Femmes en Poésie

19 février 2018

Zu Shuzhen / 朱淑真 (1135 – 1180) : Touchée par les paroles d’un fermier pendant les chaleurs sèches

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Touchée par les paroles d’un fermier

pendant les chaleurs sèches

Kure wen tianfu yu you gan

 

Roue du soleil, feu charrié qui brûlent le ciel infini,

Jours caniculaires du sixième mois,

Les nuages secs en dix mille paliers rougeoient sans pleuvoir,

La terre se fend, les fleuves tarissent, poussière soulevée par le vent.

Les paysans craignent la mort des grains dans les champs,

Pédalent dans les norias, secourant les champs sans répit.

En ces longues journées, affamés, assoiffés, gorges en feu,

Sueur de sang, dure besogne mais à qui s’adresser ?

On a semé, planté, labouré, sarclé, notre travail est fait,

Mais toujours l’inquiétude d’un automne tardif sans moisson.

Les arcs-en-ciel ne viendront pas, en vain nous nous affairons,

Pleins de rancœur et sans lever la tête nous pleurons vers le ciel.

Je vous transmets ces mots, garçons indifférents des riches maisonnées,

Avec vos turbans de soie et vos éventails de plume, qu’allez-vous faire ?

Dans les champs le riz vert est à demi desséché et jauni,

Et vous tranquillement assis dans vos hautes salles, qu’en savez-vous,

     qu’en savez-vous ?

 

Traduit du chinois par Stéphane Feuillas

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

Voir aussi :

Sur l’air « Sheng tsa tse » (23/04/2017)

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07 février 2018

Sabine Sicaud (1913 – 1928) : Chemins du Nord

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Chemins du Nord

 

Lorsque « je pâlissais au nom de Vancouver »

et que j’étais du Nord,

trop de froid traversait ma pelisse d’hiver

et mon bonnet de bêtes mortes.

Mes frères chassaient les oursons

jusqu’au fond des grottes de fées;

du sang parlait sous leurs trophées,

les Tomtes se cachaient, le vent hurlait aux portes

et la glace barrait les fjords

lorsque j’étais du Nord.

Murs blancs du froid, prison.

Je ne voyais jamais passer Nils Holgerson.

Selma, Selma, pourquoi m’aviez-vous oubliée?

Il fallait naître à Morbacka, le jour de Pâques.

Je savais bien pourtant que j’étais conviée…

 

Les poèmes de Sabine Sicaud

Editions Stock, 1964

Voir aussi :

«Vous parlez ? (14/04/2017)

 N’oublie pas la chanson du soleil, Vassili… » (05/01/2017)

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05 février 2018

Louise Labé (1526 – 1566) : « Ne reprenez, Dames… »

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Ne reprenez, Dames, si j'ai aimé,

Si j'ai senti mille torches ardentes,

Mille travaux, mille douleurs mordantes,

Si en pleurant j'ai mon temps consumé,

 

Las ! que mon nom n'en soit par vous blâmé.

Si j'ai failli, les peines sont présentes,

N'aigrissez point leurs pointes violentes :

Mais estimez qu'Amour, à point nommé,

 

Sans votre ardeur d'un Vulcain excuser,

Sans la beauté d'Adonis accuser,

Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureuses,

 

En ayant moins que moi d'occasion,

Et plus d'étrange et forte passion.

Et gardez-vous d'être plus malheureuses !

 

Voir aussi :

« Baise m’encor, … » (16/01/2017) 

« Je vis, je meurs… » (12/02/2017)

« Tant que mes yeux… » (24/04/2017)

 

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27 janvier 2018

Francine Caron (1945 -) : Jetée

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Jetée

(Le Pouliguen)

 

Terre insolite comme héritée des eaux

balayée d’incendies de glace

léchée

grande caresse femme à femme

de l’accrue paresseuse des ondes

Harem gris vert

qui s’éternise et enfle

et disparaît et se diffuse

éventail moiré d’or  qui sombre et se respire

               je suis de tes vagues de vent

de tes courses marines

de tes épaves et de tes trésors hachurés

Le mouvement le mouvement sans cesse

et ce destin

d’être la fille

               la fille de la Lune et du Levant

 

(A Albert Yvin)

 

Terres celtes

Hérault Editions, 1986

Voir aussi :

« Midi - La mer caresse… » (01/04/2017)

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24 janvier 2018

Shū Ting / 舒婷 (1952 -) : La perle, cette larme de mer

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La perle, cette larme de la mer

 

Dans ma paume tremblante est posée une perle,

telle une larme jaune pâle gouttant de la mer…

 

quand les flots s’éloignent pleins de ressentiments,

sanglotent devant la blanche poitrine de la terre,

elle est larme brûlante dans les yeux du héros,

elle a sa loyauté,

la lumière envieuse

                   ne saurait la changer en goutte d’eau pure ;

quand l’ovation des vagues s’approchent,

la terre à bras ouverts accueille l’être aimé,

elle est fils de famille noble sur le sein d’une jeune fille

elle est sentimentale comme le cœur d’une jeune fille

le temps dans pitié

                    ne peut flétrir ses pétales.

 

Elle est maints étreintes

                    et adieux dans les larmes

et parmi tant de joies mêlées de tristesse

                    strophes sublimes abandonnées

elle est maints matins de brume

                    maintes nuits de pluie

et en de maintes années

                    cette harmonie musicale oubliée.

 

dispersée…

                    le sang des vaincus,

érigées…

                    les stèles des vainqueurs.

Elle fut témoin de la gloire empestant le sang,

elle a consigné des crimes grandioses.

 

Elle, si grandiose,

ses contours, ses coloris

englobent un vague et vaste univers,

résument ce monde immense ;

elle, si petite, pure comme mes vers,

le vent qui me fustige en gémissant,

ne peut l’arracher de ma paume.

 

Telle une larme jaune pâle gouttant de la mer,

dans ma paume tremblante est posée une perle …

 

Traduit du chinois par Chantal Chen-Andro

In, « Le ciel en fuite. Anthologie de la nouvelle poésie chinoise »

Editions Circé, 88210 Belval, 2004

Voir aussi :

? ! (03/03/2017)

Au chêne (09/04/2017)

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12 janvier 2018

Gilberte H. Dallas (1918 – 1960) : « J’ai plongé mon avide soif… »

 

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     J’ai plongé mon avide soif dans l’algue de ton corps sur l’enclume reposé,

splendide charogne, trésor des Galapagos j’ai plongé mes mains dans tes

entrailles en ai retiré  la robe de pierres de la Dame Noire, pierres d’herbes,

d’eau et de ciel, pierres de fils et de soleil.

     J’ai plongé mes mains dans ton ventre, en ai retiré le cheval de bois blanc

comme un astre, avec son harnais de tulipe.

     J’ai plongé mes mains et mon visage dans ta chair pourrissante et j’en ai

retiré ton cœur rongé par un gros chat,  ton cœur qui continue à battre au creux

de mes mains plus vivant que le Kohi-Noor, plus précieux que le chariot de

la mer.

     J’ai embrassé tes seins roides, beaux comme la pérennité et ta bouche,

colchique de cendre, a dit : haine.

     Tes yeux me l’ont encore répété lorsque j’ai soulevé leurs paupières, oh !

Madeleine.

     Alors avec un tour j’ai creusé ta tempe nacrée. En jaillirent les brises

voraces qui de ton cerveau firent une loque d’azur.

 

Alphabets de soleil

Editions Seghers, 1952

Voir aussi :

« Des soleils noirs… » (19/04/2017)

 

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04 janvier 2018

Christine de Pisan (1361 – 1430 ?) : Je ne sais comment je dure

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Je ne sais comment je dure

 

Je ne sais comment je dure,

Car mon dolent cœur fond d'ire

Et plaindre n'ose, ni dire

Ma douloureuse aventure,

 

Ma dolente vie obscure.

Rien fors la mort ne désire.

Je ne sais comment je dure.

 

Et me faut, par couverture,

Chanter que mon cœur soupire ;

Et faire semblant de rire.

Mais Dieu sait ce que j'endure ;

Je ne sais comment je dure.

Voir aussi :

La fille qui n’a point d’ami (13/03/2017)

« Seulette suis… » (20/04/2017)

 

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08 décembre 2017

Anne-José Lemonnier (1958 -) : « Au lieu de pleurer… »

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Au lieu de pleurer

sur la tombe du jeune mort

les amis se recueillent

dans le chant familier

 

qui l’aidait à franchir

les heures vers la nuit

et qu’il a revêtu

un matin pour mourir

 

afin que cet air

lui prête quelquefois

des bras pour entourer

les vivants bien – aimés

 

Linceul

de l’émotion humaine

la musique abrite

pour tous les jours

 

son âme qui respire

et son pas de silence

son sourire le plus secret

un vol de mouettes sur les vagues

 

Une langue sauvage

Editions Rougerie, 1996

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05 décembre 2017

Claire Genoux : « Vague immense de nos voix… »

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Vague immense de nos voix

respirations qui nous rongeaient le ventre

vague immense de nos souffles

au-delà des voûtes comme de très hauts nuages

 

chevelure de nos voix peignée par les doigts du vent

toison léonine aux boucles rousses de nos salives

nos haleines ondulaient comme des guirlandes

par-dessus les arbres et tous les toits de la ville

chevelure nouée de nos cris

- large bandeau au front des montagnes

longue tresse d’air qui s’ébroue

en lançant des appels aux sillages inconnues

 

chevelure de nos voix là-bas

averse étourdissante et fauve à l’épaule de la terre

 

Saisons du corps

Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens (Suisse), 1999

Voir aussi :

Ne rien dire de mon corps (03/02/2017)

 « Gardons ce corps solide… » (10/03/2017)   

« Novembre… » (11/04/2017)

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12 novembre 2017

Sylvia Plath (1932 – 1963) : Berck plage / Berck-plage

 

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Berck plage 

 

Et voilà la mer, cette grande absence.

Le soleil – ventouse aspire ma brûlure.

 

Des sorbets aux couleurs électriques, puisés à même le gel

Par de pâles filles, courent le ciel en des mains écorchées

 

Pourquoi ce calme ? Que me cache-t-on ?

J’ai deux jambes et je vais souriante.

 

Un étouffoir de sable tue les vibrations ;

Il s’étend sur des milles, les voix amenuisées

 

Flottent irréelles et rétrécies à demi.

La ligne de vision, échauffées par les surfaces nues,

 

Revient en boomerang et nous blesse.

Pourquoi s’étonner de ses lunettes noires,

 

Pourquoi s’étonner de sa noire casaque ?

Et le voilà qui vient parmi les pêcheurs

 

Qui lui font un mur de leurs dos.

Ils manient ces verts et noirs losanges comme des lambeaux de chair.

 

La mer, qui les cristallise, recule et rampe,

En mille vipères qui sifflent de détresse…

 

Traduit de l’anglais par Laure Vernière

In, Sylvia Plath : « Ariel »

Edition des Femmes, 1978

Voir aussi :

L’agneau de Marie / Mary’s Song (09/03/2017)  

Lettre d’amour / Love letter (16/04/2017) 

 

Berck-plage

 

This is the sea, then, this great abeyance.


How the sun's poultice draws on my inflammation.



Electrifyingly-colored sherbets, scooped from the freeze


By pale girls, travel the air in scorched hands.



Why is it so quiet, what are they hiding?

I have two legs, and I move smilingly..



A sandy damper kills the vibrations;


It stretches for miles, the shrunk voices



Waving and crutchless, half their old size.


The lines of the eye, scalded by these bald surfaces,



Boomerang like anchored elastics, hurting the owner

.
Is it any wonder he puts on dark glasses?



Is it any wonder he affects a black cassock?


Here he comes now, among the mackerel gatherers



Who wall up their backs against him.


They are handling the black and green lozenges like the parts of a body.



The sea, that crystallized these,


Creeps away, many-snaked, with a long hiss of distress.

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