)

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01 août 2021

Emily Jane Brontë (1818 - 1848) :« Dis-moi, dis, souriante enfant... » / « Tell me, tell me, smiling child... »

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Dis-moi, dis, souriante enfant,

Qu’est-ce, pour toi, que le passé ?

« Un soir d’automne, doux et clément,

Où le vent soupire endeuillé. »

 

Qu’est-ce, pour toi, que le présent ?

« Un rameau vert chargé de fleurs

Où l’oiselet bande ses forces

Pour s’envoler dans les hauteurs. »

 

Et l’avenir, enfant bénie ?

« La mer sous un soleil sans voiles,

La mer puissante, éblouissante

Qui, là-bas, rejoint l’infini. »

Juillet 1836

 

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris,

In, Emily Bronte : Poèmes (1836 – 1846)

Editions Gallimard, 1963

 

 

Tell me, tell me, smiling child,

What the past il like to thee ?

« An Autumn evening soft and mild

With a wind that sighs mournfully ? »

 

Tell me, what is the present hour ?

« A green and flowery spray

Where a young bird sits gathering its power

To mount and fly away ? »

 

And what is the future, happy one ?

« A sea beneath a cloudless sun ;

A mighty, glorious, dazzling sea

Stretching into infinity. »

July, 1836

 

C. W. Hatfield : « The Complete Poems of Emily Jane Bronte,

Revised from Manuscripts »

Columbia University Press, New-York, 1941

Voir aussi :

Il devrait n’être point de désespoir pour toi / There should be no despair for you (02/03/2017)

Le soleil est couché / The sun has set (05/04/2017)

« Autour de moi des tombes grises... / « I see around me tombstones grey… » (01/08/2018)

« Mon plus grand bonheur... »  / « I’m appiest… » (30/06/2019)

« Je viendrai quand ... » / « I’ll come when …» (02/08/2019)

Viens-t’en avec moi / Come, walk with me (02/08/2020)

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29 juillet 2021

Mérédith Le Dez (1973 -) : Ombre penchée

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Ombre penchée

 

I

Entre dans la nuit des chambres mauves

à pas de louve l’ombre penchée

 

son écharpe froide

en écharpe glissée

au cou des gisants

bat le rappel

 

penche à pas de louve entrée

l’ombre blanche

des nuits mauves

 

sa main

flottée en bandeau de rien

au front intranquille

signe encore

 

Ouvre une bouche lente

à mots de louve

la mauve entrée

 

sa voix

rêvée en somme

au cœur étranglé

pince la corde

 

- Dans la nuit blanche des sombres passes

mauve à pas de louve entrée aux chambres

que veux-tu ?

 

II

Au chevet des vivants

l’ombre qui vient et part

comme elle veut

avec sa cape têtue qui frôle

 

En suspens rien qu’un souffle

 

Quelle main de neige imprime

sur la joue sa fleur maligne

qui va courant à demi-nue

semer la question

 

- Que veux-tu

ombre penchée

que viens-tu boire

aux yeux des endormis ?

 

III

L’ombre a ramené dans sa cape

le grand panier de nuit

doublé de blanc songe

et penchée aux anses des lits

compte les yeux clos

 

Quelle araignée jaillies des pupilles

quelles ramures aux tempes fêlées

de quel frisson de cape l’échine parcourue

devant l’horizon du mur

 

L’ombre est venue aux mille mains

aux pas de corde

coite dans la ruelle

le souffle de sa bouche comme vent de sable

ou geste de mer

 

- Que viens-tu faire aux inquiets ?

 

IV

Une fois

louve encore

avec la nuit pour manteau

confondue au mur

du même silence que le lit clos

elle fend de sa silhouette oblique

les songes

 

Ta présence

figure de proue échouée

aux blanches grèves

du dormeur

 

Ta présence

veilleuse aux maigres épaules

aux mains de plomb

sur la bouche

 

Ta présence

statue multiple

aux yeux brillants d’oiseau de proie

lapant d’autres yeux pour quel régal

 

Et parfois

venue du couloir comme du fond des âges

avec ce pas léger qui rend confiant

elle approche son visage de nourrice

 

Ton visage d’ombre

rencontre implacable

troué de vide

si près penché

 

V

D’autres nuits

encore

l’ombre surgie du vent

comme un nuage de sable

crisse au silence

 

Voici échevelée

qu’elle a suspendu

de son ventre multiple

la guirlande indistincte

aux murs alentour

 

Mille yeux

qu’on aurait reconnus

et qui dardent

une fièvre de jais

 

Mille mains

qu’on aurait tenues

et qui paumes à la renverse

ne donnent prises

 

Et absentes

au grand visage mauve

bouches comme des cratères

à la buée d’énigme

 

VI

Pour qui de nuit vaque au secret d’un rêve

elle ouvre les chambres

des convalescents murés

soudain tirés

de leur suaire

 

Elle prend un soir le visage

d’une

qui fut pâle gisante

à l’œil mal clos

aux lèvres entrouvertes

 

Elle glisse un soir dans le songe

la forme d’un dos

familier

qu’on avait oublié

dans une allée de terre

 

Elle demande qu’on l’approche

elle fait signe de venir

mais voilà qu’elle s’éclipse au bord du talus

avec ses yeux de jais

et ses paumes verticales

 

- Que veux-tu patiente au jardin

que viens-tu cueillir

ou refuser ?

