Femmes en Poésie

24 mai 2019

Anjela Duval (1905 – 1981) : Dans le bois / Er c’hoad

119518382_1_

 

Dans le bois

 

Sur le tapis mou du bois

Avancer à pas de velours

S’asseoir à votre pied

Dans le clair-obscur et le silence.

Loin des querelles du monde.

Ecouter le bruissement de votre feuillage…

Et caresser alternativement

De la main et de l’œil…

Vous appelez à voix basse

Par vos noms merveilleux :

Chêne blanc. Tremble

Erable. Charme

Bourdaine. Osier. Bouleau blanc

Mes mille amis muets !…

2 décembre 1967

 

Traduit du breton par Paol Keineg

 

Er C’hoad

War ballen vlot ar c’hoad

Mont a bazioù voulouz

Azezan ouzh ho troad

Er brizhheol, en didrouz.

Pell eus tabut an dud.

Selaou sarac’h ho teil…

Ha flouran a bep eil

Gant va dorn ha va sell…

A vouezh dous ho kervel

A-bouez hoc’h anvioù-hud :

Derv-gwenn. Kroad-kren

Skav-gwrac’h. Faou-put

Evor. Aozilh. Bezv-gwenn

Va mil mignonez mut!...

2 a viz Kerzu 1967

 

Anjela Duval : « Quatre poires. Recueil bilingue de poèmes

choisis et traduits par Paol Keineg »

Editions Mignoned Anjela, 22500 Paimpol

Voir aussi :

Poèmes de jour, poèmes de nuit / Barzhonegoù noz, barzhonegoù deiz (17/01/2017) 

La feuille / An delienn (04/05/2017)

Papillon et abeille /Balafenn ha Gwenanenn (22/04/2019)

Posté par bernard22 à 17:38 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


14 mai 2019

Sapphô / Σαπφώ (vers 1630 - vers 1580 av. J.C.) : Nocturnes

Sappho_1_

 

Nocturnes

 

Etoile du soir, ô toi qui ramènes

Ce qu’a dispersé le clair jour naissant,

Voici que chèvre et brebis tu ramènes,

Et à la mère son enfant.

........................

 

L’eau fraîche murmure à l’entour,

Parmi les pommiers parfumés,

Et des feuilles où le vent court,

Le sommeil pour nous a glissé.

.................................

 

Les étoiles, autour de la splendeur lunaire,

Cachent à nouveau leur clarté

Lorsque d’un vif éclat elle revient briller,

En son plein, au-dessus de l’ombre de la Terre.

..................................

La lune s’est couchée,

Les Pléiades aussi.

Il est minuit, l’heure est passée,

Je suis seule étendue ici.

..................................

Le rossignol charmeur annonce le printemps.

Je dis que l’avenir se souviendra de nous.

...................................

Je désire et je brûle.

...........................................

A nouveau l’Amour, le briseur de membres,

Me tourmente, doux et amer.

Il est insaisissable, il rampe

................................................

A nouveau l’Amour a mon cœur battu,

Pareil au vent qui, des hauteurs,

Sur les chênes s’est abattu.

.............................................

Tu es venue, tu as bien fait :

J’avais envie de toi.

Dans mon cœur tu as allumé

Un feu qui flamboie.

..........................................

Je ne sais ce que je dois faire,

Et je sens deux âmes en moi.

..........................................

Je ne sais quel désir me garde possédée

De mourir, et de voir les rives

Des lotus, dessous la rosée.

........................................

Et moi, tu m’as oubliée.

Telle la pomme savoureuse,

Rouge au bout même de la branche,

Là-haut, sur la plus haute branche.

Ah ! les cueilleurs l’ont oubliée.

Non, ils ne l’ont pas oubliée,

Ils n’ont pas pu y arriver.

..............................................

Monte la lune dans son plein,

Les filles autour de l’autel...

.................................................

 

 

Ainsi jadis, d’un pied léger,

Dansaient les filles de la Crête,

Autour d’un autel bien-aimé,

La musique animant la fête,

Et du gazon elles foulaient

Les fleurs à la douceur si fraîche.

..........................................

Les poids chiches dorés poussaient sur le rivage.

....................................................

Le sommeil aux yeux noirs est venu sur leurs yeux.

................................... 

Est devenu froid le cœur des colombes,

Leurs ailes se sont repliées.

 

Traduit du grec par Robert Brasillach,

In « Anthologie de la poésie grecque »

Editions Stock, 1950

Voir aussi :

 « Je t’ai possédée, ô fille de Kuprôs ! » (22/02/2017)

Aphrodite / εἰς Ἀφροδίτην (30/03/2017)

A une aimée (10/05/2017)

Posté par bernard22 à 18:37 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

04 mai 2019

Marie-Noël (1883 – 1967) : Connais-moi...

84802_choix_vie_rentree_04_4_1_

 

Connais-moi ...

 

Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi !

Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire :

La poussière sans nom que ton pied foule à terre

Et l'étoile sans nom qui peut guider ta foi.

 

Je suis et ne suis pas telle qu'en apparence :

Calme comme un grand lac où reposent les cieux,

Si calme qu'en plongeant tout au fond de mes yeux,

Tu te verras en leur fidèle transparence...

 

Si calme, ô voyageur... Et si folle pourtant ! 

Flamme errante, fétu, petite feuille morte

Qui court, danse, tournoie et que la vie emporte

Je ne sais où mêlée aux vains chemins du vent.

 

Sauvage, repliée en ma blancheur craintive

Comme un cygne qui sort d'une île sur les eaux,

Un jour, et lentement à travers les roseaux

S'éloigne sans jamais approcher de la rive...

 

- Si doucement hardie, ô voyageur, pourtant !

Un confiant moineau qui vient se laisser prendre

Et dont tu sens, les doigts serrés pour mieux l'entendre,

Tout entier dans ta main le coeur chaud et battant. -

 

Forte comme en plein jour une armée en bataille

Qui lutte, saigne, râle et demeure debout ;

Qui triomphe de tout, risque tout, souffre tout,

Silencieuse et haute ainsi qu'une muraille...

 

Faible comme un enfant parti pour l'inconnu

Qui s'avance à tâtons de blessure en blessure

Et qui parfois a tant besoin qu'on le rassure

Et qu'on lui donne un peu la main, le soir venu...

 

Ardente comme un vol d'alouette qui vibre

Dans le creux de la terre et qui monte au réveil,

Qui monte, monte, éperdument, jusqu'au soleil,

Bondissant, enflammé, téméraire, fou, libre !...

 

Et plus frileuse, plus, qu'un orphelin l'hiver

Qui tout autour des foyers clos s'attarde, rôde

Et désespérément cherche une place chaude

Pour s'y blottir longtemps sans bouger, sans voir clair...

 

Chèvre, tête indomptée, ô passant, si rétive

Que nul n'osera mettre un collier à son cou,

Que nul ne fermera sur elle son verrou,

Que nul hormis la mort ne la fera captive...

 

Et qui se donnera tout entière pour rien,

Pour l'amour de servir l'amour qui la dédaigne,

D'avoir un pauvre coeur qui mendie et qui craigne

Et de suivre partout son maître comme un chien...

 

Connais-moi ! Connais-moi ! Ce que j'ai dit, le suis-je ?

Ce que j'ai dit est faux - Et pourtant c'était vrai ! -

L'air que j'ai dans le coeur est-il triste ou bien gai ?

Connais-moi si tu peux. Le pourras-tu ?... Le puis-je ?...

 

Quand ma mère vanterait

A toi son voisin, son hôte,

Mes cent vertus à voix haute

Sans vergogne, sans arrêt ;

Quand mon vieux curé qui baisse

Te raconterait tout bas

Ce que j'ai dit à confesse...

Tu ne me connaîtras pas.

 

Ô passant, quand tu verrais

Tous mes pleurs et tout mon rire,

Quand j'oserais tout te dire

Et quand tu m'écouterais,

Quand tu suivrais à mesure

Tous mes gestes, tous mes pas,

Par le trou de la serrure...

Tu ne me connaîtras pas.

 

Et quand passera mon âme

Devant ton âme un moment

Éclairée à la grand-flamme

Du suprême jugement,

Et quand Dieu comme un poème

La lira toute aux élus,

Tu ne sauras pas lors même

Ce qu'en ce monde je fus... 

................................................................................
Tu le sauras si rien qu'un seul instant tu m'aimes !

 

1908

Les Chansons et les Heures

Sansot éditeur, 1920

Voir aussi :

 Crépuscule (23/02/2017)

Retraite (28/03/2017)

« Les chansons que je fais… » (09/05/2017)

Attente (06/05/2018)

Posté par bernard22 à 16:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

22 avril 2019

Anjela Duval (1905 – 1981) : Papillon et abeille / Balafenn ha Gwenanenn

anjela_skeud_300x260_1_

 

Papillon et abeille

 

- S’il fait beau

Dit le papillon volage

S’il fait beau

Je battrai bientôt la campagne.

