Femmes en Poésie

08 décembre 2017

Anne-José Lemonnier (1958 -) : « Au lieu de pleurer… »

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Au lieu de pleurer

sur la tombe du jeune mort

les amis se recueillent

dans le chant familier

 

qui l’aidait à franchir

les heures vers la nuit

et qu’il a revêtu

un matin pour mourir

 

afin que cet air

lui prête quelquefois

des bras pour entourer

les vivants bien – aimés

 

Linceul

de l’émotion humaine

la musique abrite

pour tous les jours

 

son âme qui respire

et son pas de silence

son sourire le plus secret

un vol de mouettes sur les vagues

 

Une langue sauvage

Editions Rougerie, 1996

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05 décembre 2017

Claire Genoux : « Vague immense de nos voix… »

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Vague immense de nos voix

respirations qui nous rongeaient le ventre

vague immense de nos souffles

au-delà des voûtes comme de très hauts nuages

 

chevelure de nos voix peignée par les doigts du vent

toison léonine aux boucles rousses de nos salives

nos haleines ondulaient comme des guirlandes

par-dessus les arbres et tous les toits de la ville

chevelure nouée de nos cris

- large bandeau au front des montagnes

longue tresse d’air qui s’ébroue

en lançant des appels aux sillages inconnues

 

chevelure de nos voix là-bas

averse étourdissante et fauve à l’épaule de la terre

 

Saisons du corps

Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens (Suisse), 1999

Voir aussi :

Ne rien dire de mon corps (03/02/2017)

 « Gardons ce corps solide… » (10/03/2017)   

« Novembre… » (11/04/2017)

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12 novembre 2017

Sylvia Plath (1932 – 1963) : Berck plage / Berck-plage

 

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Berck plage 

 

Et voilà la mer, cette grande absence.

Le soleil – ventouse aspire ma brûlure.

 

Des sorbets aux couleurs électriques, puisés à même le gel

Par de pâles filles, courent le ciel en des mains écorchées

 

Pourquoi ce calme ? Que me cache-t-on ?

J’ai deux jambes et je vais souriante.

 

Un étouffoir de sable tue les vibrations ;

Il s’étend sur des milles, les voix amenuisées

 

Flottent irréelles et rétrécies à demi.

La ligne de vision, échauffées par les surfaces nues,

 

Revient en boomerang et nous blesse.

Pourquoi s’étonner de ses lunettes noires,

 

Pourquoi s’étonner de sa noire casaque ?

Et le voilà qui vient parmi les pêcheurs

 

Qui lui font un mur de leurs dos.

Ils manient ces verts et noirs losanges comme des lambeaux de chair.

 

La mer, qui les cristallise, recule et rampe,

En mille vipères qui sifflent de détresse…

 

Traduit de l’anglais par Laure Vernière

In, Sylvia Plath : « Ariel »

Edition des Femmes, 1978

Voir aussi :

L’agneau de Marie / Mary’s Song (09/03/2017)  

Lettre d’amour / Love letter (16/04/2017) 

 

Berck-plage

 

This is the sea, then, this great abeyance.


How the sun's poultice draws on my inflammation.



Electrifyingly-colored sherbets, scooped from the freeze


By pale girls, travel the air in scorched hands.



Why is it so quiet, what are they hiding?

I have two legs, and I move smilingly..



A sandy damper kills the vibrations;


It stretches for miles, the shrunk voices



Waving and crutchless, half their old size.


The lines of the eye, scalded by these bald surfaces,



Boomerang like anchored elastics, hurting the owner

.
Is it any wonder he puts on dark glasses?



Is it any wonder he affects a black cassock?


Here he comes now, among the mackerel gatherers



Who wall up their backs against him.


They are handling the black and green lozenges like the parts of a body.



The sea, that crystallized these,


Creeps away, many-snaked, with a long hiss of distress.

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09 novembre 2017

Anna-Elisabeth de Noailles (1876 – 1933) : Il fera longtemps clair ce soir

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Il fera longtemps clair ce soir

 

Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent.

La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,

Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,

Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…

 

Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,

Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;

On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre

De peur de déranger le sommeil des odeurs.

 

De lointains roulements arrivent de la ville…

La poussière qu’un peu de brise soulevait,

Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,

Redescend doucement sur les chemins tranquilles ;

 

Nous avons toujours l’habitude de voir

Cette route si simple et si souvent suivie,

Et pourtant quelque chose est changée dans la vie ;

Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…

 

Le cœur innombrable

Editions Calmann-Lévy, 1901

Voir aussi :

« T'aimer… » (15/04/2017)

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04 novembre 2017

Kalina Kovatcheva (1943 -) : Courrier

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Courrier

 

Un jour je vais écrire une lettre

A mes parents décédés,

Mais il va falloir

La leur porter moi-même.

 

Traduit du bulgare par Anélia Véléva

Revue « Hopala, N° 21, novembre 2005- février 2006 »

29800 Landerneau

Voir aussi :

La porte (28/01/2017)

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25 octobre 2017

Déwé Gorodey(1949 -) : Fille perdue

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Fille perdue

 

Tu sors de ce bar

les yeux déchirés devant ton âme en miettes

Tu n’es plus toi au fond de la case

endormie sur la natte tressée de tes doigts

perdus cette nuit dans ta chevelure

que tu veux arracher parce que tu as trop bu

parce que le bidasse de la nuit dernière

a pris l’avion dans l’après-midi de Tontouta (1)

Tu me regardes et j’ai honte

Tu viens vers moi avec ton chagrin ta peine

de sœur de femme de ponoche (2)

Je m’enfuis de la ville

je te fuis sœur de ma chair

Je ne veux point te connaître

Je ne veux point te toucher

Tout ça parce que leurs livres ont dit

« C’est une fille perdue

c’est une pute »

 

Sœur de ma chair

pourquoi te connaître ?

ce soir je t’évite

je me sauve je rentre à la maison

Je prends un miroir

et l’image qu’il me renvoie

est ton visage

 

C’est le mien que je cherchais

(Montpellier, 4 décembre 1972)

 

(1) Tontouta : L’aéroport de Nouvelle-Calédonie

(2) Ponoche : Femme kanake (connotation méprisante)

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

 

 

 

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18 octobre 2017

Denise Le Dantec (1939 -) : « O l’adieu… » (18/10/2017)

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O l’adieu sous l’attelage funèbre du ciel,

Le dos tordu des nuages

 

     Au Champ Sainte-Anne

Les saxos soufflent avec leurs becs de bois

 

     Et nos corps affranchis tombent

dans un inconnu de pommiers délabrés de leurs mousses

 

Revue « Vagabondages, N°36, Février 1982 »

Association Paris-poète

Librairie Séguier, 1981

Du même auteur :

« Nous ne sommes plus rien… » (29/01/2017)

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16 octobre 2017

Nelly Sachs (1891- 1970) : « Rêve surcroît du dormeur… » / « Traum der den Schlafenden... »

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Rêve surcroît du dormeur

empaquetée de visions

flotte la lettre

 

Spirale ellipse cercle

nourrissons du temps

membres morts

secoués

dans les tortures les explosions les guerres

croissant à nouveau –

Je t’aime comme tous les nuages qui passent

comme tous les vents du monde –

 

Figures de ténèbres

balbutiantes hérissées de frissons

persona déchiffrant la poussière

noms obscurs et scellés

tirés du fond du puits

Oural

Tibet

pays atteint du mal du soir

pèlerins cheminant sur autant de linceuls

murmurant dans l’illimité –

 

Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Du même auteur :

« Ici où dans le sel… » (05/03/2017)

« Des langues de mer salées… » (12/04/2017)

 

Traum der den Schlafenden überwächst

so verpackt in Gesichten

schwimmt der Buchstabe

 

Spirale Ellipse Kreis

zeitgenährte Säuglinge

abgestorbene Glieder

in Folterungen Explosionen Kriegen

geschüttelte

wieder angewachsene –

Ich liebe dich wie alle ziehenden Wolken

wie alle Winde der Welt –

 

Figur aus Finsternis

stotternde gesträubt im Schauder

Staub entziffernde persona

versiegelte dunkle Namen

aus Brunnen gezogene

Ural

Tibet

abendkranke Länder

auf Totenlaken wandernde Wallfahrer

murmelnde in Endlosigkeit –

 

Revue “L’Ephémère, N°9, Printemps 1969”

Éditions de la Fondation Maeght,1969

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15 octobre 2017

Anne Hébert (1916 – 2000) : Fin du monde

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Fin du monde

 

Je suis le cri et la blessure, je suis la femme à ton flanc qu’on outrage et

     qu’on viole.

 

L’Apocalypse t’enchaîne à son char, l’horreur te lie les mains, amour,

     amour, qui t’a crevé les yeux ?

 

Mon coeur de paix violente, je te l’avais donné, plus nu que mon corps.

 

J’ai des caresses ruisselantes, la mort et les larmes sont mes parures.

 

Mon âme, sous un feu si noir, sèche comme le sel, et ta soif s’y pose,

     bel oiseau fou.

 

Amour, amour ; ni pain, ni jour, la terre flambe, l’éclair s’étend entre

     nous, malédiction !    

 

Le feu lâché, bête infinie, l’âge de la terre se rompt par le milieu.

 

Tout l’horizon, bel anneau bleu, d’un seul coup, se raye à jamais, ceinture

     de roc tordue. Passé, avenir abolis, règne le présent, vaste empire des

     furies : l’agonie du monde se fonde, démence au poing.

 

Au centre de la femme germent l’ange-poisson, la licorne aveugle et mille

     fougères bistres, pour fleurir de vastes plaines sans air, ni eau, absence

     aux crosses brûlées.

 

Toute enfance annulée, notre fils, comme du sable, est entre nos doigts.

 

Souviens-toi. Encore un peu, souviens-toi ; nos mains jointes ensemble.

     Souviens-toi ! L’injustice roule un flot de boue. Tendre mémoire craque

     à nos tempes.

 

Tes yeux, tes yeux sur moi, le ciel se déchire de haut en bas, l’effroi dessine

     un tableau vide.

 

La fièvre court en ce désert, tremble la terre, vieille échine broyée.

 

Tes mains, tes mains sur mon cœur, encore un peu de temps, un peu de temps,

     folle prière.

 

Le sang dans tes veines fait des bonds terribles, se change en monstre, toute

     fureur moquée, entends ce rire énorme secouer mille forêts abattues.

 

Ta bouche sur la mienne, viennent la poussière et la cendre ; amour, amour perdu.

 

Haine et guerre, souviens-toi, souviens-toi, amour blessé, quelle longue jarre

     fraîche à ton flanc renversée, c’était l’été.

 

Grondent les hivers noirs amassés ; ta force, ta force ami, qui t’as désarmé, te

     prennent le cœur comme une fronde ?

 

Et toi et moi, et moi et toi, et toi avec moi ! Vivre ! Nous sortirons de ce puits,

     la mort n’a pas si grand visage qu’elle barre l’entrée à jamais.

 

Le silence pousse dans ma bouche comme une herbe. Tous les mots, un jour,

     me furent livrés. Ne trouve que ce cri.

 

Maison pillée. Cœur ouvert. Dernière saison. Plus que ce cri en plein ventre.

     Fontaine de sang. Cri. Qui te rappelle en vain, amour tué.

 

In, « Pour la paix. Les plus beaux poèmes »

Editions Messidor / Temps actuels,1983

Du même auteur :

Soleil dérisoire (24/01/2017)

        Neige (10/04/2017)

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12 octobre 2017

Andrée Chedid (1920 – 2011) : Par-delà les mots

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Par-delà les mots…

 

Par-delà les mots

Elle sécrète la parole

 

En deçà du verbe

Elle questionne l’univers

 

Au-delà des murailles

Elle nomme la liberté

 

En deçà de chaque flot

Elle révèle l’océan

 

Désertant les conquêtes

Elle promet l’équipée

 

Elle remue le souffle

Sacre l’humble outil

 

Elle assemble les fragments

Du visage dispersé

 

Et désigne le mystère

Qui demeure entier.

 

Par delà les mots…

Editions Flammarion, 1995

Du même auteur :

Le cœur naviguant (26/01/2017)  

L’escapade des saisons (06/03/2017)

Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)

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