Femmes en Poésie

05 mars 2021

Heather Dohollau (1925 – 2013) : Paulina à Orta

photodohollau[1]

 

Paulina à Orta

 

Je serai éternellement bleue

Pierre Jean JOUVE

« Paulina 1880 ».

 

Seul l’unique est l’autre

E. LEVINAS.

 

Ici au bord du lac est le seul espace

Où partir sur une mer bordée de terre ?

Le soleil et la lune grandissent les heures

En hautes frondaisons bleues aux tiges absentes

Les pentes des jardins hésitant en marches

Etirent le ciel sur une couche mouvante

Surface sans substance réelle où brillent en leurre

Les ailes miroitantes d’un vol suspendu

 

 

 

Et sur le lac une île en pierre de gué

Les yeux se posent en mesure de désir

Et une fois là le regard vers la rive

Fait tenir l’instant dans le cercle des bras

Se penchant au dehors le poids des fleurs

S’abolit sur le bord étroit de l’ombre

Mais l’on doit partir bien avant la nuit

Et lentement à reculons va la barque

 

 

 

Le soleil sur la place une cruche se verse

L’eau de la lumière court de verre en verre

Les jaunes les roses embrasés sur les murs

N’existent que par ce centre grand comme la main

Levée au bout du bras contre ses feux

Pour redonner à l’ombre droit de regard

Car ici c’est une présence qui se meut

Et passe en robe claire entre les tables

 

 

 

Une Venise de lignes droites

Le labyrinthe s’étire en bâtons d’ombre

L’eau est l’aimant par les interstices

Son miroir capte les reflets et les plie

En rubans souples emmêlés par le vent

Qui souffle de mémoire où un visage fuit

Présent et absent comme la lune le jour

 

 

 

Et partout où les fleurs rédiment leur perte

Un seul matin les tient au loin du soir

Les photographies même  en noir et blanc

Traduisent les couleurs par la lumière

Les instantanés font leur cinéma

Mais l’entre-deux des images seul respire

A travers les yeux fermés va le chemin

 

 

 

Et Psyché était près d’un vieux palais

Assise en bas des marches en robe rose

Le château enchanté de sa vie

Interdit par la faute d’un regard

De nos impatiences naît un long exil

Mais comment voir ce jour qui est la nuit

Sans brûler l’épaule de l’Amour qui dort ?

 

 

 

Les rayures de la lumière et de l’ombre

Découpent la rue qui monte en marches fictives

Plus haut une église blasonne son espace

De fraîcheur scellée sur le bleu du ciel

Où palpite la noire doublure d’une aile

Mais l’on se tient à présent sur la rive

Comme si la mort habitait trop la terre

 

 

 

Et une fois en bas et près de l’eau

Qui peut présumer voir avec ses yeux

Cet œil du lac

Où plus que tout elle est un à-venir

Dans l’incertitude qui est le chemin

 

 

 

Les mots séparent ici

Où la vie se penche sur elle-même

Et toute la nuit le ciel est sur le lac

L’heure est lourde de présences proches

Aux couleurs des deux mains

Rien ne se passe sauf quand la brise se lève

Et une branche de saule traînant rêveuse ses feuilles

S’informe de l’eau

 

La terre âgée.

Editions Folle avoine, 1996

Voir aussi :

 « Matière de lumière les murs… » (14/01/2017) 

« Si pour vivre il suffit de toucher la terre… » (11/02/2017)

« De mon lit… » (21/03/2017)

L’après-midi à Bréhat (28/04/2017)

« Descendre  à la mer… » (05/03/2018)

« Une lumière rose... »  (05/03/2019)

Le tertre blanc (05/03/20)

Posté par bernard22 à 12:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


02 mars 2021

Kiki Dimoulá / Κική Δημουλά (1931 - 2020) : Oblivion beach

ob_eae8d0_dimoula-kiki01[1]

Oblivion beach

 

Ce qu'elle en bave, dis donc, l'âme

quand au lieu de dormir elle songe

à des orthographes mafieuses :

l'Homme, par exemple,

pourquoi veut-il à tout prix

s'écrire avec deux m

comme deux poings serrés, pour quoi faire ?

 

Regarde-moi ça, mon vieux, quelle hypocrisie,

à faire dresser les cheveux sur la tête :

tout ce que j'ai subi la nuit,

tout ce qui m'a torturée,

toutes les ténèbres menaçant

de m'emmener encore,

ces terreurs qui me bandaient les yeux

pour m'empêcher de voir où nous allions,

cet Homme aux deux poings serrés,

tout cela maintenant se déguise

en fillette aurore

avec son petit seau

et sa boîte de peintures.

