Femmes en Poésie

26 janvier 2020

Louise Warren (1956 -) : L’Amant gris

warren_louise_credit_richard_gravel_1_

 

L’Amant gris

 

Tu ne sais pas grand-chose

de moi. Tu connais le goût

du vin laissé sur ma langue mais tu n’as pas goûté à ma bouche

gonflée de sommeil. Tu sais

que la nuit je vois des serpents et des flèches

sur les murs de ma chambre et j’entends siffler

des trains. Quand la lune est ronde,

elle fait des vœux, seulement les mercredis de pleine lune,

seulement les mercredis. Tu connais un échantillon de ma peau

et tu sais les tissus qui m’habillent. Tu as deviné

que la soie sauvage est agréable à toucher. Je ne te demanderai pas

de caresser ma tête, çà fait tellement longtemps. J’aime

quand tu me dis à bientôt et je m’obstine

à ne pas poser de rideaux aux fenêtres. Tu as appris mon âge :

tu l’oublies toujours. Tu ne reconnais pas encore ma voix

au téléphone. Dans la pièce vide, il y a un store,

c’est l’unique chose à manipuler dans l’ancienne chambre.

C’est parce que je ne te connais pas autrement

qu’à travers les apparences ... Que disais-tu

de ce chandail porté ce soir-là ?

 

L’Amant gris,

Editions Triptyque, Montréal (Québec), 1984

Voir aussi :

« Minuit moins vingt... » (02/02/17)

Posté par bernard22 à 12:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


12 janvier 2020

Gilberte H. Dallas (1918 – 1960) : A Vincent Van Gogh

9782232135071_475x500_1_1_

 

V

 

A Vincent Van Gogh

 

Dans la chambre hermétique et sur les routes de chrome plus closes encore, où

          vit ton amour

     Je t’ai vu.

     J’ai vu ton sang éclos en de grands tournesols, stigmates jaillissants de tes

mains comme de splendides soleils de quatorze juillet aux mains des facteurs et

des bougnats ;

     Perpétuelles toccatas de feu dans l’outremer de ta gloire.

 

Alphabets de Soleils

Editions Seghers, 1952

Voir aussi :

« Des soleils noirs… » (19/04/2017)

« J’ai plongé mon avide soif… » (12/01/2018)

« Les ancolies d’ébène... » (12/01/19)

Posté par bernard22 à 15:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

11 janvier 2020

Anna-Elisabeth de Noailles (1876 - 1933) : L’empreinte

Laszlo_Anna_de_Noailles_228x300_1_

 

L’Empreinte

 

Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,

D’une si rude étreinte et d’un tel serrement,

Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie

Elle s’échauffera de mon enlacement.

 

La mer, abondamment sur le monde étalée,

Gardera, dans la route errante de son eau,

Le goût de ma douleur qui est âcre et salée

Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.

 

Je laisserai de moi dans le pli des collines

La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,

Et la cigale assise aux branches de l’épine

Fera vibrer le cri strident de mon désir.

 

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle

Et le gazon touffu sur les bords des fossés

Sentiront palpiter et fuir comme des ailes

Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.

 

La nature qui fut ma joie et mon domaine

Respirera dans l’air ma persistante odeur,

Et sur l’abattement de la tristesse humaine

Je laisserai la forme unique de mon cœur...

 

 

Le Cœur innombrable

Calmann- Lévy, Editeur, 1901

Voir aussi :

« T'aimer… » (15/04/2017)

  Il fera longtemps clair ce soir (09/11/17)  

- Offrande à la nature (09/11/18)

 

Posté par bernard22 à 15:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

10 janvier 2020

Renée Vivien (1877 – 1909) : Vers le nord

220px_Ren_e_Vivien_1_1_

 

Vers le nord

 

Les mouettes s’en vont vers la mer, vers le nord,

Affermissant leur vol pour la lutte et l’effort,

L’air du large frissonne et souffle dans leurs ailes...

 

Les mouettes s’en vont vers la mer, vers le nord...

 

L’air du large frissonne et souffle dans leurs ailes,

Elles vont vers le nord aux neiges solennelles,

L’ondoyant infini ruisselle sous leurs yeux...

Elles vont vers le nord aux neiges solennelles...

 

Elles vont vers le rêve et le charme des cieux

Délicats et changeant comme une âme d’opale...

Ah ! Les lointains voilés, la neige virginale

Qui réfléchit l’azur atténué des cieux !

 

Elles vont vers la brume où flottent les fantômes,

Les pâles arcs-en-ciel, les glaciers et les dômes

Des montagnes, des fjords aux eaux froides, l’hiver,

 

Les roches et la brume où flottent les fantômes...

 

Le vent du nord s’élève au profond de l’éther :

L’odeur de l’océan est son baiser amer.

Voici que s’affranchit et roule dans l’espace

Le vent du nord, l’esprit glorieux de l’hiver...

 

Et, magnifiquement ivres de l’air qui passe,

Affermissant leur vol pour la lutte et l’effort,

Les mouettes s’en vont vers la mer, vers le nord.

 

Evocations

Alphonse Lemerre éditeur,1903

Voir aussi :

Victoire (04/02/2017)

Nocturne (15/03/2017)

Devant l’été (18/04/2017)

Posté par bernard22 à 16:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

07 janvier 2020

Prune Mateo (1978 -) : Les jours obscurs

prunemateo_209_1_

 

Les jours obscurs

 

o

on peut regarder le ciel très longtemps

oo

 

 

 

 

o

notre appartement

à Orlando

avait vue sur la baie

 

des heures

 

fixant les eaux

proche de m’assoupir

 

toujours attendre

jusqu’à ce que rien ne soit stable

oo

 

 

 

o

des heures

à

fixer les eaux

jusqu’à ce que tout s’évanouisse

 

l’eau est

ce vide

qui ne trouve pas de forme

 

il faudrait parler

agir

mais mes yeux prisonniers

 

cherchent

 

le seul vertige

oo

 

 

 

o

au début j’ai cru que c’était

la fatigue

ou l’ennui

 

c’est autre chose

 

une personne normale

n’est pas censée regarder

les

choses si longtemps

oo

 

 

 

o

avec tant d’espoir

oo

 

 

 

o

mes yeux s’échappent

au-delà de la ville

 

et j’ai l’impression

d’être

 

plusieurs personnes

oo

 

 

 

o

l’une d’elle est ici

à la fenêtre elle

contemple

 

le temps qui passe

sur

la place ensommeillée

 

mais je continue de croire qu’une autre quelque part

est en train de vivre ma vie

oo

 

 

 

o

des fois j’ai l’impression

d’avoir

mis en route une machine

dans ma tête

 

et j’aurais oublié de quoi il s’agissait au départ

 

maintenant c’est une voix rauque

qui parle à ma place

et décide généralement que les choses

ne valent

pas la peine d’être faites

oo

 

 

 

o

des hirondelles

 

des hirondelles en nombre

perdues

peut-être l’océan

 

oui

comment peut-on imaginer

oo

 

 

 

o

Derrière les cyprès

là où le jour tombe

sans hésiter

saute du pont

 

le danger est inutile

nos peurs sont inutiles

oublie tout çà

 

Regarde en bas

ce même vide chaque fois

oo

 

In, Revue « Conséquence,#2 »,2017

Posté par bernard22 à 19:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


27 décembre 2019

Fabienne Courtade (1957 -) : « Nuits / d’une noirceur à l’autre... »

AVT_Fabienne_Courtade_2198_1_

 

Nuits

d’une noirceur à l’autre

quel lambeau furtif

 

quel instant infime

retombe

nuit gravat      d’autres nuits

ou bien les mêmes

 

replis

foule qui passe

se répète

aubes aux lignes

 

lointaines

nuits     sur quoi

sur qui     viennent et s’érigent

ces mêmes levers

blancs morts vifs     aux anges des murs

avions-nous buté

mille fois

sans jamais plus arrêter

 

Nuits

foules

qui passe lorsque se répète

 

ce grand jeté des abîmes

crachat

ordure

tressaille

 

béante gouffre

 

porte qui claque

les dents crissent

sur l’obstacle

vide

 

nuis     et de grandes foules joyeuses

qui garde

ce couteau

prêt à frapper

 

gestes     un peu plus loin

ou en retrait     à la dérobée

regarder

sous les paupières

 

lisières

tache     esquive des poussières

des nuits     et de grands vents de grands pays

basculent

 

Nous, infiniment risqués

Editions Verdier, 11220 Lagrasse, 1987

Posté par bernard22 à 18:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

18 décembre 2019

Joyce Mansour (1928 – 1986) : « Les vices des hommes... »

AVT_Joyce_Mansour_1787_1_

 

Les vices des hommes

Sont mon domaine

Leurs plaies mes doux gâteaux

J’aime mâcher leurs viles pensées

Car leur laideur fait ma beauté.

 

Cris

Editions Seghers, 1953

Voir aussi :

Bleu comme le désert (15/01/2017) 

Le téléphone sonne (18/02/2017)

Chant arabe (22/03/2017)

 « Vous ne connaissez pas… » (29/04/2017)

Trous noirs (22/03/2018)

Posté par bernard22 à 10:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

15 novembre 2019

Lucie Thésée (? – 19...) : « Beau comme ... »

117510430_1_

 

Beau comme…

 

     Beau comme une haute vague écumante jaillissant dans un globe de cristal.