- Et moi, dit l’abeille

Au papillon écervelé

Je me mettrai au travail

          S’il fait beau.

 

Juin 1967

 

Traduit du breton par Paol Keineg

 

Balafenn ha Gwenanenn

 

- Ma vez hinon

Eme ar valafenn hedro

Ma vez hinon

Emberr me ’z ay da vale bro

- Ha me, eme ar wenanenn

d’ar valafenn skañvbenn

 

Me ’gaso valabour en-dro

          Ma vez hinon

 

Miz Mezheven 1967

 

Anjela Duval : « Quatre poires. Recueil bilingue de poèmes

choisis et traduits par Paol Keineg »

Editions Mignoned Anjela, 22500 Paimpol

Voir aussi :

Poèmes de jour, poèmes de nuit / Barzhonegoù noz, barzhonegoù deiz (17/01/2017) 

La feuille / An delienn (04/05/2017)

Dans le bois / Er c’hoad (24/05/2019)

 

Posté par bernard22 à 12:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

18 avril 2019

Christine de Pisan (1361 – 1430 ?) : « Apprenez-moi, doux ami... »

Christine_de_pisan_image_1_

 

Apprenez-moi, doux ami,

S’il est vrai ce que j’ois dire,

Que d’ici la Saint Remy

Devait aller en l’Empire,

En Allemagne bien loin

Demeurer, comme j’entends,

Quatre mois ou trois du moins ?

Hélas ! que j’aurai mautemps !

 

Ne pourrait jour ni demi

Sans vous voir rien me suffire

Et quand vous serez de mi

Eloigné, quel dur martyre !

De mourir me fut besoin

Mieux que le mal que j’attends ;

Ronger me faudra mon frein.

Hélas ! que j’aurai mautemps !

 

Mon cour partira par mi

Au dire adieu, j’en soupire

Souvent et de deuil frémis,

Car je fondrai comme cire

Des soucis et des grands soins

Que pour vous aurai partant.

Si je vous perds de tous points,

Hélas ! que j’aurai mautemps !

 

Voir aussi :

La fille qui n’a point d’ami (13/03/2017)

« Seulette suis… » (20/04/2017)

Je ne sais comment je dure (04/01/2018)

Posté par bernard22 à 11:55 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


09 avril 2019

Véra Linhartova (1938 -) : « Les années s’allient... »

122995514_1_

 

Les  années  s’allient  et  s’annulent     L’instant      à   la

réflexion     peut toujours revenir sur ses pas   tandis que

moi   je serai repartie  pour  d’autres  instants  tout aussi

irréfléchis

 

 

Villes  entières     allées     rues  et  ponts ne s’écroulent

point sous la gravité de ces départs   Les objets résistant

à l’absence des êtres     Déjà le jour a changé    Les murs

en  s’attendant  à  ce  que  les  disparus reviennent      se

contentent      pour  l’instant     des revenants  taciturnes

 

 

Le lieu depuis longtemps hanté d’un visage qui n’a plus

de corps     des yeux sans visage     d’un creux sans yeux

d’une fissure sans creux    d’un tissu sans fissure   d’une

cicatrice  exsangue

 

Ni un cataclysme      ni la moindre des chose     Juste ce

qu’il faut pour reconnaître   la perte précise d’une chose

précieuse et     le fait établi      pour se remettre en route

Et  puis      la  réalité d’une table à écrire      de  la  table

immatérielle qui me suit où que j’aille      éclairée d’une

lumière  solide  dont  la  substance  ne  peut  pas  ne  pas

rester identique à elle-même

 

Le triomphe de la neige dans ce pays du soleil

 

 

A force d’y vivre     on s’accoutume à habiter la maison

des batailles livrées sans trêve       aux  sons  du  clairon

aux  nues de la poussière       à l’accaparement  du  bruit

indécent dans ce lieu du silence

 

Au fond       ce n’est pas vous  qui seriez  touchés à fond

par la grâce du supplice

 

Je peux attendre     D’une voix blanche :  j’ai  tout  mon

temps

 

 

Pluie fine en plein nuit

 

 

Paralysé en présence d’autrui     néant à l’état splendide

de l’isolement  à quoi tient enfin ce qui se cherche cons-

tamment dans une solitude peuplée

 

Twor

Editions G.L.M., 1974

Posté par bernard22 à 11:44 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

30 mars 2019

Clod’Aria (1916 – 2015) : La mère de famille

poete_ecrivain_clodaria_decede_99_ans_1_

 

 

La mère de famille

 

Et quand elle eut trimé

tant trimé tant gratté

tant frotté tant râclé

qu’elle en devint ridée

 

Et quand elle eut cousu

tant cousu tant rabattu

décousu recousu

qu’elle en devint bossue

 

Et quand elle eut donné

tant donné tant distribué

partagé prodigué

qu’elle en fut dépouillée

 

Alors ils s’en allèrent

bien nippés bien repus

égoïstes ingénus

 

et la mère mourut.

 

Poèmes choisis

Plein chant éditeur, 1976

Posté par bernard22 à 18:10 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

25 mars 2019

Alicia Bykowska-Salczynska (1953 -) : Au vent

Bykowska_42_1_

 

 

Au vent

 

La Bretagne est la région de France où il y a le plus de suicides ;

c’est ce que disent les statistiques.

 

Il est vrai qu’il y en a plus que jamais.

C’est à cause de ce vent qui souffle sans arrêt,

comme tu l’écris, Chéri,

dans le récit

de ton premier voyage.

Jean-Luc sourit, amer

quand je lui lis ton article traduit.

Ce n’est pas le spleen, dit-il.

C’est la pauvre eau de vie, le dur labeur,

et le sentiment d’être encore plus mal

sur sa pauvre terre.

 

Alors, il leur paraît plus facile

aux gens

de tout jeter

au vent.

 

Kamienny Ogrod, 1996

 

Traduit du polonais par Frédérique Laurent

In, « Terra Nullius. Une anthologie de la poésie polonaise

contemporaine de Varmie et Mazurie »

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée, 2004

Voir aussi :

Nuage (26/03/2018)

Posté par bernard22 à 14:42 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

08 mars 2019

Rita Mestokosho (1966 -) : Mistapéo, l’âme de la Tierra

Rita2_Murielle_Szac_Ed

 

Mistapéo, l’âme de la Tierra

 

Ninakamum tshetshi petuikan

je chante pour que tu m’entendes

voilà ce que mon Mistapéo te dit

Je marche sur la pointe des arbres

pour que tu me voies

je vole seulement quand je dors

le ciel est d’un bleu violet

ma voix n’est pas la mienne

elle est faite du grand mystère

 

natuta neme ninakamum

entends entends les bruits

je suis comme l’arbre au printemps

que le vent assaille avec douceur

je m’accote contre la mer

elle est froide là d’où je viens

j’aime penser qu’elle voyage

 

tu m’appelles eau

mais je suis rivière

tu m’appelles arbre

mais je suis forêt

 

l’eau faut un bruit puissant

qu’elle soit salée ou douce

 

l’arbre pousse en silence

mais tu l’entends quand

le vent souffle sur lui

 

Il y a un feu sacré

qui crépite sur les morceaux de lumière

je l’entends car le gardien du feu

me raconte sa vie

 

Il y a un son dans le mot bruit

un peu comme l’absence du silence

quand le temps est venu pour nous

d’entendre notre propre silence

 

mes yeux entendent la lumière

qui arrive naturellement sur mes mains

je suis assise avec mon esprit

seulement pour écouter

 

j’entends une voix autour de moi

et je touche le vent

ce grand vent animé par les ailes du printemps

il ramène les outardes chez moi

 

nous ferons du bruit en silence

nos hommes guetteront leur arrivée

nous mangerons en riant

nous pleurerons de joie

 

 

Et que le Grand Esprit vous protège !

 

In, Revue « Hopala !, N°43, septembre-novembre 2013 »

29000 Quimper, 2013

Voir aussi :

 Un peuple sans terre (26/04/2017)

Aide-nous, grand-père / Uitshinan Nimushum (11/03/2018)

Posté par bernard22 à 17:34 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

05 mars 2019

Heather Dohollau (1925 – 2013) : « Une lumière rose... »

49498805_p_1_

 

Une lumière rose derrière les paupières

Les oiseaux brisent à petits coups

L’œuf de silence

Un parfum de chèvrefeuille

Nappe les airs.

Il y a si peu de temps

Pour être matin

Entre le sommeil et le soir

 

Matière de lumière,

Editions Folle Avoine, 1985

Voir aussi :

 « Matière de lumière les murs… » (14/01/2017) 

« Si pour vivre il suffit de toucher la terre… » (11/02/2017)

« De mon lit… » (21/03/2017)

L’après-midi à Bréhat (28/04/2017)

« Descendre  à la mer… » (05/03/2018)

Posté par bernard22 à 16:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :