Femmes en Poésie

19 septembre 2019

Kadia Molodowski (1894 - 1975) / קאַדיע מאָלאָדאָװסק : Dieu de miséricorde

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Dieu de miséricorde

 

Dieu de miséricorde,

Choisis un autre peuple

Elu.

Nous sommes las de mourir, d’être morts

Et nous n’avons plus de prières,

Choisis un autre peuple

Elu.

Nous n’avons plus assez de sang

Pour être des victimes.

Notre demeure est devenue un désert

Et la terre pour nous est avare de tombes,

Plus de Livre pour nous des Lamentations

Plus de complaintes

Dans les vieux livres saints.

 

Dieu de miséricorde,

Sanctifie un autre pays,

Un autre mont.

Nous avons dispersé notre cendre sacrée

Sur tous les champs déjà, sur chaque pierre,

Nous avons payé

Avec des vieillards,

Des jeunes gens,

Des nouveau-nés

Chaque lettre de tes Dix Commandements.

 

Dieu de miséricorde,

Que ton sourcil de feu se lève :

Contemple les peuples du monde –

Et donne-leur les jours d’effroi, les prophéties.

En chaque langue on prêche ta parole,

Apprends-leur les actes

Et les chemins de l’endurance.

 

Dieu de miséricorde,

Donne-nous l’humble vêtement

Du berger parmi ses moutons,

Du forgeron à son marteau,

De la lingère et du peaussier,

Fussent-ils les plus grossiers.

Rends-nous encore une autre grâce,

Dieu de miséricorde :

 

Délivre-nous de l’aura du génie.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski,

in « Anthologie de la poésie yiddish, Le miroir d’un peuple »,

Éditions Gallimard, 2000.

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13 septembre 2019

Geneviève d’Hoop (1945 -) : « je n’ai jamais cessé d’être... »

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je n’ai jamais cessé d’être

cette écorce vive

qui mange ses syllabes

et aboie ses mots

 

le temps transpire jusqu’à la plage

où se défont mes rives

 

je clôture mes trois vies

j’additionne mes impatiences

je mesure l’espace déçu

 

étais-je un défaut

un intervalle

 

qui m’a couverte de ruines

pendant que je respirais

le temps

de l’aubépine

 

In, Revue » Poésie 1, N° 81-82, Novembre-Décembre 1980 »

Le Cherche Midi éditeur, 1980

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25 août 2019

Anne Bihan (1955 -) : Amer III

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Amer III

 

... Tu dis elle lui la mer et que pour écrire tu l’as traversée d’un bord à

l’autre du monde, franchi cap tropiques et cherché les mots à genoux sur la

chaussée des pauvres ; tu dis personne ne revient partir comme rester, mais

apprends à te tenir entre à jamais debout sur les fissures les gouffres, femme

entre à jamais, et seul compte à la toute fin l’enlacement des mondes...

 

 

Variation 1

 

... tu ne crois plus tout à fait qu’écrire comme traverser la mer les murs la mort

de la terre à l’île et de l’île au ciel, mais te moques désormais du mensonge

qualificatif de leur langue

 

... continent péninsule finis-terre aucun mot pour le dire mais d’autres que tu

as toujours cherchés, archipels constellations jusqu’à celui que tu es venue

reconnaître en passant le tropique la Ligne le Cap Horn et d’Espérance l’autre

tropique, debout à la tangente d’un méridien puis d’un autre et encor d’un autre

 

... Océanie océanienne, femme entre à jamais, ta mer n’est pas la fin des terres

jamais la fin, femme entre à jamais, à cloche-pied sur la crête des dunes et des

vagues, entre la mer et le sable, femme entre à jamais

 

... entre les écueils les fissures les gouffres, allant et venant, pour le mouvement

l’écart la tension,  l’effacement sans fin de toute chose...

 

Variation 2

 

écrire

comme traverser la mer

les murs les morts

 

les mots cherchés pour

me dire

en passant la Ligne

 

se tenir entre

à la toute fin

femme entre à jamais

 

et par-delà les fissures et les gouffres

choisir

l’effacement sans fin de toutes choses

 

 

Ton ventre est l’océan

Editions Bruno Doucey, 2011

Voir aussi :

« Être ni l’un ni ... » (19/08/2018)

 

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14 août 2019

Jany Cotteron (1944-) : N’importe où

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N’importe où

 

N’importe où     Elle écrit

 

Sur les feuilles qui murmurent dans le vent

elle écrit à la sève des arbres

le chant des oiseaux

 

Elle écrit des lettres avec le plein des rochers

et le délié des hautes herbes

 

Elle écrit à l’encre des nuages

en blanc et noir

 

Elle écrit des mots de plumes et de fleurs

des mots qui rient     qui parlent d’amour

des mots d’enfance

des mots de tous les jours

 

Puis elle signe d’une main d’eau et de terre

les sentiers dans la forêt

le versant des montagnes à l’odeur de soleil

 

 

N’importe où

 

Elle écrit la vie

 

Le chant des pierres et de l’eau

Editions Samizdat, 1218 Grand-Saconnex (Suisse)

Voir aussi :

F aille (18/08/2018)

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05 août 2019

Anna Akhmatova / Анна Ахматова (1889 – 1966) : Premier avertissement / Первое предупреждение

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Premier avertissement

 

Que nous importe, en vérité,

Que tout se transforme en poussière,

Sur combien d’abîmes j’ai chanté,

Dans combien de miroirs j’ai vécu ?

Ce n’est pas un rêve, soit, ni un réconfort,

C’est tout sauf un bienfait du ciel,

Il se peut que tu sois obligé

De te rappeler plus qu’il n’est nécessaire.

Le grondement des poèmes qui se taisent,

L’œil qui se cache dans les profondeurs,

Cette couronne de barbelés rouillés

Au milieu d’un silence inquiet.

6 juillet 1963

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

In, Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

Editions Gallimard (Poésie), 2007

 

Первое предупреждение

 

Какое нам, в сущности, дело,

Что все превращается в прах,

Над сколькими безднами пела

И в скольких жила зеркалах.

Пускай я не сон, не отрада

И меньше всего благодать,

Но, может быть, чаще, чем надо,

Придется тебе вспоминать —

И гул затихающих строчек,

И глаз, что скрывает на дне

Тот ржавый колючий веночек

В тревожной своей тишине.

 

Voir aussi :

Troisième élégie (28/02/2017)

Epilogue, I / эпилог, I (06/04/2017) 

Solitude / Уединение (05/08/2017)

« Les unséchangent des caresses ... »  (04/08/2018)

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02 août 2019

Emily Jane Brontë (1818 – 1848) : « Je viendrai quand ... » / « I’ll come when …”

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Je viendrai quand tu connaîtras la pire angoisse,

Allongé, seul, dans la chambre assombrie,

La folle joie de la journée évanouie

Et l’heureux sourire banni

Des ténèbres glacées du soir.

 

Je viendrai quand le vrai sentiment de ton cœur

Régnera pleinement, sans rien pour le gauchir,

Et que mon influence, se glissant en toi,

Aggravant la désolation, gelant la joie,

Emportera ton âme.

 

Ecoute : voici l’heure, voici

Pour toi le moment redoutable ;

Ne sens-tu pas déferler sur ton âme

Un flot d’étranges sensations,

Signes avant-coureurs d’un plus rude pouvoir,

Hérauts de mon avènement ?

Novembre 1837

 

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris,

In, Emily Bronte : Poèmes (1836 – 1846)

Editions Gallimard, 1963

 

Je viendrai près de toi quand ton cœur sera triste ;

J’emplirai de clarté ta chambre emplie de nuit,

Quand s’estompe le jour et sa rumeur bruyante,

Quan s’étend l’ombre désolée

Où frissonne le soir

 

Je viendrai quand l’ennui de ton cœur excédé

Te tiendra dans ses chaînes ;

Alors ma volonté, s’emparant de la tienne,

-Tandis que ton chagrin se fera plus profond,

Que ta joie ne sera plus qu’une cendre froide –

Emportera ton âme au loin.

 

Ecoute ! voici l’heure,

le moment suprême pour toi :

Ne sens-tu pas s’abattre sur ton âme

Un flot de sensations étranges,

Signes avant-coureurs d’une force plus rude,

Hérauts de l’Esprit que je suis ?

Novembre 1837

 

Traduit de l’anglais par Mireille Best,

in, Emily Brontë « Les orages du cœur »

Pierre Seghers éditeur (Cahiers P.S.), 1950

 

 

 

I’ll come when thou art saddest,

Laid alone in the darkened room;

When the mad day’s mirth has vanished,

And the smile of joy is banished

From evening’s chilly gloom.

 

 

I’ll come when the heart’s real feeling

Has entire unbiased sway,

And my influence o’er thee stealing,

Grief deepening joy congealing,

Shall bear thy soul away.

 

 

Listen ’tis just the hour,

The awful time for thee;

Dost thou not feel upon thy soul

A flood of strange sensations roll,

Forerunners of a sterner power,

Heralds of me?

Voir aussi :

Il devrait n’être point de désespoir pour toi / There should be no despair for you (02/03/2017)

Le soleil est couché / The sun has set (05/04/2017)

« Autour de moi des tombes grises... / « I see around me tombstones grey…” (01/08/2018)

« Mon plus grand bonheur... »  / « I’m appiest… » (30/06/19)

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30 juillet 2019

Mérédith Le Dez (1973 -) : Souviens-moi

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Souviens-moi

 

I

Souviens-moi

à voix basse

de l’ombre encore

dans l’enclos

et toujours

souviens-moi

les yeux mi-clos

du jours dehors

prêt à bondir

 

Oui

 

Souviens-moi

inlassable

de la clairière du poème

 

II

Souviens-moi

 

Souviens-moi

aux boucles des matins

empoignés sans douceur

souviens-moi du soleil

tantôt levé tantôt couché

comme d’une sueur de bête

arquée sur la mer

 

Souviens-moi

du silence

de l’eau jugulée

 

III

Souviens-moi

 

Souviens-moi

de la peau qui crisse

d’être froissée

souviens-moi

du fouet de la lumière

et des lanières d’orage

qui fauchent les fiertés

 

Inlassable

 

Souviens-moi

de la verte chanson

des serpents

 

IV

Souviens-moi

 

Souviens-moi

des étés accablants

et des champs secs

souviens-moi

de la nuit qui vient

sans un soulagement

pour les hommes dressés

 

Inlassable

 

Souviens-moi

du feu de foin

dans l’air

 

V

Souviens-moi

 

Souviens-moi

de la houle au ventre

des rencontres

souviens-moi

des gares et des yeux crus

dans une odeur

d’écharpe rouge

 

Inlassable

 

Souviens-moi

des arbres

d’alliance

 

VI

Souviens-moi

 

Souviens-moi

d’un triangle nu

à l’encolure des chemises

souviens-moi

des pluies fades

et du vent mou

qui aiguisent le chagrin

 

Inlassable

 

Souviens-moi

des gestes fiancés

au premier soir

 

VII

Souviens-moi

 

Souviens-moi

avec l’âge qui avance

inexorable et patient

souviens-moi des laisses de goémon

et de l’huître ouverte

dans un ciel d’écailles

 

Inlassable

 

Souviens-moi

d’une cadence

de hanche étroite

 

VIII

Souviens-moi

longuement

à bouche bue

de la blancheur des mains

sur un livre

et toujours souviens-moi

à peau éprise

du lierre des mots

oubliés

 

Oui

 

Souviens-moi

inlassable

d’un désir enroulé

à la langue

d’algues brunes. 

 

Cavalier seul

Editions Mazette, 78372 Plaisir

Voir aussi :

 « Front collé à la vitre … » (30/07/2017)

« Il y a la guerre ... » (29/07/2018)

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27 juillet 2019

Francesca -Yvonne Caroutch (1937 -) : « Dormeurs enfouis sous la rivière... »

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Dormeurs enfouis sous la rivière

enfants aux yeux rivés

à l’envers des lueurs

veilleurs ensorcelés

sous l’aile du mirage

nous sentons grandir entre nous

des paysages impalpables

Les dieux oubliés se consument

dans le halo des marécages

Nous épions le miracle

égarés entre deux vents endormis

entre les planètes aveugles

les arbres sans mémoire

 

La Voie du cœur de verre

Editions Saint-Germain-des-Prés, 1972

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26 juillet 2019

Mariem Mint Derwich (1964 -) : Où sont les miens ?

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Où sont les miens ?

(Aux pays perdus et à ceux qui les arpentent)

 

 

Où sont les miens

dont je n’entends plus que des voix lointaines ?

Où sont les miens ?

Sont-ils dans le flanc des pirogues

dans la trace sur le sable

dans le vol silencieux d’un oiseau

dans l’aube qui blanchit la porte de la nuit ?

Où sont les miens

les miens racines

les miens maisons

Où sont-ils les miens d’ici

les miens d’ailleurs ?

Je les suis, doigt hésitant,

je soulève les pierres

je plonge tout au fond des mers

j’entre dans les arbres

je demande aux animaux

Les miens sont fantômes

ils murmurent en moi

mais je ne sais pas où les trouver

Je n’ai qu’une valise

en elle dorment tous les secrets

les secrets miens

et mon acte de naissance

et un passeport usé par les aéroports

Où sont les miens ?

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Où sont les miens ?

Je m’allonge dans ma valise

et j’apprends par cœur le numéro de mon siège

en face de moi il est écrit «  Interdit de... »

Où sont les miens ?

Là bas, là bas, sur la terre perdue...

 

Maram al-Masri : « Anthologie des femmes poètes du monde arabe »

Le Temps des Cerises, éditeurs, 2019

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24 juillet 2019

Vénus Khoury-Ghata : « Lorsqu’un arbre pleure … » (24/07/2019)

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Lorsqu’un arbre pleure toute sa sève

qu’il se frappe l’aubier pour exprimer sa douleur

qu’il se traîne à genoux autour de son écorce

il faut lui parler le langage d’avril

lui dire l’automne n’est qu’une invention.

 

Anthologie personnelle

Actes Sud, 1997

Voir aussi :

« Parce que leurs noms étaient trop larges… » (19/03/2017)

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