     Beau comme un léger souffle dans le tulle de la vie.

     Beau comme un pleur à la pointe d’un jour radieux sur in visage parfaitement

immobile. 

     Beau comme la flamme.

     Beau comme un immense ciel insondable percé d’une étoile de dernière

grandeur.   

 

     Mais beau comme un ciel de mer et une terre comme fond de la mer

     Mais beau comme ciel de mer, et terre comme fond de mer… Passionnant 

à voir ce que l’homme pourrait être dans le tableau

 

     Beau comme un dormeur à ciel ouvert dans la fourmillante activité d’une

grande nuit tropicale.

     Beau comme le fascinant décor du grand minuit tropical entre deux doigts

aux ongles félins…

     Beau comme le vol de feu d’une multitude de lucioles éclatant d’une mer

plate sans horizon par une nuit marine.

     Beau comme une bulle de savon irisée percée d’une fine épingle et effleurant

sans cesse une robe noire.

     Beau comme un cœur traversé d’une flèche d’arc-en-ciel.

 

     Beau comme une ombre géante lentement mouvante sur une cloison en

demi-teinte

     Beau comme le mouvement

     Beau comme la vie avec le poison de la vie

     Beau comme le sang du soleil…

 

Revue « Tropiques, N° 5, Avril 1942 »

Fort de France, Martinique, 1942

Posté par bernard22 à 16:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

25 octobre 2019

Déwé Gorodey (1949 -) : Nuits nues

dewe_gorode1_1_

 

Nuits nues

à toi, ma sœur kanake

 

                              Nuits nues

                              Ombres sans lune

                              Seul l’aveugle à vie

                              vit avec ta peau

                              belle

                              femme qui attend

                              dans les nuits nues

 

Tu es la iule (1) errante au bord des sources le long des rivières et des ruisseaux

tu t’enroules dans ta chevelure qui te recouvre toute

Puis à la venue du guerrier qui poursuit la fille enfuie de la Tribu

tu te dénudes tu te découvres tu t’ouvres

Et l’âme du fils de la tribu

pénètre dans ta chevelure et s’y perd

L’âme du fils de la tribu l’esprit du guerrier

sont devenus la case où vit la iule errante

 

Tu es la fleur sans cesse effeuillée par les souffles du récif le dieu cyclone

tu te laisses cueillir au gré des nuits interminables

par les mains les doigts qui manient les sagaies les haches ostensoirs et les

     casse-têtes

tu t’abandonnes tu te fanes tu revis

et tes mains du tayo (2) se lassent

et les armes du tayo reposent en paix

les haches les sagaies les casse-têtes se sont endormis

et sont sages totems de tes pétales immortels

 

Tu es la pluie limpide qui hante la haute montagne gardienne des esprits tabous

 

L’appel anxieux du sorcier faiseur de pluie te tente

Devenue multitude pour lui tu quittes les nues

dans la noire folie des eaux

Et la danse du sorcier t’accueille

et les voies rituelles cette nuit se taisent

La rivière de la vallée vous a engloutis

et les paroles du sorcier deviennent gouttes de pluie

 

                              Yeux clos

                              Larmes de joie

                              A l’aube la rosée

                              jaillit de tes seins

                              sources

                              eaux qui divaguent

                              dans tes yeux clos

(Montpellier, 14 janvier 1972)

 

(1) iule : sorte de chenille, assimilée à une nymphe des sources et des bois. Totem de certains

clans, elle est réputée pour égarer ou rendre fous les passants.

 

(2) tayo : homme kanak

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Voir aussi :

Fille perdue (25/10/2017)

Et les prospectus (25/10/2018)

Posté par bernard22 à 16:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

18 octobre 2019

Sofia Queiros (1968 -) : « Je peux porter ... »

femme_triste_s_385x323_1_

 

Je peux porter toutes sortes de choses sur ma

tête. Lourdes et encombrantes.

Entre mes cheveux et tout ça. Un chiffon plié

et replié. Les yeux droits.

Je peux porter autant. Parce qu’il s’agit de

vivre.

 

Je suis de ces femmes noires. De cette terre qui

fut la mienne.

De cette force sans choix.

 

Je suis de ces pieds nus qui ne se chaussent que

le dimanche.

 

Carabine

Editions Ecrits des Forges, Trois-Rivières (Canada), 2007

Posté par bernard22 à 19:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :