Femmes en Poésie

17 octobre 2018

Nelly Sachs (1891 – 1970) : « Vous mes morts... » / « Ihr meine Toten... »

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Vous mes morts

Vos rêves sont devenus orphelins

La nuit a couvert les images

Votre langue volant dans des chiffres secrets chante

 

La troupe de fugitifs des pensées

votre legs voyageur

mendie sur ma grève

 

Inquiète je suis

très effrayée

de saisir le trésor avec une petite vie

 

Détentrice moi-même d’instants

battements de cœur adieux

blessures mortelles

où est mon héritage

 

Le sel est mon héritage

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

 

Ihr meine Toten

Eure Träume sind Waisen geworden

Nacht hat die Bilder verdeckt

Fliegend in Chiffren eure Sprache singt

 

Die Flüchtlingsschar der Gedanken

eure wandernde Hinterlassenschaft

bettelt an meinem Strand

 

Unruhig bin ich

sehr erschrocken

den Schatz zu fassen mit kleinem Leben

 

Selbst Inhaber von Augenblicken

Herzklopfen Abschieden

Todeswunden

wo ist mein Erbe

 

Salz ist mein Erbe

Voir aussi :

« Ici où dans le sel… » (05/03/2017)

« Des langues de mer salées… » (12/04/2017)

« Rêve surcroît du dormeur… / « Traum der den Schlafenden… » (16/10/2017)

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13 octobre 2018

André Chedid (1920 -2011) : Voix multiples

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Voix multiples

 

Le cœur en tollé

L’âme craquante

 

Affronte le jour

*

Jour chargé de ronces

où vient mourir le chant

 

Jour qui regorge de vies

où foisonne la Vie

*

A tire d’aile

au pas de l’autre

à pleines mains

 

Saisis le jour

 

par éclaircies

*

Suis son battement

de métronome

 

Escorte

mais délivre

le temps

*

Homme de poids et de mesures

Homme sans poids et sans mesure

 

Habite et déshabite ta peau

Deviens tous tes visages

Et puis

*

EXISTE         à          nu

*

A   NU

 

Comme le souffle d’où surgit la parole

comme l’horizon au bord des plaines

comme les morts recouverts d’âge

comme la mer dépourvue d’âge

 

comme l’univers

comme rien

*

Hommes du pays de tous

et du lit de chacun

 

A voix multiples

pénètre le jour

*

A voix d’enfance

A voix de feu

 

Eternité et petites choses

*

Célèbre le jour

forgé de nuits

 

Fraternité de la parole

Editions Flammarion, 1976

Du même auteur :

Le cœur naviguant (26/01/2017)  

L’escapade des saisons (06/03/2017)

Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)

Par-delà les mots… (12/10/2017)

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10 octobre 2018

Thérèse Aubray (1888-1974) : Phénix

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Phénix

 

Passages !

Et de nouveau la mort et de nouveau la vie.

Que je ne sache plus ce qui en moi veut vivre

Ou veut mourir.

Surtout ne pas entendre et ne pas regarder,

Ne pas savoir !

Et que la flamme éclate et lacère le sang

Le beau désir, de soi-même inconscient,

Qui brûle et meurt de vivre et redescend

La pente de l’oubli, le grand trou bourgeonnant

D’où le feu naisse, et monte et recommence.

 

Derrière la nuit

Editions GLM, 1936

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09 octobre 2018

Hélène Cadou (1922 – 2014) : Le soleil griffait les tuiles...

 

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Le soleil griffait les tuiles...

 

 

Le soleil

Griffait les tuiles

 

Nous dormions

Entre deux cils de lumière

 

Et tes mots

Avaient la douceur des mains

 

Ton rêve est le mien

N’étaient qu’un seul fruit

Sur nos lèvres

 

L’après-midi

S’ouvrait jusqu’à la mer

 

Trop tard déjà

Pour arrêter le temps

 

Quand j’ouvris les yeux

Je la vis

 

Une voile passa

Pour te dérober

Mon regard.

 

In, « Il fait un temps de poèmes »

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men

Filigranes Editions, 22140 Trézélan, 1996

Voir aussi :

« Ce soir / la nuit est bleue… » (18/01/2017)

« J’ai vu des paysages… » (22/02/2017)

 « Ce printemps trop grand pour moi… » (03/04/2017)

Ilarie Voronca ... (24/07/2017)

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06 octobre 2018

Denise Le Dantec (1939 -) : Mésange

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Mésange

A Tangi

 

Rappelle-toi

à la bleuté de la mésange

qui vole ici,

            dans le sentier,

 

Son aile a bleui

dans la cuve

            de presque-clarté

 

D’un autrefois délivré,

          pénitente de l’ange,

 

Elle vient vers toi,

            bleue, bleue,

au régal de l’été.

 

Revue « Vagabondages, N°42, Octobre 1982 »

Association Paris-poète

Librairie Séguier, 1981

Voir aussi :

« Nous ne sommes plus rien… » (29/01/17)   

« O l’adieu… » (18/10/17)

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02 septembre 2018

Laurice Schehadé (1908 – 2009) : « Mon pays, comme en la laine... » (08/18)

  

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     Mon pays, comme en la laine des blanches brebis, je voudrais passer mes

mains en toi, t’étreindre plus cher qu’un homme, que l’homme le plus aimé,

pays d’olives et de pain, de mes origines et de la joie, puis morte trouver une

place dans le cimetière où jouent la chèvre et l’enfant quand les fleurs fêtent

leur naissance.

*

     J’ai mal de t’avoir quitté, mal de vivre, pays de mûriers, de vignes, de

ruisseaux secrets, semblances de Dieu, ma vallée heureuse. Morte j’irai à ta

recherche, dans un sac de pauvre, un peu de terre et d’eau, le pain de tes

promesses. Et l’on dira : cette femme au loin, il n’y a d’ombre nulle part pour

elle

 

Fleurs de chardon

GLM, 1955

Voir aussi :

« Jardins d’orangers amers… » (02/09/2017)

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28 août 2018

Marina Tsvétaïeva / Марина Ивановна Цветаева (1892 – 1941) : « De pierre sont les uns... »

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De pierre sont les uns, d’argiles d’autres sont, -

Moi je scintille, toute argentine !

Trahir est mon affaire et Marina - mon nom,

Je suis fragile écume marine.

 

D’argiles sont les uns, les autres sont de chair –

A eux : tombes et dalles tombales !

- Baptisée dans la coupe marine – et en l’air

Sans fin brisée, je vole et m’affale.

 

A travers tous les cœurs, à travers tout filet

Mon caprice s’infiltre, pénètre.

De moi – ces boucles vagabondes : vise-les ! –

On ne fera pas du sel terrestre.

 

Contre vos genoux de granit je suis broyée

Et chaque vague me – réanime !

Vive l’écume, gloire à l’écume joyeuse,

Vive la haute écume marine !

23 mai 1920

 

Traduit du russe par Eve Malleret.

In, "Le ciel brûle, suivi de Tentative de jalousie" 

Edition Gallimard (Poésie), 1999                                        

 

Кто создан из камня, кто создан из глины, - 

А я серебрюсь и сверкаю!

Мне дело - измена, мне имя - Марина,

Я - бренная пена морская.

 

Кто создан из глины, кто создан из плоти - 

Тем гроб и надгробные плиты...

- В купели морской крещена - и в полете

Своем - непрестанно разбита!

 

Сквозь каждое сердце, сквозь каждые сети

Пробьется мое своеволье.

Меня - видишь кудри беспутные эти? - 

Земною не сделаешь солью.

 

Дробясь о гранитные ваши колена,

Я с каждой волной - воскресаю!

Да здравствует пена - веселая пена - 

Высокая пена морская! 

23 мая 1920

 

 

 

Voir aussi :

« Il me plaît que vous ne soyez pas fou de moi… » / Мне нравится, что вы больны не мной (09/02/2017)

Tentative de jalousie / Попытка ревности (07/04/2017)

« Une fleur est accrochée à ma poitrine… » / « Кто приколол - не помню... » (26/08/2017)

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19 août 2018

Anne Bihan (1955 -) : « Être ni l’un ni ... » (19/08/2018)

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les cendres sonores de nos cris

partagés     mais la fragile pesanteur

de l’amour                    et la grâces de nos désirs

peuplées de bras de bouches de        chevelures

inconcevables      et somptueuses

 

être chaine et trame de la

natte promise où         assis debout bruisse

le monde     et la joie reconquise

des simples           des pauvres     des affligés

des affamés                    nommer la soif et l’eau la peine

et la miséricorde               le doux

et la douleur de ce qui est en nous

guette                l’infinie présence   

de la source

 

et mains vides s’avancer vers la montagne où l’Enfant

     au semblable

s’abandonne.   

 

Ton ventre est l’océan

Editions Bruno Doucey, 2011

 

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18 août 2018

Jany Cotteron (1944-) : F/Aille

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à Tal-coat

 

F

AILLE

 

Je suis celui qui marche

vers les sommets

à l’heure tremblée de midi

quand les chiens de soleil

dévorent la montagne

et que le regard se tait

entre les paupières épuisées de lumière

 

C’es l’heure où émergeant de la brume

d’étranges animaux

se couchent à l’horizon

têtes et corps emmêlés

frémissements de croupes et de dos

 

Leurs flancs gris portent les traces

de cicatrices anciennes

et leurs mufles sans âge

striées de fissures

de crevasses

racontent les ruptures primitives

de la terre et des rocs

 

Je suis celui qui marche

dans le temps arrêté

auprès de la montagne

où les troupeaux impassibles

boivent à même le ciel

la brûlure de l’été

 

Je suis celui qui passe

à travers la montagne

déchiffrant dans la roche

les signes originels

de blanc, de noir et d’ocre

 

C’est l’heure où le corps s’unit au rocher

où les doigts se lient à la pierre

Les pieds se posent en arabesques

s’élèvent en lignes lentes   en courbes fugitives

Les mains lissent les rondeurs tièdes

effleurent les creux   les pointes

et glissent dans les fissures humides et fraîches

Elles cherchent à tâtons le chemin des failles

qui montent vers les crêtes

 

Je celui qui passe

les abrupts, les ressauts

les dalles et les arêtes

 

A la croisée des failles

sur les traces de pierre

ivre du battement de mon cœur

dans le souffle du temps

 

Le chant des pierres et de l’eau

Editions Samizdat, 1218 Grand-Saconnex (Suisse)

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04 août 2018

Anna Akhmatova / Анна Ахматова (1889 – 1966) : « Les uns échangent des caresses ... »

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Les uns échangent des caresses de regards,

Les autres boivent jusqu'aux premières lueurs,

Mais moi, toute la nuit, je négocie

Avec ma conscience indomptable. 

 

Je dis : "Je porte ton fardeau,

Et il est lourd, tu sais depuis combien d'années."

Mais pour elle le temps n'existe pas,

Et pour elle il n'est pas d'espace dans le monde. 

 

Voici revenu le sombre soir du carnaval,

Le parc maléfique, la course lente du cheval,

Le vent chargé de bonheur et de gaieté,

Qui s'abat sur moi des pentes de ciel. 

 

Au-dessus de moi, un témoin tranquille

Montre sa double corne...Oh, m'en aller,

Par la vieille allée du Pavillon chinois,

Là, où l'on voit des cygnes et de l'eau morte. 

1936.
Léningrad. 

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

In, Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

Editions Gallimard (Poésie), 2007

 

Voir aussi :

Troisième élégie (28/02/2017)

Epilogue, I / эпилог, I (06/04/2017) 

Solitude / Уединение (05/08/2017)

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