Femmes en Poésie

05 février 2023

Emily Jane Brontë (1818 - 1848) : - « Comme elle brille clair ... » / « How clear she shines... »

132417637[1]Portrait d'Emily Brontë, par André Masson, 1944

 

Comme elle brille clair ! Avec quelle quiétude

Je repose, baignée de sa lueur d’argent,

Tandis que le Ciel et la terre me chuchotent :

« Réveille-toi demain, mais pour cette nuit rêve. »

 

Viens-t’en, Imagination, ma fée chérie !

A ces tempes qui battent, donne un doux baiser,

Et puis te penche sur ma couche solitaire

Pourvoyeuse de paix et de félicité.

 

Le monde se retire... Sombre monde, adieu !

Lugubre monde, cache-toi jusqu’à l’aurore :

Le cœur que tu ne peux soumettre tout entier,

Si tu tardes, devras te résister encore !

 

A ton amour, non, non, je ne veux point de part ;

Ta haine ne saurait éveiller qu’un sourire ;

Tes chagrins peuvent déchirer, tes torts meurtrir

Mais tes ruses mensongères sont dérisoires !

 

Tandis que je contemple au-dessus de ma tête

Les étoiles de cette mer mer libre d’orages,

Je veux nourrir l’espoir que toute la détresse

De la Création est contenue en toi !

 

Et voici quel sera mon rêve cette nuit :

Je croirai que le ciel des sphères radieuses

Poursuit à l’infini sa course lumineuse,

Toujours jouissant d’une infinie félicité ;

 

Je croirai qu’il n’est pas un seul monde là-haut,

Aussi loin que ma vue se porte avec effort,

Où jamais la Sagesse ait pu railler l’Amour

Et la Vertu ramper aux pieds de l’Infamie ;

 

Oh, sous les coups du Sort se tordant de souffrance,

Le malheureux couvert de plaies ait dû sourire

Pour déjouer la haine par sa patience

Alors qu’en lui, sans cesse, se cabrait son cœur ;

 

Où le Plaisir fatalement conduise au mal,

Où la Raison s’épuise en vain à mettre en garde,

Où la Candeur soit faible et la Trahison forte,

Et la Joie le plus court chemin de la Douleur.

 

Où la Paix soit l’engourdissement de la Peine,

L’Espoir un fantôme de l’âme,

La Vie, un labeur vide qui ne dure point,

Et la Mort, sur eux tous, un Tyran souverain !

 

                                                                                            13 Avril 1843 

 

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris,

In, Emily Bronte : Poèmes (1836 – 1846)

Editions Gallimard, 1963

 

 

How clear she shines! How quietly

I lie beneath her guardian light;

While heaven and earth are whispering me,

“ Tomorrow, wake, but, dream to—night.”

 

Yes, Fancy, come, my Fairy love!

These throbbing temples softly kiss;

And bend my lonely couch above

And bring me rest, and bring me bliss.

 

The world is going; dark world, adieu!

Grim world, conceal thee till the day;

The heart, thou canst not all subdue,

Must still resist, if thou delay!

 

Thy love I will not, will not share;

Thy hatred only wakes a smile;

Thy griefs may wound —thy wrongs may tear,

But, oh, thy lies shall ne’er beguile!

 

While gazing on the stars that glow

Above me, in that stormless sea,

I long to hope that all the woe

Creation knows, is held in thee!

 

And, this shall be my dream to—night;

I’ll think the heaven of glorious spheres

Is rolling on its course of light

In endless bliss, through endless years;

 

I’ll think, there’s not one world above,

Far as these straining eyes can see,

Where Wisdom ever laughed at Love,

Or Virtue crouched to Infamy;

 

Where, writhing ‘neath the strokes of Fate,

The mangled wretch was forced to smile;

To match his patience ’gainst her hate,

His heart rebellious all the while.

 

Where Pleasure still will lead to wrong,

And helpless Reason warn in vain;

And Truth is weak, and Treachery strong;

And Joy the surest path to Pain;

 

And Peace, the lethargy of Grief;

And Hope, a phantom of the soul;

And Life, a labour, void and brief;

And Death, the despot of the whole!

 

 C. W. Hatfield : « The Complete Poems of Emily Jane Bronte,

Revised from Manuscripts »

Columbia University Press, New-York, 1941

 

Voir aussi :

Il devrait n’être point de désespoir pour toi / There should be no despair for you (02/03/2017)

Le soleil est couché / The sun has set (05/04/2017)

« Autour de moi des tombes grises... / « I see around me tombstones grey… » (01/08/2018)

« Mon plus grand bonheur... »  / « I’m appiest… » (30/06/2019)

« Je viendrai quand ... » / « I’ll come when … » (02/08/2019)

Viens-t’en avec moi / Come, walk with me (02/08/2020)

« Dis-moi, dis, souriante enfant... » / « Tell me, tell me, smiling child... » (01/08/2021)

Brouillard léger sur la colline / Mild the mist upon the hill (06/02/2022)

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03 février 2023

Louise Labé (1526 – 1566) : « Je fuis la ville... »

3855d6e_640533347-la-collection-000189-0811[1]Un portrait, tardif et imaginaire, de Louise Labé © PHOTO JOSSE / LA COLLECTION

 

Je fuis la ville, et temples, et tous lieux

Esquels, prenant plaisir à t'ouïr plaindre,

Tu pus, et non sans force, me contraindre

De te donner ce qu'estimais le mieux.



Masques, tournois, jeux me sont ennuyeux,

Et rien sans toi de beau ne me puis peindre ;

Tant que, tâchant à ce désir éteindre,

Et un nouvel objet faire à mes yeux,



Et des pensers amoureux me distraire,

Des bois épais suis le plus solitaire.

Mais j'aperçois, ayant erré maint tour,



Que si je veux de toi être délivre

Il me convient hors de moi-même vivre ;

Ou fais encor que loin sois en séjour.

 

Voir aussi :

« Baise m’encor, … » (16/01/2017) 

« Je vis, je meurs… » (12/02/2017)

« Tant que mes yeux… » (24/04/2017)

« Ne reprenez, Dames… » (05/02/2018)

« Telle j’ai vu... » (03/02/2019)

« Ô doux regards... » (03/02/20)

Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie (03/02/2021)

« Depuis qu’Amour cruel... » (03/02/2022)

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24 janvier 2023

Pavie Zygas (1949 -) : Berceau de branches vide

CVT_Berceau-de-branches-vide_7258[1]

 

Berceau de branches vide

 

Rose impudique de l’occident

feuille grise du lotus sur la marée d’automne

 

ne pas écrire au point

tout concorde

 

la terre dans la main

on écoute au-dedans quelque signe dressé

ceux

qui ne parlent pas – la pierre

écrase le lézard

il ne crie pas – la fureur de la guerre

la plante côté nord

tendue

vers la lumière

 

 

 

Vivre ici

et maintenant

parmi nos bombes

à fragmentation

porter haut

le cliquetis des mots

de nos cent fleurs épanouies

pol pot aum bhopal clonage et guernica

tchernobyl charonne columbine hiroshima

wounded knee tian an men erika et kkk

mac carthy tigres tamouls vih et tchetchénie

hutus tutsis petit grégory berlusconi

aulnay-sous-bois piazza fontana bagdad et ben

barka treblinka sabra et chatila al kaïda

golfe persique pinochet perche du nil et kolyma

ah sentier lumineux sur la planète bleue

pauvre ghetto plein de gros sous de sdf

d’intox de moulinex et de textos tolérance zéro

 

 

 

Sous le grand tilleul, l’été, lisant des livres

 

toutes ces paroles données

vibrantes et fausses

joignant le flot des nôtres

tombées

 

ah les désirs du cœur sont les arêtes vives

où les chats souples de nos mots vont se blessant

 

 

 

En mémoire de Tao Yuan Ming

 

Les siècles passent une foison de mots passe barque légère

 

pareille à la source aux fleurs de pêchers

dans quel hier a-t-elle fui, cette lumière

et ces yeux cette langue

ces doigts – la pierre même sur la tombe

 

poussière

rendue à notre mère aux beaux seins

mais

aux dent longues

 

 

 

Velléités

pareilles à des parques

à des déesses

à des vellédas mais plus piquantes

 

fuir

dans l’ordre mystérieux des mots

jouer

incapable

d’être

tranquille

devant les innommables

 

 

 

Rouges camélias

les mots flottent ce sont des fleurs

têtes coupées qu’on voit passer dans le courant

ce sont des fleurs

sur les marches de pierre

dans le printemps à Shishigatani

 

discipline des mots

pétales de l’être

 

ou

 

          déréliction

 

 

 

Identifier est un mot fade

jadis je voulais tout verser de toi dans moi

 

le parfum des lys arrive comme

une respiration

souvenir

de ton éclat

il faut partit mon âme il va pleuvoir

je n’ai pas pris de parapluie

je pose sur la tombe

une carte postale c’est un tableau

et là-dessus un bonbon arlequin tout ce que je possède

les fleurs séchées je les ai oubliées à l’hôtel

le vide continue

de creuser il gagne du terrain

à grandes pelletées

     chez nous on ne brûle pas les corps

     on les enterre

     la terre fait un bruit mat quand elle tombe

l’esprit continue

de battre la campagne

il trouve les mots

 

identifier est un mot fade

je dirai plutôt de toi : Beauté

inextricable de ma vie

 

 

 

Entre temps

dans quelque creux du temps

je peux étendre mes bras droit devant

- l’eau s’ouvre et se referme –

à l’infini au devant de moi

ou me dresser

sur la pointe des pieds

au centre de l’humaine

désolation

souvent je cherche du temps pour cela

cela je ne sais ce que c’est cela

- les animaux il me semble vivent bien dans cela –

si je pouvais parler l’absent que te dirais-je

ce que je dis là se désintègre aussitôt

explose

dans l’inanité le doute

la douleur piquée d’épingles

je suis tombé dans ton vide j’ai senti

les dessous de ton déguisement

intempestif ton vide est ma prière ma leçon

intempestif quel mot

bizarre quand je le dis il ne s’accorde pas

avec ce cri     ténu     cette indolence

dans un geste

léger

 

 

 

Berceau de branches vide

dans la brume de mars

un compte secret rassemble

l’espace d’un instant

tout un printemps d’étoiles blanches

 

l’espace d’un instant

prunier sauvage

la forme de l’énigme

aussitôt consumée

 

enfouissement

trop court pour être inscrit

si ce n’est

bien en deçà               ces mots

 

                       l’espace

 

d’un instant

 

Berceau de branches vide

Editions fissile, 09310 Les Cabannes

Voir aussi :

La petite fille et la mort (27/01/2021)

Parler tout seule (24/01/2022)

 

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21 janvier 2023

Izanne (19? -) : Lilith. Chant IV

 

f-98a-59ef03a217eb0[1]Photo de Izanne -

 

Lilith (Chant IV)

 

Je suis

l’étoile de la bergère

la louve qui sort de sa tanière

la salive de la rage

la plume dans le goudron

le sable sous les pavés

la foudre sans le tonnerre

la main d’Inanna

l’enfant de la cité d’Akkad

la poussière de Ninsikila

le sein de Marie Magdalène

la reine de Zmargad

la promesse de la moisson

pas la moisson

l’annonce de la mousson

pas la mousson

l’élixir, le poison

et l’antidote

à ma guise

la pâmoison

le mirage de l’extase

la passion de Caïn

et le sang d’Abel

l’égérie des infidèles

le pustule de vos remords

le poison melliflu

les délices démoniaques

le baiser vénéneux

le coït expiatoire

l’épectase des vieillards

l’idole des sybarites

l’opprobre de sa caste

la pythie de l’orgasme

l’incantation des secrets

le vacarme des non-dits

le cratère qui crache la lave

comme le vagin

de l’infertile verse

des larmes de sang

et je défie Moïse

de s’y frayer un chemin

et j’invite à boire

au calice de la création

de la récréation

de la procrastination

à se donner du plaisir

 

Je suis

l’étrangère impie

qui erre en tenue d’Eve

du côté de la mort

la profanatrice

des alcôves

à la tombée

de la nuit de noces

 

Dieu a sept noms

moi je suis sept femmes

une pour chacun

de leurs péchés

une pour chacune

des merveilles des sept mondes

et plus encore

 

Rien n’arrête ce qui n’a pas commencé

rien ne commencera si l’on n’arrête pas

tout continuera juste de recommencer

à proclamer

la victoire par chaos

à venger

les âmes bafouées

à soumettre

les faibles

bannir

les renégats

renier

les bâtards

jeter

les résidus de fausse couche

dans la fulgurance universelle

des béatitudes

des supplices

pour les siècles des siècles

et tandis que chaque parcelle de leur peau

sera fripée, flétrie

attendant le suaire ou la chaux

leur mont de vénus

un terrain vague déserté

je ne prendrai pas une ride

avec un diadème de sperme

sur mes cheveux épars

mes seins pointant vers l’infini

de la jouissance

de la souffrance

et de l’errance entre les deux

 

Alors dans un dernier souffle

en brisant les miroirs

kaléidoscopes des illusions

et de la vanité

c’est mon nom

qui brûlera vos lèvres

dans l’élan fébrile

d’un dernier baise

Lilith !

Une femme donc volubile

Quand je parle de son talon

Il vient pleurer dans mon giron

Alors je dis qu’il est balaise

Pour le mettre bien à son aise

Il n’a pas une vie facile.

 

Depuis que l’homme est homme

A lui-même il fait allégeance

Il voit ce qu’il veut dans les runes

La gloire, l’amour et la thune

Depuis que Rome n’est plus Rome

Et pour retrouver sa confiance

Qu’il fume un’ blonde, boiv’ une brune

Sa féminité l’importune.

 

Parole d’Evangelle

Sans Crispations éditions

22000 Saint-Brieuc, 2022

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16 janvier 2023

Andrée Chedid (1920 – 2011) : Jeunesse

1016_1[1]Carte 1er jour

 

Jeunesse

 

Jeunesse qui s’élance

Dans le fatras des mondes

Ne te défais pas à chaque ombre

Ne te courbe pas sous chaque fardeau

 

Que tes larmes irriguent

plutôt qu’elles ne te rongent

 

Garde-toi des mots qui se dégradent

Garde-toi du feu qui pâlit

 

Ne te laisse pas découdre tes songes

Ni réduire ton regard

 

Jeunesse entends-moi

Tu ne rêves pas en vain

 

 

Poèmes pour un texte

Editions Flammarion, 1991

 

Voir aussi :

Le cœur naviguant (26/01/2017)  

L’escapade des saisons (06/03/2017)

Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)

Par-delà les mots… (12/10/2017)

Voix multiples (13/10/2018)

Regarder l’enfance (12/10/2019)

Démarche (16/01/2021)

A quatre temps (16/01/2022)

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12 janvier 2023

Gilberte H. Dallas (1918 – 1960) : « Je vous envoie... »

gilberte-h-dallas-1918[1]

 

U

 

Je vous envoie, enveloppant ce poème froissé, cette mappemonde de cristal.

Ma gorge est close comme une boîte rouillée

Des cyclamens blancs à tête d’ocelots me veillent,

arrachant à mon sommeil des lambeaux de chair

Oh ! pulpes des grenades éclatées, seins béants.

Où es-tu Marie ?

Petite sœur, reflet.

Des rais de chaleur perforent la cage de l’ascenseur délivrant le camphre du désir.

Je suis riche, riche comme un kaléidoscope

Plongez vos mains dans mon ventre,

retirez-en l’arc-en-ciel qui me dévore.

 

 

Alphabets de Soleils

Editions Seghers, 1952

Voir aussi :

« Des soleils noirs… » (19/04/2017)

« J’ai plongé mon avide soif… » (12/01/2018)

« Les ancolies d’ébène... » (12/01/2019)

A Vincent Van Gogh (12/01/2020)

« La bannière de mon corps... » (12/01/2021)

« Je vois au creux des paumes... » (12/01/2022)

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08 janvier 2023

Ananda Devi (1957 -) : Me suis réveillée

 

moton1010[1]© Oumeya El Ouadie/ Éditions Bruno Doucey

 

 

Me suis réveillée

 

                              Je me suis réveillée un matin

                               après un rêve d’une violence extrême.

                                J’ai écrit ceci,

                                 n’ayant ni été violée ni violentée.

 

Me suis réveillée corps brûlé

Dévêtue de ma peau

Main carnassière

Gouttes de nuit acides

Les chattes ne sortent pas

 

Me suis réveillée bouche fracassée

Cœur détalant trop battu

Jambes désemparées

Boueuses boiteuses

Sottes ! Fuyez ! Fuyez !

 

Me suis réveillée à genoux dans mon lit

Il n’y avait personne

Tous étaient là

Par la fenêtre l’oubli riait

Tu ne vivras pas sans peur

 

Me suis réveillée l’aube était glauque

Le ciel barbouillé couleur de vomi

Le corps pesant paillasse d’insomnies

Où est passé la vie

Ses espaces rieurs

Tous compressés dans un poing fermé

 

Me suis réveillée poisson bafouillant

Sa prière liquide

Dans le poison de l’air

Chair frétillant sans espoir

Sous le fil du saignoir

 

Me suis réveillée en pleine stupeur

Blanc trop blanc

Inondant mes yeux

Gueules braillantes

Sanglant ma vision

 

Me suis réveillée lovée en transparence

Aucun tissu étoffe soie

Livre tout de toi

Pas le droit

Ultime secret de ton ventre

 

Me suis réveillée agonie

Vécue et crainte

Ca n’arrive

Pas qu’aux autres

Au détour d’une rue griffée de pluie

Un soir d’équinoxe

 

Me suis réveillée dans les essieux

Métro trop bondé

Facile, si facile

D’abolir la distance

Toucher ce qui n’est pas soi

Formes courbes dissimulées

 

Audace des possédants

Des conquérants

Des triomphants

 

Me suis réveillée interrogée

Faire de la poésie

A ce sujet

Pas permis

Jolies tournures

Métaphores

Euphémismes

 

Me suis réveillée muette

De tous mes silences

Parce que le monde me dit

Désormais de me taire

Mais à quoi alors

Puis-je servir

 

Me suis réveillée sachant

Ce que toute femme sait

Dans sa chair dans son sang

Ce que les ombres recèlent

D’effroi

Face à l’invasion

Chaque pas vers la solitude

Un pas vers le démantèlement

 

Me suis réveillée déterminée

A continuer malgré tout

Dire dire dire

Pour ne pas oublier

 

Pas t’oublier

Femme de nulle part

De partout

Tu as vécu

Je t’offre mes mots

C’est tout ce que j’ai

 

Le viol est le viol

Je ne l’ai pas vécu

 

In, « Haute tension. Poésies françaises d’aujourd’hui »

Le Castor Astral, 2022

Voir aussi :

« Je te vois comme un hiver… » (24/02/2017) 

 « Je ne vous connais pas ... » (21/02/2019)

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06 janvier 2023

Louise Glück (1943 -) : Le passé / The past

louise[1]

 

Le passé

 

Une petite lumière dans le ciel apparaissant

soudain entre

deux branches de pin, leurs aiguilles fines

 

gravées maintenant sur la surface éclatante

et au-dessus de ce

ciel haut et plumeux –

 

Respire l’air. C’est l’odeur du pin blanc,

très puissante quand le vent souffle à travers

et le bruit que cela fait est tout aussi étrange,

comme le bruit du vent dans un film –

 

Des ombres qui bougent. Les cordes

qui font le bruit qu’elles font. Ce que tu entends maintenant

c’est sans doute le bruit du rossignol, chordata,

l’oiseau mâle courtisant la femelle –

 

Les cordes bougent. Le hamac

se balance dans le vent, attaché

fermement entre deux pins.

 

Respire l’air. C’est l’odeur du pin blanc.

 

C’est la voix de ma mère que vous entendez

ou est-ce seulement le bruit que font les arbres

quand l’air passe à travers

 

car quel bruit cela ferait-il

s’il ne passait à travers rien ?

 

 

Traduit de l’anglais par Rober Benini

in, Louis Glück : « Nuit de foi et de vertu. Edition bilingue »

Editions Gallimard, 2021

  

The past

 

Small light in the sky appearing

suddenly between

two pine boughs, their fine needles

 

now etched onto the radiant surface

and above this

high, feathery heaven—

 

Smell the air. That is the smell of the white pine,

most intense when the wind blows through it

and the sound it makes equally strange,

like the sound of the wind in a movie—

 

Shadows moving. The ropes

making the sound they make. What you hear now

will be the sound of the nightingale, chordata,

the male bird courting the female—

 

The ropes shift. The hammock

sways in the wind, tied

firmly between two pine trees.

 

Smell the air. That is the smell of the white pine.

 

It is my mother’s voice you hear

or is it only the sound the trees make

when the air passes through them

 

because what sound would it make,

passing through nothing?

 

Faithful and virtuous night

Farrar, Straus, Giroux, New-York, 2014

Voir aussi :

Parabole / Parable (07/01/2022)

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03 janvier 2023

Alicia Suskin Ostriker (1937 -) : Quatrième Rue Ouest / West Fourth Street

 

 

Ostriker-Alicia_small[1]

Quatrième Rue Ouest


À Jerry Stern


Les platanes perdent leurs feuilles

Quatrième Rue Ouest et l’âge me rend bizarre

Heureuse pourtant de les voir pâles et iridescents

 

Au sortir du métro dans la circulation

Les détritus et bouffées de patchouli ––maintenant que je sais lire

Entre les lignes du brouillon de ma vie

 

Le plaisir me rend souvent visite–– il y a moins d’interférences

Quand je regarde quelque chose aujourd’hui

Ce que je vois je le vois clairement

 

Avec moins de chagrin et de colère qu’auparavant

Et moins de désir : non pas que j’aie vaincu ces passions

Elles se sont estompées

 

Et si je souris d’admiration devant quatre Brésiliens

Qui jouent à la pelote sur un carré de béton ensoleillé

Et crient en portugais

 

Mains gantées de chevreau car la pelote cingle

Dos comme enracinés de muscles éclairs d’or autour du cou

Si je les regarde danser la samba avec leur ombre

 

Comme se contorsionnait mon père il y a cinquante ans

Lorsque les fils de Juifs immigrés

Jouaient des parties acharnées sur les terrains de Manhattan

 

––Si je me dis que ces hommes sont l’essence de la ville

C’est à cause de leur beauté

Puisque j’ai appris à m’enticher de la beauté.

 

 

Traduit de l’anglais par Jean Migrenne

In, Revue « Temporel, N°13, 29 Avril 2012

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

 

West Fourth Street

 

À Jerry Stern

 

The sycamores are leafing out

on West Fourth Street and I am weirdly old

yet their pale iridescence pleases me

 

as I emerge from the subway into traffic

and trash and patchouli gusts—now that I can read

between the lines of my tangled life

 

pleasure frequently visits me—I have less

interfering with my gaze now

what I see I see clearly

 

and with less grievance and anger than before

and less desire: not that I have conquered these passions

they have worn themselves out

 

and if I smile admiring four Brazilian men

playing handball on a sunny concrete court

shouting in Portuguese

 

goatskin protecting their hands from the sting of the flying ball

their backs like sinewy roots, gold flashing on their necks

if I watch them samba with their shadows

 

torqued like my father fifty years ago

when sons of immigrant Jews

played fierce handball in Manhattan playgrounds

 

—if I think these men are the essence of the city

it is because of their beauty

since I have learned to be a fool for beauty

 

The Little Space : Poems Selected and New, 1968–1998.

University of Pittsburgh Press, Pittsburgh (USA),1998

Voir aussi :

Huitième et treizième / The Eighth and Thirteenth (03/01/2021)

Au restaurant Révélation (03/01/2022)

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30 décembre 2022

Reizl Zychlinski / Rajzla Żychlińska (1910 – 2001) : Au soir

130297712[1]

 

Au soir

à Itsik Manguer

 

Au soir chaque feuille

Devrait être oiseau

Et moi je tourne en tenant une cruche

Pour y recueillir leurs larmes.

Sur les fleuves déjà les ombres

Des arbres se sont enlacées

Nouant leurs têtes calmement,

Les chiens bientôt vont aboyer,

Découper le silence

Avec de longs couteaux, jusqu’au ciel.

Les chiens bientôt vont aboyer

Et la cruche tremble à ma main.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski

In, « Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple »

Editions Gallimard (Poésie), 2000

Voir aussi :

Avril (29/12/2021)

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