 

Lentement rame le bruit de la mer,

et la mer lentement s'étend

 dans sa laborieuse étendue,

son étendue bernée :

dépecée par la nuit,

il n'en reste pas plus que n'en veut l'ouïe

pas plus qu'une épaulette d'argent

quand apparaît la lune.

Montagnes renversées dans l'ombre encore

casques éparpillés qui surnagent.

Les cimes, vieilles lointainetés bossues,

vague déploiement d'électrocardiogramme,

arythmies de l'altitude et de la pierre.

Mer, montagne, ciel

masse épaisse imbécile.

L'horizon qui voudrait exister

ne saurait pas où poser le pied.

 

Une heure caïque

tirant ses filets remonte

une visibilité vivante frétillante :

le bleu saute sur les vagues

en col blanc,

sur la petite église du village le sel ruisselle,

coupoles écaillées de tuiles,

tirelires pleines de Dieu.

La cloche, haut-de-forme des sons.

Solide, le ding-dong.

 

Le rivage ourlet de travers,

cigales de pierre des galets

dans les broussailles des vagues,

tam-tam du clapotis

castagnettes aquatiques.

Cimetière galet carré

allongé dans la mer,

tam-tam d'inexistence,

oblivion beach,

cimetière allongé dans la mer,

profondeurs demi-sœurs,

ourlet de travers des limites,

rien à faire pour l'égaliser.

Croix plongeuses

et les morts se sont couchés

dans leurs maillots une-pièce en marbre,

et le soleil se souvient d'eux

à peu près.

Et le sable, débauché au cœur dur

n'en fait qu'à sa tête :

je sais, c'est lui qui t'a appris

à glisser comme lui

entre mes doigts,

dune de l’amour. Ai-je bien fermé ?

Tu ne voudrais pas que j'aie laissé ouverte

 la petite porte de ta photo

et que se soit sauvé, envolé

le passage de ton visage ?

 

La lumière klaxonne comme une folle

elle veut doubler.

 

Excellents, mes réflexes :

chaque fois qu'au fond un bateau disparaît  

ma mémoire sécrète les choses profondément disparues.

 

Ah ! la veuve instant, si souvent.

 

 

Traduit du grec par Michel Volkovitch

in, Kiki Dimoula : « Mon dernier corps »

Editions Arfuyen, 2010

 

Voir aussi :

Temps allongé / ΑΝΑΣΚΕΛΟΣ ΧΡΟΝΟΣ (29/03/2020)

Posté par bernard22 à 14:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

15 février 2021

Zu Shuzhen / 朱淑真 (1135 – 1180) : Promenade au lac un jour d’été

 

3dba5e50d9ef4acb9c8a5c9e06035542[1]

 

Promenade au lac un jour d’été

 

Air : « Joie pure et sereine »

 

Brumes irritantes, rosée lancinante

Qui nous retiennent un instant.

Main dans la main sur la route le long du lac aux Nénuphars,

Une ondée de fleurs jaunes et fines d’abricotier.

 

Simple et sotte, sans peur d’être devinée.

Tout habillée je m’endors sur sa poitrine.

Plus encore, quand je lâche sa main et m’en retourne

Chez moi, trop indolente pour m’approcher de ma coiffeuse.

 

Traduit du chinois par Stéphane Feuillas

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

Voir aussi :

Sur l’air « Sheng tsa tse » (23/04/2017)

Touchée par les paroles d’un fermier pendant les chaleurs sèches (19/02/2018)

En regardant voler les couples d’hirondelles (16/02/2019)

 « Je marche seule... » (15/02/2020)

Posté par bernard22 à 14:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

11 février 2021

Danielle Collobert (1940 – 1978) : « Corps là... »

IRLRdRnP_400x400[1]

 

 

Corps là

noué

noué aux mots

l’étranglement du souffle

perte du sol

pendu

balancement à l’intérieur des mots - troués –

vide

approche de la folie

peur continuelle de la fuite verticale

les mots en spirale fuyante – aspirée

sans prise

sans arrêt

tremblement

ou cri

peur continuelle – absence des mots – gouffre

ouvert – descente – descente

mains accrochées au visage

toucher

corps là

résistance – rassure

entendre encore le souffle – quelque part

à l’instant savoir – souffle là

à l’écoute du bruit

affolement

tendu pour entendre

tendu pour résister

jusqu’à la limite – l’immobilité

sursaut

cassure

encore sombrer – descendre – ou aspiré au loin

- ou fatigue – désespoir

 

Dire : I-II 

Seghers / Laffont, Editeurs, 1972

Voir aussi :

Là-ramassé (08/04/2017)

reprendre (11/02/2020)

Posté par bernard22 à 15:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

03 février 2021

Louise Labé (1526 – 1566) : Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie

planche-TAD_800[1]

 

Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie

De celui-là pour lequel vais mourant ;

Si avec lui vivre le demeurant

De mes courts jours ne m’empêchait envie :

 

Si m’accolant me disait : chère Amie,

Contentons-nous l’un l’autre, s’assurant

Que jà tempête, Euripe, ni courant

Ne nous pourra déjoindre en notre vie ;

 

Si, de mes bras le tenant accolé,

Comme du lierre est l’arbre encercelé,

La mort venait, de mon aise envieuse,

 

Lors que, souef plus il me baiserait,

Et mon esprit sur ses lèvres fuirait,

Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.

Voir aussi :

« Baise m’encor, … » (16/01/2017) 

« Je vis, je meurs… » (12/02/2017)

« Tant que mes yeux… » (24/04/2017)

« Ne reprenez, Dames… » (05/02/2018)

« Telle j’ai vu... » (03/02/2019)

« Ô doux regards... » (03/02/20)

Posté par bernard22 à 18:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


27 janvier 2021

Pavie Zygas (1949 -) : La petite fille et la mort

couvmor3[1]

 

La petite fille et la mort

 

Dans un cimetière

sur une tombe

elle demeure allongée

 

parfois elle se dresse quand on passe

et s’assied

mais jamais

jamais elle ne pardonne

 

 

 

 

Passage

sentes ténues

éphémère

extinction de l’être

 

sanctuaire du soir

 

la patte crépusculaire se pose sur la branche

les pierres la courbe d’une tige

toutes nous glissons dans l’ombre

 

 

 

Pourtant

j’ai mangé de ta chair

et bu de ton sang, mère

 

 

 

 

La petite fille et la mort

 

 

La mort vient toujours à sa demande

elle reste bouche bée

devant ce qu’elle noie

on s’habitue à tout bouche bée

quand elle tue

et les gemmes du mal qu’elle se fait

elle n’en connaît pas de plus belles

 

elle penche vers la mort

à désirer toujours elle penche

toute petite déjà elle était dans ses jupes

la faute à l’ange qu’elle n’est pas certes

la faute au méchant qui l’attrapait

dans la cave

elle joue trop à la mort

elle la serre si fort

que l’étoile espérance a éteint la lumière     

 

 

 

 

L’accueil de ce qui vint

m’a soulevé de terre

d’un élan unique

 

difficile d’aller

au-delà

 

pour se confondre

- ce consentement

à ce que la fin veut dire

il pleut il fait froid puis la lumière

brille et cela

personne ne peut l’apprendre

sans s’éloigner de tout

sans aller aussi loin

que les guerriers

volant dans les étoiles

 

 

 

 

Ah si tu ne vis pas, meurs !

 

mais c’est long de mourir

un tel effort

une telle dépense

d’énergie

 

 

 

 

Je ne peux pas parler sinon à qui à moi

avec ces mots étouffés dans le sang

sang boue et chair de la douce ténèbre

- ah donne-moi une goutte de ton sang

Beauté matière insécable et rouge de grand vin

je ne peux te parler tu as coupé ma gorge

je tends mon cou

le sang coule dans le sable

il a coulé le sable le boit

l’odeur de la mort qu’elle est douce parfois

je ne peux parler de la Beauté de l’obscurité de la Beauté

 

 

 

 

Sanctuaire du jour

soleil, récite ta leçon

 

iris blancs iris mauves

bouquet d’abeilles et de sauges

l’éclat du jour est tel que je vais emmêlée

à l’impériale splendeur

 

un jardin

un champ clos

pour l’oiseau

qui vole dans le cœur

 

 

 

 

Je ne peux savoir

ce qu’il en est de vous

mais

le désir approche

de la rive

 

demeurer

et plus encore étendue

- ce glissement

sous la surface

 

parfois

ni la musique ni les mots

cathédrales les plus hautes

n’ont d’écho

 

la rame de bambou toute seule

se balance

 

et l’oreille impérieuse de Shashou

tournant vers l’avant son tissu précieux

me suffit en tout

 

ce sont des choses simples

il faut une vie

pour les tenir

 

 

 

 

Croisement des eaux profondes

de Tsuruga

vers Otaru

écumes de haute mer

prêles de métal bleu

comme s’il y avait

une végétation

dessus le cœur

 

la solitude des grands fonds

pousse l’esprit vaguant

à prendre compagnon

chez les vivants

 

 

 

 

Une grande chose

a changé

en lieu et place

du mur du nord

le fauteuil fait face

au mur de l’ouest

au matin

la lumière est nouvelle

et le soir

une branche

sur le ciel qui s’éteint

 

 

 

 

Le pinson criait

toujours la même phrase la tourterelle

laissait traîner les siennes dans le bruit des voitures

j’ai bien fait de me taire

et j’ai su quelle bête

dévore

ce que je veux dire

 

hier

en faisant la confiture

j’ai trempé mes deux mains

dans ton sang de cerise

 

 

 

 

N’est-elle pas

propice

l’heure venue d’hiver le soir

toute justifiée

à la réclusion

comme un bête à l’étable

la rencontre du mot cimetière

dans le cours de la lecture

et encore d’un petit village

finit de faire perdre

l’équilibre

non pas à l’étable la bête

à l’abattoir

 

 

 

 

Rite barbare pérenne

 

S’asseoir

appuyer de toutes ses forces sur son sein

faire jaillir le nœud innommable de vipères

on ne peut crier n’est-ce pas

en vomissant

 

 

 

 

Sous le grand tilleul, l’été, lisant des livres

 

Toutes ces paroles données

vibrantes et fausses

joignant le flot des nôtres

tombées

 

ah les désirs du cœur sont les arêtes vives

où les chats souples de nos mots vont se blessant

 

 

 

 

Loin du corps dissous

comme un chant les mots que tu prononces

ne meurs pas, petite flamme

la chaleur le goût des mots quand tu les dis

restent là

continuent de briller

il n’y a que les dieux

qu’on aime ainsi

 

In, Revue « Moriturus, N° 3-4, Avril 2004 »

Editions fissile, 09310 Les Cabannes

Posté par bernard22 à 15:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

25 janvier 2021

Virginia Pésémapéo-Bordeleau (1951 -) : Je te veux vivant

 

virginia-191x300[1]

 

Je te veux vivant

 

Ces mots arrachés à pleine pages,

Déracinés de leur boue,

Ils portent mon mal et ma peur

Qui rampent sur ta vie,

Sur la mienne.

 

Nous n’aurons pas ce temps des amours

Qui veillent auprès des flammes,

Qui jettent les branches sur le feu,

Afin que le froid se dérobe.

 

Il y a déjà ce seuil familier,

Emprunté par mon père,

Attendu par ma sœur,

Espéré par ma mère,

Imprévu pour mon frère,

Déchirure pour mon fils.

 

Leur âme me percute

Au cœur de mes nuits,

Me touche de leurs sortilèges,

Me fait des signes de connivence.

 

Vers quoi se tournera mon regard mouillé ?

Que ferai-je de mes doigts sensibles à ta soie ?

Tu me dis que les douleurs se muselleront

Aux étés revenus,

Au soleil des hommes qui m’aimeront.

    

     ***

 

N’oublie pas ces femmes voilées de plumes,

Postées au long de ta route,

Qui n’ont pas vu ton visage.

Le duvet de leur peau qui réclame tes mains

Et leurs lèvres, ta bouche.

 

Tu me crois la dernière,

Celle qui ferme la marche.

Mais ne vois-tu pas leur multitude,

Tremblantes sur le quai de l’attente,

Debout dans le noir de leur mystère.

 

Elles préparent le lit,

Brodent leur cœur de rouge,

Leur haleine de fraises sauvages,

Satinent leurs cuisses de velours

Et parfument leur espérance.

 

Tu es cet homme qui aime,

Tu ne peux pas renoncer,

Rebrousser chemin,

Dire ta fatigue du pèlerin

Ou ta soif de la fin du voyage.

 

Je te mentirai jusqu’au bout,

Sèmerai des tentations sous tes semelles,

Des doutes à la mort qui guette,

Détournerai son attention

En lui bandant les yeux.

 

     ***

 

En silence le rêve tisse ses filets,

Les illusions de déserts féconds.

Je me glisse sur ses ailes.

 

Les enfants iront propager ton nom

Aux quatre coins cardinaux,

Proclameront ta victoire sur le ciel.

 

Ton visage sur la toile de la nuit,

Mes seins dans tes mains

Te retiennent dans l’orbe de leur douceur.

 

Je ne veux pas que tu pleures.

Je ne veux pas de tes larmes.

 

Je sais.

 

On me dira de pierre dure,

D’offense à celui qui part.

Je ne prétendrai pas au courage,

Ni à la fidélité de celle qui aime.

 

Revue « Hopala, N° 43, septembre - novembre 2013 »

29000 Quimper, 2013

Voir aussi :

« Je suis de promiscuité... » (02/01/2019)

Posté par bernard22 à 12:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

21 janvier 2021

Evdokiya Petrovna Rostopchina / Евдокия Петровна Ростопчина: « Vous penserez à moi... » / « Вы вспомните меня когда-нибудь... »

220px-Comtesse_de_Ségur[1]

 

Vous penserez à moi, mais il sera trop tard,

Vers mes steppes déjà je serai repartie ;

Pour longtemps, pour toujours, cachée à vos regards.

Mon image, soudain par l’absence éclaircie,

Vous penserez à moi, mais il sera trop tard.

 

Vous passerez devant la maison triste et vide,

Où vous trouviez toujours un chaleureux accueil

Et vous demanderez, arrêté sur le seuil :

« Elle n’est donc plus là ? » La calèche rapide

Vous emportant, à moi vous penserez trop tard !

 

 

Traduit du russe par Katia Granoff,

In, « Anthologie de la poésie russe »,

Editions Gallimard (Poésie), 1993

 

Вы вспомните меня когда-нибудь... но поздно!

Когда в своих степях далеко буду я,

Когда надолго мы, навеки будем розно —

Тогда поймете вы и вспомните меня!

Проехав иногда пред домом опустелым,

Где вас всегда встречал радушный мой привет,

Вы грустно спросите: «Так здесь ее уж нет?» —

И мимо торопясь, махнув султаном белым,

Вы вспомните меня!..

Posté par bernard22 à 09:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

16 janvier 2021

Andrée Chedid (1920 – 2011) : Démarche

838_chedid-petite[1]

 

Démarche

 

Nul n’a vécu le fond d’une rose

l’espace d’un océan

Ou le lieu de son corps

Nul n’entrevoit l’écart entre le nœud et l’écorce

Ne démêle l’écheveau de l’ombre et de la fleur

 

Les nuits martèlent nos clairières

Le jour abreuve nos ravins

 

Nul chemin n’est plus heurté que le nôtre

Mais nul plus souverain

 

In, « De tout les lieux du Français »

Fondation d’Hauvilliers pour le dialogue des cultures, 1975

Voir aussi :

Le cœur naviguant (26/01/2017)  

L’escapade des saisons (06/03/2017)

Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)

Par-delà les mots… (12/10/2017)

Voix multiples (13/10/2018)

Regarder l’enfance (12/10/2019)

Posté par bernard22 à 12:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

12 janvier 2021

Gilberte H. Dallas (1918 – 1960) : « La bannière de mon corps... »

gilberte-h-dallas-envoie-T-W7FOW3[1]

 C

 

La bannière de mon corps flotte au vent brandebourgeois.

Une vieille femme veut entrer dans ma chambre, je

la vois à travers la porte, sa main de feutre rouge

appuyant en vain sur le loquet ; des parcelles de

ses cris me parviennent comme la chanson

barbare d'un violon reprisant la nuit ;

Je vais lui glisser une rose sous la porte.

une rose de sang noir, peut-être partira-t-elle ?

Et je pourrai me vautrer dans le hamac de

mûrier mais sa voix hoquète : Ophélie

Je m'appelle Ophélie, ouvrez-moi, O-phé-lie…

— Que m'importent ses contorsions grotesques

Quel mensonge me porte-t-elle ? Pourquoi ne

me le tend-elle pas à travers ces feuilles de

sable comme elle me tend son nom… Ophélie,

Ophélie, son ombre ricoche dans l'aura de

mon crépuscule. Ophélie, sa voix grince comme

la crécelle des lépreux, phélie, phélie …

 

Alphabets de Soleils

Editions Seghers, 1952

Voir aussi :

« Des soleils noirs… » (19/04/2017)

« J’ai plongé mon avide soif… » (12/01/2018)

« Les ancolies d’ébène... » (12/01/2019)

A Vincent Van Gogh (12/01/2020)

Posté par bernard22 à 16:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :