Femmes en Poésie

25 juin 2022

Angèle Vannier (1910 – 1980) : Poème fermé

angele-vannier-couverture[1]

 

Poème fermé

à Théophile Briant

 

Un oiseau invisible existe dans l’espace

Et chaque battement de ses ailes enfante

Un compagnon de vol dans un univers clos.

 

Mon âme dort sous des paupières transparentes.

 

Egypte aux cheveux longs ma sœur en Osiris

Je vais sur ma bruyère en glanant des ibis

En cherchant les morceaux de mon rêve éclaté.

Je ne suis pas de cette histoire sans parole

Qu’on me raconte à la veillée pour m’endormir

Mes aïeux ont tourné la tête du menhir

Mais je connais le sol que ses racines mangent

Et mes fils au sang froid me trahissent tout haut

Machinistes du siècle esclaves de leur peau

A chaque tour de roue ils écrasent un ange.

 

Mon âme ouvre les yeux pour prendre du repos.

 

De son chant l’alouette efface mes péchés

De son aile m’écrit ma juste parole.

Je sais que l’œil de lynx éventre la ténèbre

Que j’ai subi l’affront de vivre sans vertèbre

Que j’ai sept noms cachés dans un de me regards

Que mon cops glorieux n’attend que mon audace

Pour marcher simplement dans un champ de blé noir.

 

Un oiseau divisible existe dans l’espace.

 

A hauteur d'ange

La maison du poète, Dilbeek (Belgique),1955

Voir aussi :

L’aveugle à son miroir (29/06/2017)

J’adhère (25/06/2018)

« Je suis née de la mer » (25/06/2019)

Vent printemps (25/06/20)

Pierre levée (25/06/2021)

Posté par bernard22 à 12:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


22 juin 2022

Erika Vouk (1941 -) : « Mur blanc qui s’effrite... » / « Bel kršni zid... »

Erika_Vouk_2-1[1]

 

Mur blanc qui s’effrite, alentour le désert,

un inconnu y a gravé des vers obscurs.

Est-ce le vent qui a creusé la pierre ? Ou l’écriture ?

Des moines l’ont-ils jamais transcrite ?

 

Tout ce vaste pays de dunes, pâle, étourdie,

elle demeure sur place, enfoncée jusqu’aux chevilles, fragile,

un éclat d’asphalte dans les yeux et en sueur

dans les bras du  sombre amant qu’elle a en tête.

 

Traduit du slovène par Barbara Poganik et Ludovic Janvier

In, « Les Poètes de la Méditerranée. Anthologie »,

Editions Gallimard, Culturesfrance (Poésie), 2010

Voir aussi :

« Le long du lit tari... » / « Po presahli beli strugi... » (21/05/2020)

 « La nuit va tomber... / « Ze skorajnoč... » (22/06/2021)

Posté par bernard22 à 16:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

18 juin 2022

Rita Mestokosho (1966 -) : Il s’appellera la mer

Image1[1]

 

Il s’appellera la mer

 

Il avait le nom

de la mer

du vent

 

Le vieux pêcheur me l’a donné

de ses mains vieillies

 

Il s’appellera la mer qui suit le vent

et quand le printemps se jettera sur nous

il sera un Innu

il marchera le chemin de ses ancêtres

je lui offrirai une île

 

j’attends l’aube pour chanter sa naissance

je prie pour qu’il grandisse paisiblement

dans le ventre de sa jeune maman

son papa est mon fils

hier Grand Homme souriait ses rêves

aujourd’hui il veut être libre

 

Le vieux pêcheur

 

Il fait un temps de poème. Volume 2

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men

Filigranes Editions, 22140 Trézélan, 2013

Voir aussi:

Un peuple sans terre (26/04/2017)

Aide-nous, grand-père / Uitshinan Nimushum (11/03/2018)

Mistapéo, l’âme de la Tierra (08/03/2019)

« J’ai rêvé du Paradis... » (16/06/2021

Posté par bernard22 à 19:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

13 juin 2022

Takaiko (Fujiwara No Koshi, Impératrice Nijô) / 藤原高子 (842 – 910) : « La neige tombant encore...

lovestory[1]

 

La neige tombant encore

Le printemps est arrivé.

     Du rossignol

Les larmes gelées

Maintenant vont-elles fondre ?

 

Traduit du japonais par Gaston Renondeau

in, « Anthologie de la poésie japonaise classique »

Editions Gallimard (Poésie), 1971

Posté par bernard22 à 15:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

10 juin 2022

Françoise Morvan (1958 -) : Le bois des fables

morvan-2-article[1]Françoise Morvan © D. R.

 

Le bois des fables

 

Près de la cheminée le vieux fauteuil à fable

Où le renard et la cigogne achevaient en silence

De part et d’autre d’un vase à long col

Un duel poussif dans la grisaille des feuillages

Montrait au loin comme sorti d’un rêve

Un grand château tranquille à deux tourelles

Et c’est bien là qu’il aurait fallu vivre

 

Torpeur des bois bleutés paix des ombrages

Fables de La Fontaine et contes de Perrault

Laissant surgir loin des maîtres d’école

Et du feu de la cendre et des devoirs

Une princesse ou l’autre assistée par les fées

Privilège accordé à l’heureuse ignorance

Robe couleur du temps miroir soulier de verre

 

Les mains glissant le long des accoudoirs

A moulure ondulée comme le col d’un cygne

Il suffisait de s’envoler vers les orées

Les pieds légers bien au-dessus du tapis gris

Pour entrer en douceur au bois des fables

Narguant les loups les lions les rois à barbe bleue

Monde simple à revoir au fil des jours de pluie.

 

 

Assomption

Editions Mesure, 2019

Voir aussi :

Retour / Allège (08/06/2021)

Posté par bernard22 à 16:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


08 juin 2022

Anise Koltz (1928 -) : Un monde de pierres (II)

images[1]

 

Un monde de pierres (II)

 

La matière grise

installée dans ma tête

se bloque

 

Pourquoi ne puis-je aller

au-delà de mes pensées

 

Comment forcer un démarrage

une accélération

de mon cerveau ?

 

Car la nuit reste daltonienne

le monde reste sans réponse

 

 

Le temps triche

avec la réalité

 

Chaque clarté

finit par s’obscurcir

 

Les visages vieillissent

et se perdent dans le miroir

           - - - -

Mon passé est la réponse

à la question du futur

           - - - -

Tout est signe

 

Il n’appartient qu’à ceux

qui savent le déchiffrer

 

 

Tous les jours

je réinvente

la réalité factice du monde

 

Parmi ses apparences

une marée noire de mots

inonde ma page

où le poème se balance

entre songe et réalité

 

 

Non je ne porterai pas

la croix du Christ

 

Je porterai le drapeau

de la liberté

 

Je saluerai Eve

désobéissante

 

Nous donnant la liberté

l’amour des contraires

 

J’éviterai ce monde

qui écrit son histoire

avec le sang des hommes

 

 

Dans mes poèmes

je retrace

ma géographie intérieure

 

Mes pensées

alourdissent ma parole

 

Je perds les questions

à travers mes réponses

 

Une marée noire de mots

inonde ma page

           - - - -

Qui suis-je ?

qui me dirige ?

 

Ma vie est opaque

comme le brouillard

qui m’entoure

 

Souvent la joie

est une tristesse déguisée

 

 

L’univers est un miroir

 

Il reflète les mêmes lumières

que nous portons en nous

           - - - -

Je trébuche sur l’avenir

 

Marchant

sans jamais arriver

 

Chaque être devient prisonnier

de l’autre

 

La nuit

j’entends les morts

traverser ma chambre

 

Venus d’un passé lointain

ils ont oublié la parole

 

Recouvert de plumes

tachetées de sang

ils arrivent

 

Devenus frères des vautours

ils me réveillent

par le claquement de leurs ailes

 

 

 

La mémoire

a construit le temps

 

Le monde est fait

d’après les images

que nous lui attribuons

 

Chaque parole

parlée ou écrite

contient notre mortalité

           - - - -

 

Aucune de nos complaintes

ne sera entendue

 

Dieu est sourd-muet

apprenez-lui

le langage gestuel

 

 

 

le temps

ne cesse de se réinventer

 

Retombant chaque jour

dans son moule initial

           - - - -

Chaque matin

après lui avoir brossé les ailes

 

Je range mon ange gardien

dans le placard

 

 

 

Dans ton sang

nagent les continents

 

L’alphabet saltimbanque

marche

sur les lignes tendues

de ta page

 

Avance dans tes poèmes

« danse avec les loups »

           - - - -

Je suis présente

et absente à la fois

 

Marchant sans but

d’un horizon à l’autre

 

Les lettres de l’alphabet

me poursuivent

 

Mes poèmes sont des pierres

du mur de lamentation

 

 

 

Combien de fois

ai-je tourné

autour du soleil

 

Même en dormant

je continue

à accompagner la terre

blottie sous mes couvertures

comme un animal

qui hiverne

 

Toute ma vie

n’a été qu’un dialogue

avec la mort

 

 

 

Une nouvelle saison s’annonce

 

Dans les arbres la sève descend

dans tout ce qui vit

et respire

le battement de mon cœur rebelle

 

Où est le sens dissimulé

de ce théâtre saisonnier

où le souffle s’accorde

aux brumes matinales

 

Dans le tournoiement fou

de l’univers

j’éteins le jour

comme une bougie

 

Un monde de pierres

Editions Arfuyen, 2015

Voir aussi :

Un monde de pierres (I) (08/12/2021)

Posté par bernard22 à 18:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

26 mai 2022

Edith Azam (1973 -) : Tout Tom tout seul

131121750[1]

 

Tout Tom tout seul

 

Tom. Tom tout seul. En boule, électrisé. Tom ses mains, ses

mains l’ont reconnu. Le corps a reconnu son nom. Mais Tom

toujours, toujours mémoire : Partie. Ne sait plus toujours

rien Tom. Aucun accès fichiers mémoire. A ses poignets la

ligne juste, la juste ligne : Couteau / Mémoire.

 

Tom, toute la mémoire dans le corps, tout Tom rouler en

boule, respire lentement. Essaie de défiger les choses. Essaie

de trouver sensation pour rétablir contact au monde. Tom,

tout Tom du bout des doigts s’approche pas à pas de lui-

même, caresses sur visage, respire lentement, respire.

 

Tout Tom le corps, le corps de Tom, l’entier du corps de Tom

revient. Tom chaud, trop chaud. Sa peu même, il croit

qu’elle brûle. Et dans sa tête, pareil : Ca brûle.

 

Tom tout seul va vers la fenêtre. Regarde seul, entre

barreaux. Avec les mains, il s’y agrippe. Sans violence. Il se

cramponne fort. Fort tellement, qu’au milieu, dans les

mains, sur les lignes, ça fait mal, ça cuit.

 

Accroché aux barreaux. C’est comme ça qu’il prie Tom, avec

les yeux remplis de grillage. Et c’est comme ça qu’il est tout

le temps : A prier, lèvres ouvertes, comme pour la pluie, la

gober comme avant. A prier souffle court, narines dilates,

Tom : animal sauvage.

 

A l’horizon : Rien. Ciel sur grillage. Mains sur barreaux, sel

sur fissure : la ligne juste.

 

Tout Tom tout seul

in Revue « Lgo, N°1 », Juin2007

Editions Le grand Os, 31200 Toulouse

Posté par bernard22 à 16:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

19 mai 2022

Saphô / Σαπφώ (vers 630 – vers 580 av. J. C.) : « Je ne change point... »

131054639[1]Statue de Sapho par Pierre Travaux, 1859. Musée du Louvre

 

 

Je ne change point, ô vierges de Lesbos !

Lorsque je poursuis la Beauté fugitive,

Tel le Dieu chassant une vierge au peplos

Très blanc sur la rive.

Je n’ai point trahi l’invariable amour.

Mon cœur identique et mon âme pareille

Savent retrouver, dans le baiser d’un jour,

Celui de la veille.

Et j’étreins Atthis sur les seins de Dika.

J’appelle en pleurant, sur le seuil de sa porte,

L’ombre, que longtemps ma douleur invoqua,

De Timas la morte.

Pour l’Aphrodita j’ai dédaigné l’Eros,

Et je n’ai de joie et d’angoisse qu’en elle :

Je ne change point, ô vierges de Lesbos,

Je suis éternelle.

 

Traduit du grec par Renée Vivien

In, Renée Vivien : « Sapho. Traduction nouvelle avec le texte grec »

Alphonse Lemerre éditeur, 1903

Voir aussi :

 « Je t’ai possédée, ô fille de Kuprôs ! » (22/02/2017)

Aphrodite / εἰς Ἀφροδίτην (30/03/2017)

A une aimée (10/05/2017)

Nocturnes (14/05/201919)

 « Et je ne reverrai jamais... » (13/05/2020)

« ... Rien n’est plus beau... » (13/05/2021)

Je serai toujours vierge (27/06/2021)

Posté par bernard22 à 12:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

01 mai 2022

Marcela Delpastre (1925 – 1998) : Le pays mort / Lo pais mòr (01/04/2022)

022440

 

Le pays mort

 

     Je parle d’un pays mort qui ne sait pas s’il vit encore.

D’un pays mort dans ses ronces ; dans la rouille de ses rigoles.

D’un pays qui s’oublie lui-même.

     Je suis née d’un pays qui meurt tous les jours dans son âme et sa chair.

     Qui meurt de ses vieux accablés de travail le nez contre la terre ;

     et de ses fils fauchés dans la sève et la fleur comme l’herbe de juin ;

     ses filles qui s’en vont, le vent les emporte.

     Je suis née d’un pays étranglé dans ses fontaines où personne ne prend

l’eau, jamais curées, dans l’eau qui se perd entre l’argile et les joncs.

     D’un pays qui meurt dans sa forêt estropiée, le jeune hêtre qui saigne, et le

châtaignier mort.

     D’un pays qui meurt dans ses terres froides, dans le désordre de ses prés en

friche.

     J’ai chanté d’un pays qui a oublié son âme. Et qui ne sait plus sa langue. Et

qui ne se souvient pas de ses chemins.

.................................................................................

 

Traduit de l’occitan par Marcelle Delpastre, 

 

Lo pais mòrt

 

     Parle d’un païs mòrt que ne sa pas si viu d’enguera.

D’un païs mòrt dins sas romecs ; dins la rulha de sas levadas.

D’un païs que s’oblida se-mesme.

     Sui naissut d’un païs que moris tots los jorns dins son arma e sa charn,

     que moris de sos vielhs abracats de trabalh lo nas contra la terra ;

     e de sos filhs sejats en la saba e la flor coma l’erba de junh ;

     sas filhas que s’en van, que lo vent las n’emporta.

     Sui naissut d’un païs estranglat dins sas fonts onte degun pren l’aiga, jamai

curadas, dins l’aiga que se perd en l’argiu e los juncs.

     D’un païs que moris en sa forest esmarranhada, los jòune fau que sagna, e lo

chastanh crebat.

     D’un païs que moris dins sas terras frejas, dins lo maugovern de sos prats

achampiats.

     Ai chantat d’un païs qu’a doblidat son arma. E que sap pus sa lenga. E que

se soven pas de sos chamins.

................................................................................

 

La vinha dins l’òrt,

Poème limousin avec traduction française

Escòle Jaufre Rudel, Bordeaux, 1967

 

Voir aussi :

« Entre toutes choses... » / « Entre tot... » (01/05/2020)

« Comme l’eau va un jour... » / « Coma l’aiga que vai, un jorn... » (01/05/2021)

 

Posté par bernard22 à 19:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

22 avril 2022

Marceline Desbordes – Valmore (1786 - 1859) : Ma chambre

desbordres_fdc[1]

 

Ma chambre

Ma demeure est haute,

Donnant sur les cieux ;

La lune en est l’hôte,

Pâle et sérieux :

En bas que l’on sonne,

Qu’importe aujourd’hui ?

Ce n’est plus personne,

Quand ce n’est plus lui !

 

Aux autres cachée,

Je brode mes fleurs ;

Sans être fâchée,

Mon âme est en pleurs ;

Le ciel bleu sans voiles

Je le vois d’ici ;

Je vois les étoiles

Mais l’orage aussi !

 

Vis-à-vis la mienne

Une chaise attend :

Elle fut la sienne,

La nôtre un instant ;

D’un ruban signée,

Cette chaise est là,

Toute résignée,

Comme me voilà !

 

Bouquets et prières

Dumont éditeur, 1843

Voir aussi :

Les Roses de Saadi (08/02/2017)

Qu'en avez-vous fait ? (20/031/2017)

Les séparés (25/04/2017)

« J’étais à toi... » (06/07/2018)

La lune des fleurs (22/04/2020)

La fileuse (22/04/2021)

Posté par bernard22 à 16:56 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :