Femmes en Poésie

08 décembre 2022

Anise Koltz (1928 -) : Galaxies intérieures

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Galaxies intérieures

 

L’océan d’où j’étais sortie

il y a des millions d’années

se réveille en moi

quand je t’aime

 

Dans mes étreintes

je laisserai sur ton corps

des restants de coquillages

 

Ton lit sera recouvert

d’une fine couche de sable

     -----

Le monde continue à tourner

dans mes rêves

 

Des orbites de paroles

décrivent une poésie étrange

 

J’ai des galaxies intérieures

 

L’univers alourdit

chacune de mes paroles

 

 

 

J’ignore pour qui

              pour quoi je vis

 

J’ignore pour qui

              pour quoi je meurs

     -----

D’où suis-je venue ?

 

Je suis simple

et électrique

 

Quel esprit m’a donné

mon esprit ?

     -----

Mes mains

sont sans géométrie aucune

mais le monde entier

est inscrit

dans mes paumes

 

 

 

Qui sait

qui je suis ?

 

Mes empreintes digitales

changent chaque jour

     -----

Ma tête tourne

autour de soleils inconnus

 

Je m’éloigne de plus en plus

de moi-même

divisée

en de nouvelles possibilités

de lumière

     -----

J’explore ma tête

là où les pensées

deviennent impensables

enfouies

dans les sombres marécages

de mon cerveau

 

 

 

Le temps inscrit

ses images

 

Je cherche des mots adéquats

pour construire

des espaces de silence

     -----

Aucune légende

n’est la mienne

 

Personne ne terminera

mon histoire

 

Mon passé

sans retour

se mêlera à la terre

 

Toute cette vie :

une équation

qui reste à démontrer

 

 

 

Je marche

en moi-même

sans jamais arriver

 

L’invisible me poursuit

 

Dans la géographie

de mon cerveau

l’impensable

où réside t-il ?

     -----

Mon âge m’alourdit

ma mémoire est périmée

 

Je me regarde

regarder

les paysages empilés

sous mes paupières

 

 

 

Le désert est une terre

d’absence

de silence

 

Une nuit cloutée

éclaire cet espace désaffecté

     -----

Soleil sans fin

cloué dans le ciel

je m’ouvre à ta distance

 

La distance

étant notre proximité

 

Tu te lèves

et te couches avec moi

 

Chaque rayon

désigne une soif

qui me dépasse

qui me fait exister

 

 

 

Dès notre naissance

nous avons flairé le sang

 

Les images du déluge

tapissent encore

notre mémoire

 

Nous marchons sans repères

suspendus au monde

par une épingle de sûreté

     -----

Entre le blanc de la page

et mon écriture

s’est installé

un morceau d’enfer

dernier vestige du ciel

 

 

 

Le langage travestit

la réalité

 

Les mots ne couvrent pas

les objets

 

La vérité apprise

n’est qu’une fiction du réel

 

 

 

Quel destin se cache

sous mes paupières closes ?

 

Invente-t-il

une autre réalité du monde ?

 

Les séquences se suivent

d’après un ordre nouveau

 

Alertant le sang

orchestrant des apparences trompeuses

 

Des constellations défilent

devant mon écran intérieur

 

Des personnages apparaissent

formés de la matière de l’ombre

 

Jusqu’à ce que la nuit émigre

devant l’apparition du jour

 

 

 

Les battements de mon cœur

marquent le rythme

de mes poèmes

 

La respiration du monde

s’y accélère

 

La page brûle

sans brûler

     -----

Depuis ma migration

à travers tant de corps

les siècles s’entassent

sur mes os

 

Mon ombre se cogne

à chaque paroi

 

Le monde est virtuel

 

Le visible

Reste invisible

.......................................................

 

Galaxies intérieures

Editions Arfuyen, 2013

Voir aussi :

Un monde de pierres (I) (08/12/2021)

Un monde de pierres (II) (08/06/2022)

Galaxies intérieures (08/12/2022)

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30 novembre 2022

Sophia de Mello Breyner Andresen (1919- 2004) : A Hydra, évoquant Fernando Pessoa / Em Hydra, evocando Fernando Pessoa

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A Hydra, évoquant Fernando Pessoa

 

Lorsque dans le matin de juin le bateau jeta l’ancre à Hydra

(Et c’est en entendant descendre le câble que je sus qu’il jetait l’ancre)

Je suis sortie de la cabine et je me suis penchée avidement

Sur le visage du réel – plus précis et plus jeune qu’en imagination.

 

Face à la méticuleuse limpidité de ce matin dans un port

Face à la méticuleuse limpidité de ce matin dans le port d’une île grecque

J’ai murmuré ton nom

Ton nom ambigu

J’ai invoqué ton ombre transparente et solennelle

Comme la mâture élancée d’un voilier

Et j’ai cru fermement que tu voyais ce matin

Toi dont l’âme aura été visuelle jusqu’à l’os

Impersonnelle jusqu’à l’os

Selon la loi masquée de ton nom

 

Odysseus – Persona

 

Car d’île en île tout entier tu t’es parcouru

Depuis la plage où se dressait un palmier qu’on appelait Nausicaa

Jusqu’aux noirs rochers où règne le chant strident des sirènes

 

Les maisons d’Hydra se voient dans les eaux

Ton absence émerge tout à coup à mes côtés sur le pont du bateau

Puis m’accompagne dans les rues où je cherche quelqu’un

 

Je t’imagine voyageant sur ce bateau

Etranger au vain bruit des touristes

Attentif à la joie rapide des dauphins

Entouré du bleu déployé des archipels

Allongé à l’arrière sous le vol inouï

Des mouettes que le soleil disperse en pétales impétueux

 

Dans les ruines d’Ephèse sur l’avenue qui descend où venait jadis la mer

Il se tenait là à gauche parmi les colonnes impériales brisées

Il me dit qu’il avait connu tous les dieux

Et qu’il avait parcouru les sept parties du monde

Son visage était beau et usé comme celui d’une statue rongée par la mer

 

Odysseus

Même su tu me promettais l’immortalité je retournerai chez moi

Où sont les choses que j’ai plantées et fait pousser

Où sont les murs que j’ai peints en blanc

 

Il y a dans le matin d’Hydra une clarté qui est tienne

Il y a dans les choses d’Hydra une concision visuelle qui est tienne

Il y a dans les choses d’Hydra la netteté pénétrante du regard d’un dieu

Ce que le regard d’un dieu à rendu impétueusement présent –

Dans le matin d’Hydra

Au café de la place en face du quai j’ai vu sur les tables

Une disponibilité transparente et nue

Qui t’appartient

 

Ton destin aurait dû passer par ce port

Où tout devient impersonnel et libre

Où tout est divin comme il sied au réel

 

 

Traduit du portugais par Max de Carvalho

In, « La poésie du Portugal des origines au XXème siècle »

Editions Chandeigne, 2021

 

Em Hydra, evocando Fernando Pessoa

 

Quando na manhã de Junho o navio ancorou em Hydra

(E foi pelo som do cabo a descer que eu soube que ancorava)

Saí da cabine e debrucei-me ávida

Sobre o rosto do real — mais preciso e mais novo do que o imaginado

 

 

Ante a meticulosa limpidez dessa manhã num porto

Ante a meticulosa limpidez dessa manhã num porto de uma ilha grega

Murmurei o teu nome

O teu ambíguo nome

Invoquei a tua sombra transparente e solene

Como esguia mastreação de veleiro

E acreditei firmemente que tu vias a manhã

Porque a tua alma foi visual até aos ossos

Impessoal até aos ossos

Segundo a lei de máscara do teu nome

 

 

Odysseus — Persona

 


Pois de ilha em ilha todo te percorreste

Desde a praia onde se erguia uma palmeira chamada Nausikaa

Até às rochas negras onde reina o cantar estridente das sereias

 

 


O casario de Hydra vê-se nas águas

A tua ausência emerge de repente a meu lado no deck deste barco

E vem comigo pelas ruas onde procuro alguém

 


Imagino que viajasses neste barco

Alheio ao rumor secundário dos turistas

Atento à rápida alegria dos golfinhos

Por entre o desdobrado azul dos arquipélagos

Estendido à popa sob o voo incrível

Das gaivotas de que o sol espalha impetuosas pétalas

 


Nas ruínas de Epheso na avenida que desce até onde esteve o mar

Ele estava à esquerda entre colunas imperiais quebradas

Disse-me que tinha conhecido todos os deuses

E que tinha corrido as sete partidas

O seu rosto era belo e gasto como o rosto de uma estátua roída pelo mar

 


Odysseus

Mesmo que me prometas a imortalidade voltarei para casa

Onde estão as coisas que plantei e fiz crescer

Onde estão as paredes que pintei de branco

 

 

Há na manhã de Hydra uma claridade que é tua

Há nas coisas de Hydra uma concisão visual que é tua

Há nas coisas de Hydra a nitidez que penetra aquilo que é olhado por um deus

Aquilo que o olhar de um deus tornou impetuosamente presente —

Na manhã de Hydra

No café da praça em frente ao cais vi sobre as mesas

Uma disponibilidade transparente e nua

Que te pertence

 


O teu destino deveria ter passado neste porto

Onde tudo se torna impessoal e livre

Onde tudo é divino como convém ao real

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10 novembre 2022

Leanne O’Sullivan (1983 -) : Moineau / Sparrow

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Moineau

 

Celui qui est venu taper à ma fenêtre,

dans son costume marron, bien droit dans l’aube, mon père

a dit que c’était son père revenu à tire d’aile pour l’été

pour aider aux champs là où notre aide n’y suffirait pas,

et s’est mis à faire des clins d’œil et à parler au vieil homme

des changements survenus, de la nouvelle étable,

des champs du haut réunis en un seul,

sans perdre son sérieux, l’air presque grave.

 

Ce souvenir est revenu aujourd’hui, éveillé

dans le sol printanier du bâtiment de traite

où la lumière s’adoucit derrière les stalles

et les chevrons, et j’ai entendu l’appel de la grive,

clair, inattendu et familier.

Et je me suis retournée, sur le point de répondre.

 

 

Sparrow

 

That one who came tapping at the window,

brown-suited, upright at dawn, my father


said was his father flown home for summer

to help outside where our help wouldn’t do,

and began to wink and talk to the old man

about changes here, the new cow house,

how he broke those upper fields into one,

keeping always straight and almost serious.

 

That was remembered again today, stirred

in the spring-ground of the milking shed

where light softens beyond the stalls

and shafts, and I heard a song thrush call,

bright, unexpected and familiar.

Where I turned, and almost began to answer.

 

Traduit de l’anglais par Anne Mounic

in, Revue « Temporel, N°9, 26 Avril 2010

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne

77144 Chalifert

Voir aussi :

Enfants du Cillínach / Children of the Cillínach (11/11/2020)

Naissance / Birth (11/11/2021)

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07 novembre 2022

Monica Mansour (1946 -) : « Je veux écrire des mots d’oiseaux... » / « quiero escribir palabras de ave... »

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Je veux écrire, mais c’est de l’écume qui sort.

César Vallejo

 

Je veux écrire des mots d’oiseaux

faire éclater le nid pour sortir

hors du bois

écrire des mots d’échardes

fines sur l’asphalte

qui attendent l’été pour émigrer

écrire des mots rouges

de bouches ouvertes sur le ventre

de la ville

écrire la rage avec toutes les pierres

jusqu’à détruire la peur

la réduire en miettes

 

mais c’est de l’écume qui sort furieusement moutonnée

en oiseau rouge   écharde   rage

de l’écume de soleil

et je te baigne

en vague répétée comme une parole prononcée

je te baigne dans cette écume

                         à partir de maintenant

                         moi aussi je suis mer

 

Traduit de l’espagnol par Adrien Pellaumail

In « Monica Mansour. Poèmes », 

Edition Caractères, Paris / Ecrits des Forges, Québec, 2009

 

 

Quiero escribir,  pero me sale espuma.

César Vallejo

 

quiero escribir palabras de ave

estallar el nido para llegar

afuera del bosque

quiero escribir palabras de astillas

finas en el asfalto

que esperan el verano para emigrar

quiero escribir palabras rojas

de boca abiertas sobre el vientre

de la ciudad

quiero escribir la rabia con todas las piedras

hasta derribar el miedo

en migajas

 

pero me sale espuma furiosamente rizada

en ave roja astilla rabia

me sale espuma de sol

y te baño

repetida en ola como palabra pronunciada

te baño con esta espuma :

                  desde ahora

                  yo también soy mar

 

Con la vida al hombro

Editorial Katun (Mexico), 1985

Voir aussi :

 Lumière / Luz (07/02/2017)

je dis que le monde... » / « yo digo que el mundo... » (07/112021)

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30 octobre 2022

Anne-José Lemonnier (1958 -) : Les yeux de l’Aven (2)

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Les yeux de l’Aven (2)

 

..........................................................

Paysage de Bretagne

 

Il reste au paysage

ce que la mer en sa violence laisse debout

quelques chaumières bien tapies contre le sol

toits immenses et pentus

destinés aux pluies interminables

avec deux cheminées pour naviguer l’hiver

 

Dans le rose aussi vieux

que l’amitié du monde

un piétinement dessine une présence

Le ciel porte l’empreinte de trois nuages

Sur ce hameau perdu sans nom

ces toits voués au seul baptême des hivers

la signature est fausse mais l’école juste

 

La mer invisible ordonne les plans

le sentier la devine à sa rumeur

à sa force qui interdit la verticale

et pose la sagesse en aplats de couleurs

 

 

Le ciel est rouge

il a neigé sur la falaise

et le sentier si fin

s’estompe dans la blancheur

tombée avec le secret des couleurs

 

Le rouge

le bleu

le jaune

échangent entre les choses

un courage qui n’appartient à rien

 

Le blanc voudrait aller jusqu’à la Laïta

couvrir les sables de l’estuaire

être mangé par l’eau à petites bouchées

être la mer

Mais le peintre l’engrange dans un cercle gris

 

Dans le temps du tableau

la falaise a pris la forme d’une palette

 

L’attention de la main qui souleva la neige

pour mieux lire le nom des lieux n’a pas fondu

 

 

Une tempête vieille de cent dix ans

couve encore au creux des vagues

 

Hypnose du regard

elle a pétri dans la falaise

l’homme et la femme

selon la volonté du vent

synonyme ici

de discipline élémentaire

de destin

 

Les lieux font leur œuvre

en dessinant à la pierre

nos déchirures

A chaque anfractuosité

son âme sœur

 

Inquiétude plutôt qu’extase

l’osmose de souffrance

arrache aux falaises du sang

Une gestuelle quotidienne

tisse l’étoffe en damier

du paysage

au métier des saisons

 

Tout prépare l’hiver

comme un autre nom du courage

 

 

Le gouffre étrangle

tout l’horizon

en excitant

les bouillons fous

d’une vague grise

tissée de longs reflets

 

Visages en filigrane sur le granit

Prière gravée aux âmes de quels noyés

la toile est peinte à la hauteur de la légende

et du vertige abrupt qui encadre le ciel

bleu d’encre

avec des trouées jaunes

dans les nuages

stylisés par le zen japonais

 

le gouffre le Vorhor écume

des siècles de souffrance

en la falaise de Camaret

 

 

Nom pittoresque

Saint-Jean-du-Doigt

 

Les falaises sont

d’une même main

sœurs inséparables

aux liens d’écume

plus solides que le sang

 

L’élan est de mer

La résistance est de pierre

Mais de rien procède

la blancheur de neige

l’embrun du choc frontal

 

Le peintre est ce rêve

qui demeure

au travail

entre les doigts ouverts

dans le chagrin des failles

 

Couleurs vulnérables à l’infini

Paysage solidaire de toutes parts

 

 

Un chat dort à la page ouverte

paraphant de son corps

l’alliance de travail

où se grave le temps

cette longue amitié du paysage

 

Rides accentuées au front de la falaise

le violet de la bruyère déteint l’estampe

Le chat en boucle décalque l’écho exact

de la courbe lente prise par le granit

 

Les vagues montent

en aquarelle bleue et verte

La frange rouge du sable

déchire d’étonnement

les nuages

 

Consolation toujours à l’œuvre

le paysage sécrète en soi

des synonymes à la sérénité

 

 

l’île a ébauché

jour sur jour

avant d’atteindre

au bleu turquoise

 

J’ai marché

dans la hiérarchie des falaises

et cherché sur les pentes

l’esquisse d’un sentier

 

Entre la bruyère les ajoncs les fougères

il n’y avait

que le tutoiement du poème

où poser l’âme

 

Au service de la beauté

tout obéi tout seul

Infinies sont

les heures d’ouverture

 

 

L’aquarelle allège la falaise

du poids de sa pierre

peinte à l’extrait précieux

de la bruyère

 

qui veille là

sans âge et de tous les âges

cueillie par le pinceau

sans arrêter la sève

 

La mer tient toute en quelques traits

Les arbres balaient de tourment le ciel

 

Pèlerinage en l’esprit des lieux

aux sources de chaque tableau

les pas estampillent les mots

 

 

Dans les lettres de tous les peintres

s’échange la longue correspondance

des saisons et des heures

grammaire impondérable

 

lisible au temps du reflux

conjugué à la lumière

sur les vasières

 

Les reflets sont des hiéroglyphes

un texte à fleur de sable

dans le jaune et le bleu

 

échoué au bout de la couleur

une humble barque pêche

carreau après carreau

la mosaïque des instants

 

 

D’une même trempe de silence

le gris domine

La brume ensable

le ciel et la mer

 

La couleur est une décision lente

prise grain après grain

comme un sel nuancé

en vertu des instants

 

Tendresse pointilliste

le peintre a aimé de ses mains

les rochers qui sans frémir

lui rendent son amour

 

Plage des sables blancs

et des journées plus blanches

Dans l’effacement des lignes

celle du temps s’éteint

 

 

Rouge feu

et force massive des rochers

éprouvés au plus près de leur fatalité

 

Entre les larmes de la mer

l’homme ne marche qu’au pinceau

les yeux brûlés d’écume trop blanche

 

Sous le ciel mauve

les couleurs accompagnent

le regard qui se voue à elles

 

La lenteur est l’intensité la plus active

Le bleu fonce dans l’encadrement du granit

C’est au paysage que nous devons l’humain

 

 

Une seule vague

résume toute la mer

Respiration au ralenti

de l’aquatinte

l’écume doit sa neige

à la noirceur du ciel

 

Les traits de la gravure

accentuent la tempête

Il n’est rien sous le ciel

que cette vague unique

pour prendre dans ses yeux

le pouls des profondeurs

 

une fatalité de l’âme

qui rejaillit

entre un éclat d’embrun

et l’âge de la pierre

 

La vague retourne sa crête blanche

vers le large

comme vers le désir seul à sa vraie mesure

 

 

Les pommes en abondance

jonchent le sol d’un jaune vif

Pieds nus sur ce feu

la femme ne souffre pas de la brûlure

 

Et serre bien fort contre son cœur

la coupe pleine de fruits rouges

geste d’un merci primitif

avant la longue extinction des couleurs

 

L’hiver s’éclairera

de pommes sur la table

parfum présent comme une lampe

une consolation dans les mois noirs

 

La femme parle

à sa compagne agenouillée

dans le rire des fruits

As-tu entendu leurs paroles

 

déchiffré leur souci

leur passion

soumis au cerne noir

ce périmètre en tout de la pudeur vivante

 

 

Ces oignons peints ne feront pas pleurer

témoins de la fraternité

qui réunit les peintres

dans la salle de l’auberge

autour du repas pris en commun

 

Ecole

de la frugalité

les peintres sont pauvres

mais l’amitié relève

le goût des saisons

 

Avec ces quatre oignons

un pichet en grès

une faïence bleue et blanche

le hollandais rend hommage

à ses grands maîtres

 

Dans la filiation

de la plus simple sensualité

les oignons peints

récitent

le bénédicité

 

 

Ferme surgie

d’un poème d’Armand Robin

à la source lyrique des couleurs

la terre porte ses collines

seins profonds

 

Les arbres font partie du cercle de famille

comme une généalogie de ses secrets

Les peupliers brûlent d’enfance inextinguible

Les pommiers gardent la silhouette des aïeux

 

Les arbres sont des forces tutélaires

Anges gardiens

qui entourent de leurs branches

les maisonnées

les étreignent de leurs saisons

 

Les feuillages puisent au tréfonds des lignées

Le sang rosit le gris des pierres

D’une telle osmose

à la mort

il n’est qu’un pas

 

Le paysage sert de salle commune

Entre rouge et orange

l’éclat tisonne

le phrasé engourdi des pensées

 

 

La lumière a la pulpe des fruits

couvés d’affection

dans la pénombre du verger

loin de la mer

afin que le sel n’en altère pas le goût

 

Les arbres sont un toit et les toits leur répondent

tout s’incline l’ardoise a la couleur du ciel

Le bleu pleure dans l’herbe

Il fait bon écouter la lumière mûrir

glisser au long des branches aimer les fruits

 

 

Les parfaire à son goût sans jamais les cueillir

les conjuguer au temps de ses journées

jusqu’à ne plus savoir qui a pénétré l’autre

du soleil ou des fruits

et qui a su extraire le suc du bleu

 

Sur une trame bien visible

un canevas

dont les aiguilles vont trop vite

Août accomplira

son œuvre au point de tige

 

 

Aven sensible à la marée

vasière vaste et grise

pour les bateaux à l’échouage

Paix et sagesse relient un paysage

 

Les arbres se dorent d’automne ou de désir

La montagne Saint-Guénolé verdit l’eau calme

Un nuage rosé la polit de lumière intérieure

 

Le clocher de l’église

ressemble au peuplier

pierres fondues aux feuilles

dans une prière en instance

et soulignée d’un léger cerne

 

comme d’une sainteté ancrée aux journées

san plus de heurt qu’un  nuage

contre un autre nuage

une cloche qui sonne

un sentier qui imprime au mont sa volonté

 

et revient au chapitre du calfatage

sur le sable

comme à l’obsession du travail

cette constance pensée du paysage

 

dont il faut ajuster à la peine le temps

Une fumée bleue s’élève

seule indomptable aux aplats de la sérénité

 

 

Archives de neige

Editions Rougerie, 87330 Mortemart, 2007

Voir aussi :

« Au lieu de pleurer… » (08/12/2017)

« Le vent déchirent les feuilles mortes... » (31/10/2020)

Les yeux de l’Aven (1) (03/11/2021)

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26 octobre 2022

Marina Tsvétaïeva / Марина Ивановна Цветаева (1892 - 1941) : « Le jour viendra – si triste, paraît-il... » / « Настанет день — п

200px-Marina_Tsvetaeva_by_Max_Voloshin_1911[1]Фото Максимилиана Волошина

 

Le jour viendra – si triste, paraît-il –

Où mes yeux, ainsi qu’une flamme, agiles

Auront fini de régner et brûler –

Refroidis par cinq kopecks étrangers*.

Et, tel un sosie palpant son image,

La face paraîtra sous le visage.

Ô, je t’aurai à la fin méritée,

Belle ceinture de sérénité.

 

Et au lointain (vous aussi vous verrai-je ?)

Sur le sentier noir viendra le cortège

Des pèlerins se signant en désarroi –

Vers ma main qui ne se repliera pas,

Vers ma main plus frappée par l’anathème,

Vers ma main qui n’existera plus même.

 

Et à tous vos baisers – ô vous vivants –

Je ne résisterai plus comme avant.

Tu me couvriras de la tête aux pieds,

Merveilleux voile de sérénité.

Plus rien ne pourra me faire rougir –

En ce jour saint où la Pâque respire.

 

Et par les rues de Moscou qui s’efface

J’irai – vous tous cheminant sur mes traces.

Et plus d’un ralentira dans la côte,

Er sera jetée la première motte,

Et enfin je pourrai m’abandonner

Au sommeil égoïste – le dernier.

Et plus rien ne viendra porter atteinte

A Marina la boyarde défunte.

 

11 avril 1916

1er jour de Pâques

 

* Une vieille coutume russe veut que l’on ferme les yeux des morts avec deux pièces de cinq kopecks.

 

 

Traduit du russe par Henri Abril

In, Marina Tsvétaïéva : « Poèmes »

Editions librairie du Globe, 1993

 

 

Настанет день — печальный, говорят!

Отцарствуют, отплачут, отгорят,

— Остужены чужими пятаками —

Мои глаза, подвижные как пламя.

И — двойника нащупавший двойник —

Сквозь лёгкое лицо проступит лик.

О, наконец тебя я удостоюсь,

Благообразия прекрасный пояс!

 


А издали — завижу ли и Вас? —

Потянется, растерянно крестясь,

Паломничество по дорожке чёрной

К моей руке, которой не отдёрну,

К моей руке, с которой снят запрет,

К моей руке, которой больше нет.



На ваши поцелуи, о, живые,

Я ничего не возражу — впервые.

Меня окутал с головы до пят

Благообразия прекрасный плат.

Ничто меня уже не вгонит в краску,

Святая у меня сегодня Пасха.




По улицам оставленной Москвы

Поеду — я, и побредёте — вы.

И не один дорогою отстанет,

И первый ком о крышку гроба грянет, —

И наконец-то будет разрешён

Себялюбивый, одинокий сон.

И ничего не надобно отныне

Новопреставленной болярыне Марине.



11 апреля 1916

1-й день Пасхи

Voir aussi :

« Il me plaît que vous ne soyez pas fou de moi… » / Мне нравится, что вы больны не мной (09/02/2017)

Tentative de jalousie / Попытка ревности (07/04/2017)

« Une fleur est accrochée à ma poitrine… » / « Кто приколол - не помню... » (26/08/2017)

« De pierre sont les uns... » (28/08/2018)

Ah ! les vains regrets de ma terre (26/10/2020)

« Après une nuit sans sommeil... » / « После бессонной ночи... » (27/10/2021)

 

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23 octobre 2022

Compiuta Donzella (XIIIéme siècle) : « En la saison où tout est en fleur... » / « A la stagion che ‘l mondo foglia ...

131871109[1]

 

Printemps triste

 

En la saison où tout est en fleur et feuillole,

Tous les amants courtois sont en grande liesse ;

Alors dans les vergers se promènent les couples

Aux charmants gazouillis des oisillons en chœur.

 

Tout noble damoiseau dès lors tombe amoureux

Et chacun à l’envi courtise son élue ;

Si chaque jouvencelle a le cœur en fête,

Moi, je ne suis qu’en pleurs et dans le désarroi.

 

Mon père m’a plongée dans le doute et l’angoisse,

Souvent il me harcèle et me fait bien souffrir,

Car il me veut donner mari contre mon gré.

 

Je ne désire point ni ne veux le mariage !

Aussi je vis sans cesse en proie à la détresse,

Sans que feuille ni fleur puissent me réjouir.

 

 

Traduit de l’italien par Sicca Vernier

in, « Poètes d’Italie. Anthologie, des origines à nos jours »

Editions de la Table Ronde, 1999

 

A la stagion che ‘l mondo foglia e fiora

acresce gioia a tut[ti fin’ amanti:

vanno insieme a li giardini alora

che gli auscelletti fanno dolzi canti;



la franca gente tutta s’innamora,

e di servir ciascun trag[g]es’ inanti,

ed ogni damigella in gioia dimora;

e me, n’abondan mar[r]imenti e pianti.



Ca lo mio padre m’ha messa ‘n er[r]ore,

e tenemi sovente in forte doglia:

donar mi vole a mia forza segnore,



ed io di ciò non ho disìo né voglia,

e ‘n gran tormento vivo a tutte l’ore;

però non mi ralegra fior né foglia.

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17 octobre 2022

Josée Lapeyrère (1944 – 2007) : Moments donnés ou Physiologie des Muses

arton1100[1]

 

Moments donnés ou Physiologie des Muses

(1969 -1970)

 

(alanguie   il n’est de proie que l’ombre

 

s’effaçant nos images   dans l’infinité des miroirs

de rares fois   la transparence nous habille à nos

couleurs

nous nous voyons   entre deux bleus hivers )

à Juan-Pablo Iommi

 

fou

mon amour voyant

se creuse

un golfe et plein de glaïeuls

quand s’approche

sans rien d’autre

escarboucle   aimée   brassée

le pain   la cendre à ses côtés

toi   racines   le soleil

use à la lune

folle

 

LA RESPIRATION DE TERPSICHORE

 

     l’âme de Poséidon couverte d’algues pourpres et de fibreux métal joue avec

les lisières – les bleus divers d’air et de mer – en coups étonnants

 

     mystère la voix     si ce n’est qu’elle vient du dedans     nourrie de l’allé    

sur les pistes rougies     drainant cœur côtes parois trouant l’écorce

 

     trame de rébellion     les énigmes s’étalent

     contre- courant     élan d’un syllabaire neuf

 

à B.B. King

 

LE DOS DE MELPOMENE

 

                                                    blanches noces photographiques

                                                    cravates   plis   cérémonie bouclée

 

                                                    les main affirment un paradis enclos

                                                    sourire figée dans les ruines

 

                                                    les éboulis d’un siècle en frise

                                                    crème et dentelle   contre

                                                    la pierre tombale

 

                                                    oracle pour un temps dissous

 

L’HALEINE D’EUTHERPE ET D’ERATO

 

I

 

(à l’entrée de l’hiver   la douce tyrannie

le crime a la couleur des chrysanthèmes)

 

le temps s’éclipse

dans le soir   le souvenir

est latéral

le froid ouvre

une fenêtre   la neige

émerge

le poids doux   les plumes

de la mémoire   à l’impact

curviligne   nuit   oui

un signe  un chrysanthème

ô nimbe de l’assaut

le miroir change

moi   je   perdus avec

regarde

les yeux fermés

passer les saisons lumineuses

 

II

 

corps et le reste à

la traîne   lent

qui meurt   quand

là   sur les seins

le matin dans les nuits

que le cri – sillage

est retrouvé   tout

est là – parti

mon amour a

ses étages   ses entrailles

un ciel qui vole

silex du pyromane

à la butte défaite

manne des nues

la baptistère a

ses lys   sa folie sa lie

dans ses lits

 

III

 

la rive à la dérive     le fleuve plus la mer

tendresse de la peau

                                  le bras

                                             le grain

                                  le sablier bleu

fumée humide

                                  le ciel glisse

avant de tomber

                                  à genoux

à ses yeux embués

                                             ce qui est arrivé

 

la rive d’un instant à

la dérive

tunique divine     le bras est nu

à la paupière        s’agite tendre

battement            l’œil s’aile    à

 

DE CLIO LES AILES

 

                                                                   auréole du

                                                              vol la vase du

                                                              sommeil oscille

                                                              l’œil en modulation

                                                              du voisinage     exploraison

                                                              soudain   partout   plantes

                                                              et     danse

 

HELIOTHERAPIE

 

orange nébuleuse     le bleu du ciel

crachat perlé pavot la rime du soleil

ciel s’anime   se mime   plie l’abîme

orangé   l’œil de fête

 

prunelle aurifère

rebelle   comme la marée

vacille

 

l’oracle t’appartient

déchaîne le spectacle   impitoyable

 

Là est ici

In, « Cahiers de poésie, 2 »

Editions Gallimard, 1976

De la même autrice :

L’autre – Entre là et ici (11/10/2021)

 

 

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14 octobre 2022

Hélène Cadou (1922 - 2014) : « Il faisait froid comme aujourd’hui... »

 

Hélène-Cadou[1]Editions Calligrammes

 

 

Il faisait froid comme aujourd’hui

Je te voyais à travers la vitre embuée

Sur le trottoir d’une quelconque auberge

De notre pays

Tu étais bleu comme la fumée de ta cigarette

Pâle comme le mort que tu es devenu

Et moi

Perdue au fond de ce vieil autocar

Par ce temps froid de givre bleu d’étoile nue

J’apercevais soudain pour la première fois

Derrière la vitre

Derrière le givre de ton image éternelle

Toi tu rêvais dans la fumée bleue

De ta cigarette

Mais moi déjà je savais qu’un soir

Le vieil autocar repartirait sans toi

Qu’un soir dans les cahots de la vie défaite

J’emporterais ton image agrandie jusqu’au ciel

Serrée contre mon cœur inutile.

 

En ce visage l’avenir

Editions Jacque Brémond, 30210 Remoulins,1977

 

Voir aussi :

« Ce soir / la nuit est bleue… » (18/01/2017)

« J’ai vu des paysages… » (22/02/2017)

 « Le monde est mon beau voyage… » (03/04/2017)

Ilarie Voronca ... (24/07/2017)

 Le soleil griffait les tuiles... (09/10/2018)

« Pour croire encore au bonheur... » (08/10/2019)

« Déjà je ne trouve plus ton visage... » (10/10/2020)

Le bruit d’une grille (09/10/2021)

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06 octobre 2022

Adèle Nègre (1965 -) : Résolu par le feu (1)

1827194910[1]

 

Résolu par le feu

 

Tout le temps à mâcher

passe ne passe pas

la couleur mange

les astres

monstres risibles

et les roses la tête dans l’orange

du couchant

passe comestible

comme

le vert de la sauge

passe l’acier de la rue bleue

le nuage amer de l’armoise

grande et royale

plante de feu ou de rêve

d’intense vision

la larme douce couleur tremblée

manger aussi l’armoise

ou la boire

car je ne craindrai plus ni l’eau ni le feu

dit-on

vision verrai

rudérale

les flaches sont gris ardoise gris tant

couleur de temps

comblées de feuilles de tilleul

 

 

Tout un jardin au travers

d’une eau tremblée

des notes floues

flouves et autres

herbes donnent

la couleur dominante

Anthoxanthum odoratum

jaunes dans les roses

dernières

tachées

détachées

 

 

matin navrant

lame embuée

dans la gorge des roses

nouées

 

 

Toute une

profonde encore

voix dans les

branches bleues liquides

en contre-plongée

pluie d’ailes jaunes et de socs

pluie de terre rose

et dans les veines lointaines dendritiques

et jugulaires circule haut débit pourtant une

petite voix

longtemps avilie ténue

tenace au désastre

et monte

tenue au désir

 

 

Sinon la pluie éteint ce feu reste

la cendre malléable

et loin au cœur braise

collée au paysage

immense ou bien le vent disperse

ce qui redevient terre

et boit et boit dans la soif

moelle froide de nos os

 

 

Le feu sculpte encore ce matin

l’air bosselé

une gomme d’un blanc de lait irisé

comme sel

et piquant

qui finit par prendre la

forme des poumons

 

 

Dernier feu

sous la pluie

j’ai respiré des nuages

l’air s’est fait sentir

tout l’âcre aveuglant

au vu des vaches celles

d’en face interdites

 

 

Les tiges penchent

les asters noircissent

nuit avant la nuit tire les couleurs sous

le noir est toutes couleurs une couverte visqueuse

étale seules

la sauge la sclarée

chair argentée

et l’absinthe grande

éclaire

amère plante de feu

la percent encore

 

 

Ne me lâche pas

cette voix

survit

traverse vient au devant du désastre

te tient avec les choses dans les choses

au plus près de la robe les mains giratoires

voyantes

vives avec les herbes fermentées les roses

blettes asters monstres comme

grande roue

une foire tonitrue l’automne

déjà

dedans

bat son plein

 

 

Si je m’assois sur le versant froid

d’une pierre

à regarder un arbre

creuser les mains vides qui sont dans les gants outils

terreuses ongles noircis nervures sont tendons saillants que je connais

je lève une pierre parlante sous l’arbre une forme de quoi est-elle

la forme

 

les mains ligneuses à l’extrémité de bras vigoureux

elles ont leur propre langage

connaissent les couleurs au toucher

la matière de paysage

texture de lumière

ainsi que celle des ombres et de la nuit

ainsi que celle

 

venue insaisissable avec la pierre

une forme un désir de forme

monte dans la pierre et dans les mains

conjointement soupèse et rappelle

objet et mémoire un poids

résonne cherche le son d’une figure lucide

dedans lève des métamorphoses consenties

 

 

Noir source

des mains

reliefs et arêtes

tendons

accentués nos têtes

heureuse invalides

 

 

Des vents

et

la pluie dans les cheveux

vision ravalée

dans le frisson

pensée figée net au seuil

de la sensation aucun son

ne sort plus non plus

il pleut simplement jusque dans la bouche

 

 

Les voix tremblent avec le vent

la bâche sur le bois

reflète tous les bleus

la haie tremblée rugit elle seule

et plus massive

la nuit en sort

furtive

avec tous les oiseaux

l’œil émoussé ne la perce plus

le paysage est soudain tout jauni

 

 

D’un rêve éveillée

hors de ma robe

mue

c’est une flanelle pour novembre

noir corneille

liserée de cendre

une dépouille

un exutoire une aile

pour l’urgence

elle étrangère

sur le champ qui lévite

 

 

Longeant la rive

tu parles folle

la langue du geste

un théâtre à l’envi

elle chante sur le champ

où tu vis tu titubes ou

appelle cela danser

assertive ou tue

ivre remue

en entre

dérive rien

 

Vent qui retourne les pierres

qui retournent le vent qui rend visible

le qui-vive

la face à vif la vie d’affût

le vent aiguise la haie

 

lame si je vais au jardin c’est pour sentir

dans les plis de l’air

l’air même qui emplit mon air ouvrir

les dessous de l’œil solaire

les rais pénétrer l’impénétrable

 

 

J’ai taillé les sauges

spirales orageuses couleurs bataille

dans l’herbe constrictive

sauges torses à l’image du temps

les tenailles très hautes gris de Payne

un miroir de plus

ses feuilles noir de Mars au revers

 

 

Ombres turbulentes dans le vent

 

une ombre portée pousse

que le vent tourmente

 

tu attends dessous

le vent apporte

son double

entre deux tu flottes

 

tu te laisses porter dans ta robe

la bâche sans relâche

dérobe la pile de bois

c’est une forteresse flottante

double encore

posée déposée

le vent soulève les ombres

 

 

Arbres dans le vent

ils biffaient l’ombre sur la maison

ignorant la pesanteur

ils crèvent maintenant l’herbe et déchirent les pierres

gisant par terre un grand cri pèse sur la poitrine l’odeur de sève

et la rage enivre

primitive

comment redresser ces géants comme

saisie par une peur archaïque au devant

la peur menuise la lumière

le cri encore

sinon l’écrire

 

 

C’est un centre

un poing intérieur

ses propriétés actives qu’on dissèque

à grands coups de pioche de bêche

verticale

la question à la hache

dans la ruine et l’effondrement

des arbres et de la terre sans s’arrêter

on cherche le battement

qui l’entend ?

 

 

Herbe soleil terre se soulèvent

les reins sont le point d’appui pour le levier

de mots que j’embrasse

 

penchée

chacun est un puits

que j’embrasse dans la chute

 

des mots courbés que de mots

se disloquent dans le râle avec l’arc des reins

comme les mottes

s’émiettent

 

 

Le fond du champ

s’enfonce

à la surface du miroir

sombre

entre écailles et constellation

des taches blanches

neige au front du miroir au sombre front

le champ s’étend dans les gris

l’angle s’ouvre l’espace grandit

l’étoile remonte rose sur cette plage embuée

que rien ne heurte

des pas : pas mes pas

des flous :

les foulées du regard

 

 

Rien au-dessus de la neige

qu’un cercle de fagots immobiles

referme

coupes cassantes des chemins

sonnailles étouffées dans le feutre scintillant

frises de givre

partout des alliances discrètes et blanches

tout est si grand

et étriqué

comme les oiseaux il faut trouver

sous la neige matière à vivre

 

Cendres soupesées ciel examinés

arbre

mesure de perplexité

je suis ses fourches avale des échardes

mes doigts connaissent sa rugosité

filent ce que je file et

tissent des racines devant la lune

dans un bouche à bouche avec l’ombre

 

 

Tu te dresses avec le feu

tu prononces des noms liés aux racines

le dessin expansif de tes vaisseaux

irrigue jusqu’aux doigts

et croit avec la couleur

entre deux feux tu resserres tes os

ton pas boit la neige expulse l’air

et glace

 

le feu est presque éteint

plus rien ne tremble

dans ta main la charge de toute les distances

 

 

Des main volent

rêches sur le fil rêche

de la nuit

la compréhension travaille

et la lampe veille sur le doute qui tourne

en bouche

par désastre c’est la nuit que brillent les ombres

 

 

Je regarde de profil la corneille mantelée

statique

son aile noire est une échancrure dans la neige à la bordure du taillis

et son œil fixe me dévisage

mais peut-être ne perçoit-elle qu’un rectangle aveugle

la fenêtre fond fonce tout est noir ou blanc

le merle lui sautille mécaniquement

 

 

Il y a un puits de cendres

mauves au centre du jardin blanc

où viennent des mains pour attendre le feu pour atteindre

l’image au centre du feu

où je soulage les gerçures

l’image est là

ce sont les vieux lilas et les ronciers qui sont ainsi résolus

l’épervier de très haute tenue

et qui perdure

ne se soucie pas de voler ni d’éclore

d’ailleurs qui se soucie

 

 

Résolus par le feu

tapi maintenant au-dessous

plus pâles et froids

tous les lilas

plus pâles plus absents que tous les

pourquoi

ensevelis

bien sûr je rêve aussi

de questions chaudes

 

Je passe ente les toits

couverts de givre

couleur de ciel

des nuages plats vacillent

un peu

quand on perfore le corps

de la lumière

 

 

je prépare mon appareil

pour noter cette cape courte

de brillance livide

sur la chair noire de la terre

il y a des feux dans les vignes

épars et réguliers

feux dans la plaine

 

 

toutes ces fumées blanches

empressées belle

effusion de voiles

dansent dans la trame

de la plaine

éraillée

rouges travées sous le givre

 

 

 

vers Mâcon

les câbles

les pylônes

et les trompes de brique

des cheminées

font un bâti repérable

et nervé

 

 

Dans le miroir

l’œil abdique mais pas la peau

laiteuse labile

humeur

presque aile épanchée

ou fleur ou odeur

tout un jardin

possible jardin

...............................

 

Résolu par le feu

Bruno Guattari, Editeur, 41250 Tour en Sologne,2018

Voir aussi :

« Tu ne tonitrueras pas... » (08/10/2020)

Parler avec le sphinx (extraits) (07/10/2021)

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