Femmes en Poésie

09 avril 2021

Hadassa Tal (1953 -) : Fille

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Fille

Peut-être vais-je révéler ton nom

le crier, le crier lentement

le respirer

peut-être vais-je le taire

l’unir à l’ivresse du raisin pressé

le siroter et grogner, imbibée de vent

murmurer un hymne aux herbes marines

le dégorger de rochers suant dans la lumière, pieds dans l’eau

peut-être vais-je y déchirer le silence

le déposer dans le ventre d’une cigale et dans les éboulis de sa voix,

ton nom s’élèvera si pleinement humain, comblant de douceur la vie.

Peut-être…

peut-être vais-je livrer la flamme désespérée à la rose

faire germer le chagrin dans la terre, et avec lui, une étourderie printanière

peut-être fleurira-t-elle

depuis les frissons du jardin en friche je crierai « Viens, le dîner est prêt »

Mais parle, parle-moi comme les saisons, parle-moi comme la pluie,

parle

Je comprendrai peut-être le poème éternel des mortels.

 

      Dans la pupille de ta perte, moi, un reflet

Toi, la fine lumière emperlée qui tombe.

 

      Tu as glissé

comme la soie sur la peau

d’un corps nu,

sur les seins

de la nuit

noire

brûle

une

étoile

 

Traduit de l’hébreu par Eliana B.R.

In, Revue « Temporel, N°2, 23 Avril 2007 »

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

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04 avril 2021

Denise Le Dantec (1939 -) : Les fileuses d’étoupes (III)

 

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Les fileuses d’étoupe (III)

 

 

Si tu veux m’appeler ou recevoir de moi quelques

     nouvelles,

Ne perds pas ton temps à te tirer la barbe face

     aux nœuds terribles de l’éternité

Ne chante ni les refrains du sommeil ni ceux des

     pleurs ni ceux de la gaieté

 

 

 

 

Car dans ce temps de famine

Tu es mon ennemi

 

Et je suis le tien

 

 

 

 

Du haut de l’escarpement de la nuit

J’essaie d’entrevoir entre nous ce qui fut :

 

Parmi les épieux des frondaisons d’épines

Je vois les vents basculer nos amours

 

Et tout ce qui nous semblait magnitude

Sous le grand silence du ciel

Perdure avec les oiseaux d’en-bas qui les dévorent

Leur assurant par les éclairs solides de leurs vols

 

Leur part d’enfer

 

 

 

 

Nous ne sommes plus rien

Quand nous plongeons nos yeux dans nos miroirs

Et peignons nos cheveux du côté où nous ne

     sommes pas

 

Enroulée dans les draps de ténèbres

 

 

 

 

Visible et invisible

Dans la douceur d’ordures de notre terre

 

 

 

 

Car au moment de l’ouragan, Saint-Ange,

Tu n’es plus que l’oiseau des colères

Excitant la démence

 

 

 

 

Entre les grilles du ciel

Les cris de Blodeuwedd

Et sur la terre, les bogues pourrissantes

 

L’échec du cri sur la berme

 

* * * * *

 

Si haut que soit mon blason

 

Le soc de la vague

 

 

 

 

A l’invite de l’amour ou à l’appel de la mort

Il a fallu se battre sur les mers

 

Eriger les cierges des Prières

 

 

 

 

Il a fallu se battre

Contre les glaçons à coups de glaçons

 

 

 

 

Résister à l’empoisonnement des baies

Dans le repli des roches

 

Le soir

Quand perdue dans les champs

Les grillages se referment

 

 

 

 

O oiseaux de Rhiannon

Qui endormez les vivants et réveillez les morts

Plongez vos chants au fond de mes viscères

Dénouez les nœuds de mes silences

Pénétrez mes seins, mes flancs

Prenez l’ardeur giclante de mes yeux

Enfoncez-les, verts et nouveaux, aux plus intimes

     de mes parts

Démembrez tout mon corps

Dissipez-les dans les ajoncs, les frênes et les troënes

Er chantez

 

O oiseaux noirs de Gwendollen

Cachés dans l’océan immense

Couvrez le monde des neiges de vos cris

Afin qu’ouvrant les yeux      

Il pleure

 

O corbeaux d’Orwein

Dans les champs de la brume et le noir des arrées

La terre durcit entre les doigts gelés des herbes

Le vent fait tournoyer nos corps

Cris et clameurs sortent des rocs

 

 

 

 

O oiseau de Perceval

En ce creux de la roche au milieu de la nuit

 

O oiseau de Drutwas

Les Cochons du Sud ont ravagé la terre des

     Promesses

Là où croissaient les reines-des-prés

Et les airelles parmi la mousse

 

La porte du champ s’ouvre sur un chêne noir

 

 

 

 

O Saint Ange des liesses et des bruyères en fleurs

J’ai toute l’ardeur qu’il faut dans ce champ

     de Décembre

 

Où tu me quittes

 

 

 

 

Au grand large, la lune vient coucher avec la mer

 

Au fond du silence, comme un baquet,

Remuent quelques flots

 

Au loin,

Ardent les pointes glacées du jour

 

* * * * *

.........................................

 

Les fileuses d’étoupe

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1985

Voir aussi :

« Nous ne sommes plus rien… » (29/01/2017) 

Les fileuses d’étoupes (I) (18/10/2017)

Mésange (06/10/2018)

Mémoire des dunes (06/10/2019)

Les fileuses d’étoupes (II) (06/10/2020)

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31 mars 2021

Clod’Aria (1916 - 2015) : J’ai jamais pu...

 

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J’ai jamais pu...

(complainte de la mauvaise insti)

 

Mener les gosses au pas de l’oie

en rang par deux en rang par trois

vers la routine du b-a ba

              J’ai jamais pu

 

Entrer à l’heure au chronomètre

et suivre l’horaire à la lettre

quand on a l’infini en tête

              J’ai jamais pu

 

Compter les fusils les cadavres

sur le sol rougi des batailles

où tous les rois sont des canailles

              J’ai jamais pu

 

Etriper l’oiseau la souris

pour voir dedans ce qu’on a mis

sans vouloir entendre leurs cris

              J’ai jamais pu

 

Brasser les gros sous de la caisse

voir si çà monte ou si ça baisse

vendre des pétards de kermesse

              J’ai jamais pu

 

Arrêter le rêve qui se perd

par la fenêtre sur l’arbre vert

et crier au cœur de se taire

              J’ai jamais pu

 

Clouer le rire au tableau noir

épingler l’insecte et l’espoir

mettre la vie dans le tiroir

              J’ai jamais pu...

 

... sans mourir un peu chaque soir...

 

 (La machine à battre, 1974)

Poèmes choisis

Plein chant éditeur, 1976

Voir aussi :

  La mère de famille (30/03/2019)

Symbole (27/03/2020)

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21 mars 2021

Inger Christensen (1935 - 2009) : Lumière

 

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Lumière

 

I

Je reconnais là

une clairière dans la langue

les mots refermés

sont là pour être aimés

pour être répétés jusqu’au simple

Un cygne replié

sur un œuf

est encore en nous

un écho de création

Et le cygne enlève

ton œil vers le soleil

encore une fois

présage d’un miracle

 

On peut dans le mot

reconnaître la lumière

acte incroyable

de l’homme à la femme

Un mot qui change

ton âme en cygne :

juste asse simple

pour former un œuf.

La langue qui se replie

dans l’œuf,

ses ailes portent

de la naissance à la lumière

Et le soleil est là pour être aimé.

 

II

Je pense un soleil

un cygne, une démence

une matière qui luit

sans matière

et balance indéfiniment

la lanterne du hasard

Une lumière est

un miracle si corporel

quand l’éternité se condense

approche

et ne tue pas

 

Je pense un masque

de soleil marbré

un costume de plumes raides

et de matière grise

Que la mort soit si froide

Je pense un miracle

le cœur est une lanterne

que le hasard balance

entre ce moi

et rien

dans la démence de la lumière

 

III

Je pense une lumière

le soleil est plus fort

lucide je comprends

la chute des corps

des flocons de lumière

tournoient sur eux-mêmes

 

Je pense une promesse

pareille à la pureté

la lumière nous a donné

des ailes plus fortes

qu’au soleil dans l’espace

pour le fait de mourir

 

A part ça rien, le corps

à peine éclairé

par sa promesse diffuse

jamais le moindre mur

et seule chose durable :

je pense une lumière

 

IV

Croître est une chose

de même nature

Je pense un arbre

un oiseau, une image

traversant toutes limites

des ailes écrivent

la croissance du rêve

Où tu es tombé

Le sommeil a d’autres gouffres

il délie les vents

du déjà délié

 

Je pense un chagrin

où il est tombé

l’oiseau encore

a suspendu un nid

aussi grand que le ciel

et mon âme l’habite

Croître est une chose

peut-être la même

qu’habiter le rêve

Aucun chagrin n’empêche

l’oiseau et l’image

 

V

Répète pour moi

ceci suffit

ceci est la lumière

fumante du corps

ceci est maintenant

 

La poussière n’a aucun

écho désespérant

notre seule vie

est la rose de vie

que nous aimons

 

Répète le mon amour

la lanterne que tu balances

autour de moi sans bruit

c’est une fois encore

un enfant qui commence

 

Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen

in, « Lumière »

Les cahiers de Royaumont,1989

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17 mars 2021

Li Qingzhao / 李清照 (1084 – vers 1155) : Amour et mélancolie

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Amour et mélancolie

(Chant sur la Brindille de Mume)

 

Le lotus rouge se fane

La nappe verte de bambou annonce l’automne

Je défais doucement ma robe de soie

et seule, saute dans la barque mouvante

Qui m’envoie un message à travers les nuages ?

Les oies sauvages sont déjà de retour

Mon pavillon d’ouest gémit au clair de lune

 

Rien n’arrête les pétales qui s’en vont au gré de l’eau

Si loin de l’autre, un même amour nous tourmente

Rien ne peut apaiser cette douleur qui se lisait déjà sur mon visage

Et commence maintenant à envahir mon cœur.

 

Traduit du chinois par Shi Bo

in, «A celui qui voyageait loin. Poèmes d’amour de femmes chinoises,

(VIIème – XVIème siècle) »

Editions Alternatives, 2000

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11 mars 2021

Montserrat Álvarez (1969) : Elle voit plus loin

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Elle voit plus loin

 

A vous, vous qui allez mourir et avez peur,

n’ayez crainte

la Mort n’est pas maladie, douleur ou corruption

la Mort est la sœur jumelle de la vie

elle ne gît pas sur une civière d’hôpital

elle n’a ni cathétaire ni aiguilles dans les veines

La Mort est sacrée

Nul médecin ou vivant ne peut

la profaner ou la comprendre

La Mort est plus haute

La mort vous a toujours eu près de son cœur, et quand elle vient

avec douceur elle vous charme, comme l’enfant

à l’heure du coucher et sa mère

lui murmure doucement à l’oreille une berceuse

Vous ne serez pas seuls à l’heure de la Mort

Vous serez loin d’être seuls

parce que tandis que dans le monde vous vous agitiez

vous serez moins seuls

parce que vous n’aurez plus d’ennemis

personne ne laisse d’ennemis quand il meurt              vous ne ressentirez plus la haine

nulle ambition ne vous tourmentera            aucun appétit n’aurez

vous ne serez plus insatisfaits                     il n’y aura plus de mal

dans vos cœurs     vous ne craindrez rien

sauf la Mort et quand vous comprendrez

qu’elle n’est ni indignité ni honte mais absolution

et qu’en Elle se résolvent

les trahisons et offenses de la vie

vous verrez alors aussi que la vie

n’était pas le printemps qui fait fondre les glaces le velours

vert les oiseaux dorés du printemps

mais une étroite petite ceinture asphyxiante

tel le maillon d’une chaîne

La vie vous a séduits

flattant vos appétits promettant des cadeaux

à vos égoïsmes

La Mort ne flatte personne et ne promet pas

mais le bien que vous avez fait elle ne vous le prend pas

La Mort vous accorde

votre bonne mémoire

du mal que vous avez fait elle vous absout

N’ayez pas peur de la Mort

Quand elle sera légère à votre porte

laissez- là vous guider courtoisement

à votre centre secret de gravité

là où vous retirerez pour congédier le monde

Elle ne rira pas de votre peur

Elle comprend tout

laissez-la vous guider courtoisement à l’endroit

jusqu’à la moelle où vous êtes vous réellement

où vous n’êtes pas ce que vous avez toujours pensés être     où vous êtes

sans tous ces masques de l’Être     masques qui divisent

et confrontent les hommes

En-dessous et en son fond dans son centre caché

il y a ce qui vous fait être comme tout homme

La racine et le sens de la fraternité / Le lieu

où en réalité vous n’avez jamais été mauvais

Il était une fois un village qui avait un cimetière,

et le gardien était un homme bon

Les villageois le haïssaient parce qu’à leur société

il préférait celle des morts

Je lui ai rendu visite une fois et nous avons marché dans les allées de ce cimetière

« Regarde », disait-il, « ces deux que vous voyez là,

ne se sont jamais entendus ; celui-là

a ruiné celui-ci en provoquant un incendie

Et cependant la victime, il y a désormais très longtemps,

m’a raconté qu’une fois morte elle a parlé sans rancœur avec son assassin :

si la vie ne les avait pas aveuglés, m’a-t-il dit,

ils auraient pu être de bons amis

Moi, tant qu’ils sont vivants, je ne les aime pas,

Mais quand ils arrivent ici, ils deviennent tous bons. »

C‘est pourquoi vous qui en ce moment

être peut-être en train de mourir,

ne soyez pas tourmentés et n’ayez pas peur

La vie n’est pas une aimable caresse ; la vie

ne vous a jamais fait de caresses / Ne vous trompez pas sur la vie

Ne vous tromper pas non plus sur la Mort

Elle ne gît pas

verte et défigurée sur un lit

Personne ne peut l’humilier / Elle est sacrée

Elle n’est ni dans les hypothermies ni dans les blouses

Elle n’est pas enfermée dans une chambre

avec un ou de nombreux lits

Elle est partout et nulle part

comme la lumière la nuit le son le silence

Dehors, dans l’air libre, qui est à tous

et qui n’est à personne, Elle ne se traîne pas lourdement

ne se dérobe pas aux regards ne se cache pas

Légère, elle se promène et flotte

Elle est la sœur de la vie

Dans le bourgeon qui vient de s’ouvrir

elle est déjà là, comme dans tout ce qui est beau

et donne de la joie, et sa forme n’est pas

une forme insidieuse ou clandestine, mais ostensible et claire

pour qui veut la voir, comme la forme manifeste

d’un sourire

Vous pouvez la prendre par la main lui lisser les cheveux

Elle vous atteindra en vous laissant le temps

Jusqu’à ce que vous soyez prêts

Elle ne se montrera jamais cruelle avec vous          Elle ne vous donnera pas

d’amour auquel vous auriez à répondre

comme celui que les vivants vous ont donné                          Elle ne désire rien

reprocher             Pas davantage

Elle ne vous demandera de faire ou d’être

rien de particulier               Elle ne veut rien exiger de vous

Elle n’a besoin

de rien pour vous aimer et vous abriter          Pour sa protection

elle ne met pas de condition                           Elle

ne se plaint pas   ni ouvertement

ni sournoisement               ni amère ou insatisfaite

comme si jamais rien de ce que vous seriez ou feriez   

pouvait lui suffire              C’est la vie qui agit ainsi

C’est la vie qui vous tue pas la Mort                          La Mort ne fait que

vous consoler et vous accueillir     Elle n’est

jamais insatisfaite et ne réclame rien            Jamais vous ne La

verrez mécontente

Si vous avez les ongles sales ou mal mise

la cravate si la couleur de votre rimel est choquante

ou si votre chemise est tachée

de café cela Lui importe peu très peu            Pour Elle

tout est absolument parfait optimal                              pour Elle

tout cela n’a pas la moindre importance

Elle n’y pense même pas

Elle voit plus profond Elle voit plus loin

Elle ne vous dira pas qu’elle est autre

que ce qu’elle est                 Elle ne vous demandera pas d’être

ce que vous n’êtes pas ou que vous soyez un jour

ceci ou cela           Elle ne le fera pas ouvertement

ou sournoisement              pour Elle tel que vous êtes

vous êtes déjà parfaits

Elle voit plus profond

Soyez tranquille abandonnez la peur            cessez de vous

Agiter      de vous vendre de vous efforcer

de corrompre                        vous n’avez pas besoin de le faire               

Elle voit plus loin

 

Traduit de l’espagnol

Revue « Conséquence #3 », 2019

Voir aussi :

 Icare (11/03/2020)

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09 mars 2021

Selma Meerbaum-Eisinger (1924 - 1942) : Chant de désir / Sehnsuchtslied

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Chant de désir

 

 

Doucement, tu entonnes dans ton chant une musique

Et tu as l’impression qu’il manque quelque chose.

Et confusément tu cherches auprès de chaque note

Si par hasard elle pourrait te dire

Où l’on peut la trouver, où, quand, comment…

Mais la première est bien trop pâle

Et la seconde trop voluptueuse

Et la troisième trop pleine de lointain…

Bien trop pleine.

 

 

 

Longtemps tu cherches : bémol, dièse, bémol

Deviennent vivants sous tes doigts.

Et soudain tu frappes une touche

Mais il n’en sort aucun son.

Et le silence est comme un sarcasme assourdi,

Car tu le sais tout d’un coup :

C’est cette note qui te manque. Si tes doigts la trouvaient,

Alors s’évanouirait le sort de ta chanson,

Et la fin ne serait plus si vide, si grise.

 

 

 

Et tu frappes alors, frappes encore la touche,

Tu te demandes bien d’où vient ce coup d’arrêt,

Et tu cherches si ce n’est pas la moiteur de tes mains.

Tes yeux mendient, pleins de désir.

Aucune note ne vient, seule la solitude s’invite

Dans la chanson, qui te semble si lourde et a si bien mûri.

 

 

 

À cause de cette note non jouée tu auras éternellement peur,

Peur du bonheur qui ne t’a qu’à peine touché

Dans les nuits douces, lorsque la lune te berce

Et que le silence ne comprend pas tes larmes.

 

 

 9 janvier 1941

 

 

Traduit de l’allemand par Marc Sagnol

In, Revue « Temporel, N°20, 23 Septembre 2015 »

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

 

Sehnsuchtslied

 

 

Leise schlägst in deinem Lied du einen Ton an –

und dir ist, als fehlte noch etwas.

Und du suchst verwirrt bei allen Tönen,

ob sie dir nicht sagen können,

wo's zu finden, wo und wie und wann ...

Doch der eine ist zu blaß

und zu lüstern ist der zweite

und der dritte ist so voll mit Weite -

viel zu voll.

 

Du suchst lange - Moll und Dur und Moll

werden lebend unter deinen Händen.

Und dann schlägst du plötzlich eine Taste an,

und - es kommt kein Ton.

Und das Schweigen ist dir wie ein dumpfer Hohn,

denn du weißt es plötzlich ganz genau:

Dieser fehlt dir. Wenn ihn deine Hände fänden,

fiele ab von deinem Lied der Bann,

wär' das Ende nicht mehr leer und grau.

 

Und du rührst und rührst die Taste –

fragst dich, wo hier wohl die Hemmung liegt,

suchst, ob nicht doch deiner Hände Weiche siegt,

deine Augen betteln voll Verlangen.

Kein Ton kommt. Einsamkeit bleibt nun zu Gaste

in dem Lied, das dir so schwer und süß gereift.

 

Um den ungespielten Ton wirst du nun ewig bangen,

bangen um das Glück, das dich nur leicht gestreift

in den leisen Nächten, wenn der Mond dich wiegt

und die Stille deine Tränen nicht begreift.



9.1.1941

 

 

Blütenlese

Editions de l’Université de Tel-Aviv (Israël), 1976

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05 mars 2021

Heather Dohollau (1925 – 2013) : Paulina à Orta

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Paulina à Orta

 

Je serai éternellement bleue

Pierre Jean JOUVE

« Paulina 1880 ».

 

Seul l’unique est l’autre

E. LEVINAS.

 

Ici au bord du lac est le seul espace

Où partir sur une mer bordée de terre ?

Le soleil et la lune grandissent les heures

En hautes frondaisons bleues aux tiges absentes

Les pentes des jardins hésitant en marches

Etirent le ciel sur une couche mouvante

Surface sans substance réelle où brillent en leurre

Les ailes miroitantes d’un vol suspendu

 

 

 

Et sur le lac une île en pierre de gué

Les yeux se posent en mesure de désir

Et une fois là le regard vers la rive

Fait tenir l’instant dans le cercle des bras

Se penchant au dehors le poids des fleurs

S’abolit sur le bord étroit de l’ombre

Mais l’on doit partir bien avant la nuit

Et lentement à reculons va la barque

 

 

 

Le soleil sur la place une cruche se verse

L’eau de la lumière court de verre en verre

Les jaunes les roses embrasés sur les murs

N’existent que par ce centre grand comme la main

Levée au bout du bras contre ses feux

Pour redonner à l’ombre droit de regard

Car ici c’est une présence qui se meut

Et passe en robe claire entre les tables

 

 

 

Une Venise de lignes droites

Le labyrinthe s’étire en bâtons d’ombre

L’eau est l’aimant par les interstices

Son miroir capte les reflets et les plie

En rubans souples emmêlés par le vent

Qui souffle de mémoire où un visage fuit

Présent et absent comme la lune le jour

 

 

 

Et partout où les fleurs rédiment leur perte

Un seul matin les tient au loin du soir

Les photographies même  en noir et blanc

Traduisent les couleurs par la lumière

Les instantanés font leur cinéma

Mais l’entre-deux des images seul respire

A travers les yeux fermés va le chemin

 

 

 

Et Psyché était près d’un vieux palais

Assise en bas des marches en robe rose

Le château enchanté de sa vie

Interdit par la faute d’un regard

De nos impatiences naît un long exil

Mais comment voir ce jour qui est la nuit

Sans brûler l’épaule de l’Amour qui dort ?

 

 

 

Les rayures de la lumière et de l’ombre

Découpent la rue qui monte en marches fictives

Plus haut une église blasonne son espace

De fraîcheur scellée sur le bleu du ciel

Où palpite la noire doublure d’une aile

Mais l’on se tient à présent sur la rive

Comme si la mort habitait trop la terre

 

 

 

Et une fois en bas et près de l’eau

Qui peut présumer voir avec ses yeux

Cet œil du lac

Où plus que tout elle est un à-venir

Dans l’incertitude qui est le chemin

 

 

 

Les mots séparent ici

Où la vie se penche sur elle-même

Et toute la nuit le ciel est sur le lac

L’heure est lourde de présences proches

Aux couleurs des deux mains

Rien ne se passe sauf quand la brise se lève

Et une branche de saule traînant rêveuse ses feuilles

S’informe de l’eau

 

La terre âgée.

Editions Folle avoine, 1996

Voir aussi :

 « Matière de lumière les murs… » (14/01/2017) 

« Si pour vivre il suffit de toucher la terre… » (11/02/2017)

« De mon lit… » (21/03/2017)

L’après-midi à Bréhat (28/04/2017)

« Descendre  à la mer… » (05/03/2018)

« Une lumière rose... »  (05/03/2019)

Le tertre blanc (05/03/20)

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02 mars 2021

Kiki Dimoulá / Κική Δημουλά (1931 - 2020) : Oblivion beach

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Oblivion beach

 

Ce qu'elle en bave, dis donc, l'âme

quand au lieu de dormir elle songe

à des orthographes mafieuses :

l'Homme, par exemple,

pourquoi veut-il à tout prix

s'écrire avec deux m

comme deux poings serrés, pour quoi faire ?

 

Regarde-moi ça, mon vieux, quelle hypocrisie,

à faire dresser les cheveux sur la tête :

tout ce que j'ai subi la nuit,

tout ce qui m'a torturée,

toutes les ténèbres menaçant

de m'emmener encore,

ces terreurs qui me bandaient les yeux

pour m'empêcher de voir où nous allions,

cet Homme aux deux poings serrés,

tout cela maintenant se déguise

en fillette aurore

avec son petit seau

et sa boîte de peintures.

 

Lentement rame le bruit de la mer,

et la mer lentement s'étend

 dans sa laborieuse étendue,

son étendue bernée :

dépecée par la nuit,

il n'en reste pas plus que n'en veut l'ouïe

pas plus qu'une épaulette d'argent

quand apparaît la lune.

Montagnes renversées dans l'ombre encore

casques éparpillés qui surnagent.

Les cimes, vieilles lointainetés bossues,

vague déploiement d'électrocardiogramme,

arythmies de l'altitude et de la pierre.

Mer, montagne, ciel

masse épaisse imbécile.

L'horizon qui voudrait exister

ne saurait pas où poser le pied.

 

Une heure caïque

tirant ses filets remonte

une visibilité vivante frétillante :

le bleu saute sur les vagues

en col blanc,

sur la petite église du village le sel ruisselle,

coupoles écaillées de tuiles,

tirelires pleines de Dieu.

La cloche, haut-de-forme des sons.

Solide, le ding-dong.

 

Le rivage ourlet de travers,

cigales de pierre des galets

dans les broussailles des vagues,

tam-tam du clapotis

castagnettes aquatiques.

Cimetière galet carré

allongé dans la mer,

tam-tam d'inexistence,

oblivion beach,

cimetière allongé dans la mer,

profondeurs demi-sœurs,

ourlet de travers des limites,

rien à faire pour l'égaliser.

Croix plongeuses

et les morts se sont couchés

dans leurs maillots une-pièce en marbre,

et le soleil se souvient d'eux

à peu près.

Et le sable, débauché au cœur dur

n'en fait qu'à sa tête :

je sais, c'est lui qui t'a appris

à glisser comme lui

entre mes doigts,

dune de l’amour. Ai-je bien fermé ?

Tu ne voudrais pas que j'aie laissé ouverte

 la petite porte de ta photo

et que se soit sauvé, envolé

le passage de ton visage ?

 

La lumière klaxonne comme une folle

elle veut doubler.

 

Excellents, mes réflexes :

chaque fois qu'au fond un bateau disparaît  

ma mémoire sécrète les choses profondément disparues.

 

Ah ! la veuve instant, si souvent.

 

 

Traduit du grec par Michel Volkovitch

in, Kiki Dimoula : « Mon dernier corps »

Editions Arfuyen, 2010

 

Voir aussi :

Temps allongé / ΑΝΑΣΚΕΛΟΣ ΧΡΟΝΟΣ (29/03/2020)

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15 février 2021

Zu Shuzhen / 朱淑真 (1135 – 1180) : Promenade au lac un jour d’été

 

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Promenade au lac un jour d’été

 

Air : « Joie pure et sereine »

 

Brumes irritantes, rosée lancinante

Qui nous retiennent un instant.

Main dans la main sur la route le long du lac aux Nénuphars,

Une ondée de fleurs jaunes et fines d’abricotier.

 

Simple et sotte, sans peur d’être devinée.

Tout habillée je m’endors sur sa poitrine.

Plus encore, quand je lâche sa main et m’en retourne

Chez moi, trop indolente pour m’approcher de ma coiffeuse.

 

Traduit du chinois par Stéphane Feuillas

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

Voir aussi :

Sur l’air « Sheng tsa tse » (23/04/2017)

Touchée par les paroles d’un fermier pendant les chaleurs sèches (19/02/2018)

En regardant voler les couples d’hirondelles (16/02/2019)

 « Je marche seule... » (15/02/2020)

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