 

VII

Ombre penchée

aux intranquilles au corps lié

de quelle parole es-tu le signe

que dis-tu bouche noire

 

L’ovale de ton ventre ouvre quelle surprise à l’étreinte

 

La sollicitude a guidé ton pas de soie

à moins que tu ne viennes louve

aux liens de revanche

rôder aux nuits blanches

avec un goût de mort

 

Quatre chevaux de hasard

Editions Folle Avoine, Bédée (35137), 2015

Voir aussi :

Pièces pour un piano (30/07/2017)

« Il y a la guerre ... » (29/07/2018)

Souviens-moi (30/07/2019)

« Je veux un champ d’étoiles... » (29/07/2020)

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19 juillet 2021

Florence Pazzottu (1962 -) : « de la nuit le noir aiguillon... »

FlorencePazzottu[1]

 

 

de la nuit le noir aiguillon

langues amers méandres

mûrit la voix

lève la terre

par la mort

enchantée

 

inachevée en son murmure

mûrit la voix lève la terre

larves et graines promises éprises

haut deuil

chant d’os de roche frisson de chair

haut deuil

 

rien n’est silence

 

en son cercle indolent

douleur d’éternité

chavire

presque accompli

chavire

 

son sang brouillé

 

Le Nouvel Ecriterres, N° 3, Automne 1990

29720 Plonéour-Lanvern,1991

Voir aussi :

« éteint l’amer rivage... » (19/07/2020)

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12 juillet 2021

Wisława Szymborska (1923 – 2012) : Prêt-à-vivre / Życie na poczekaniu.

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Prêt-à-vivre

 

Voilà du prêt-à-vivre.

Pièce sans répétition.

Corps sans essayage.

Tête sans réflexion.

 

J’ignore le rôle qu’on me fait jouer.

Je sais seulement qu’il ne peut être qu’à moi.

 

L’intrigue, je suis bien obligée

de la démêler une fois sur scène.

 

Préparée à la diable pour cet honneur de vivre,

j’ai du mal à soutenir le tempo de l’action.

J’improvise, bien que l’improvisation m’écoeure.

Je bute à chaque instant sur l’ignorance des choses.

Mes manières fleurent sans doute la province.

Mes instincts n’ont sûrement rien de professionnel.

Le tract est une excuse, et une humiliation.

Je trouve cruelle ces circonstances atténuantes.

 

Mots et réflexes impossibles à retirer,

étoiles mal comptées,

caractère comme un manteau boutonné en courant,

voilà les conséquences pénibles de la hâte.

 

Ah, si j’avais pu seulement répéter un mardi,

ou revoir les détails d’un jeudi, juste un seul.

Mais voilà déjà vendredi, dont j’ignore le scénario.

« Est-ce admissible ? » Je croasse (on ne m’a pas laissé

le temps de m’éclaircir la gorge en coulisse).

 

Trêve d’illusions, ce n’est pas une audition sommaire

dans un environnement provisoire. Certes, non.

Traversant le décor, je vois qu’il est solide.

Je m’étonne de la précision des accessoires.

La scène tournante semble rodée depuis longtemps.

On a branché jusqu’au plus lointaines nébuleuses.

Je n’ai plus aucun doute, c’est la première.

Et quoi que je fasse maintenant,

deviendra pour toujours ce que j’ai fait.

 

Traduit du polonais par Piotr Kaminsky

In, « Wistawa Szymborska : De la mort sans exagérer /

O smierci bez  presady »

Wydawnictwo literackie, Krakow ,(Poland), 1997

 

 

Życie na poczekaniu.

 

 Życie na poczekaniu.

Przedstawienie bez próby.

Ciało bez przymiarki.

Głowa bez namysłu.

 

 

Nie znam roli, którą gram.

Wiem tylko, że jest moja, niewymienna.

 

 

O czym jest sztuka,

zgadywać muszę wprost na scenie.

 

 

Kiepsko przygotowana do zaszczytu życia,

narzucone mi tempo akcji znoszę z trudem.

Improwizuję, choć brzydzę się improwizacją.

Potykam się co krok o nieznajomość rzeczy.

Mój sposób bycia zatrąca zaściankiem.

Moje instynkty to amatorszczyzna.

Trema, tłumacząc mnie, tym bardziej upokarza.

Okoliczności łagodzące odczuwam jako okrutne.

 

 

Nie do cofnięcia słowa i odruchy,

nie doliczone gwiazdy,

charakter jak płaszcz w biegu dopinany -

oto żałosne skutki tej nagłości.

 

 

Gdyby choć jedną środę przećwiczyć zawczasu,

albo choć jeden czwartek raz jeszcze powtórzyć!

A tu już piątek nadchodzi z nie znanym mi scenariuszem.

Czy to w porządku - pytam

(z chrypką w głosie,

bo nawet mi nie dano odchrząknąć za kulisami).

 

Złudna jest myśl, że to tylko pobieżny egzamin

składany w prowizorycznym pomieszczeniu. Nie.

Stoję wśród dekoracji i widzę, jak są solidne.

Uderza mnie precyzja wszelkich rekwizytów.

Aparatura obrotowa działa od długiej już chwili.

Pozapalane zostały najdalsze nawet mgławice.

Och, nie mam wątpliwości, że to premiera.

I cokolwiek uczynię,

zamieni się na zawsze w to, co uczyniłam.

 

 

Wielka liczba

SW " Czytelnik”, Warszawa (Poland), 1976

Voir aussi :

Une voix dans la discussion sur la pornographie / Głos w sprawie pornografii (21/01/2017)

Haine / Nienawiść (26/02/2017)

Monologue pour Cassandre / Monolog dla Kasandry (04/04/2017)

Psaume / Psalm (14/07/2017)

Impressions théâtrales / Wrażenia z teatru (12/07/2018)

Ca va sans titre / Może być bez tytułu (12/07/2019)

La femme de Loth /Żona Lota (12/07/2020)

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