Femmes en Poésie

06 octobre 2022

Adèle Nègre (1965 -) : Résolu par le feu (1)

1827194910[1]

 

Résolu par le feu

 

Tout le temps à mâcher

passe ne passe pas

la couleur mange

les astres

monstres risibles

et les roses la tête dans l’orange

du couchant

passe comestible

comme

le vert de la sauge

passe l’acier de la rue bleue

le nuage amer de l’armoise

grande et royale

plante de feu ou de rêve

d’intense vision

la larme douce couleur tremblée

manger aussi l’armoise

ou la boire

car je ne craindrai plus ni l’eau ni le feu

dit-on

vision verrai

rudérale

les flaches sont gris ardoise gris tant

couleur de temps

comblées de feuilles de tilleul

 

 

Tout un jardin au travers

d’une eau tremblée

des notes floues

flouves et autres

herbes donnent

la couleur dominante

Anthoxanthum odoratum

jaunes dans les roses

dernières

tachées

détachées

 

 

matin navrant

lame embuée

dans la gorge des roses

nouées

 

 

Toute une

profonde encore

voix dans les

branches bleues liquides

en contre-plongée

pluie d’ailes jaunes et de socs

pluie de terre rose

et dans les veines lointaines dendritiques

et jugulaires circule haut débit pourtant une

petite voix

longtemps avilie ténue

tenace au désastre

et monte

tenue au désir

 

 

Sinon la pluie éteint ce feu reste

la cendre malléable

et loin au cœur braise

collée au paysage

immense ou bien le vent disperse

ce qui redevient terre

et boit et boit dans la soif

moelle froide de nos os

 

 

Le feu sculpte encore ce matin

l’air bosselé

une gomme d’un blanc de lait irisé

comme sel

et piquant

qui finit par prendre la

forme des poumons

 

 

Dernier feu

sous la pluie

j’ai respiré des nuages

l’air s’est fait sentir

tout l’âcre aveuglant

au vu des vaches celles

d’en face interdites

 

 

Les tiges penchent

les asters noircissent

nuit avant la nuit tire les couleurs sous

le noir est toutes couleurs une couverte visqueuse

étale seules

la sauge la sclarée

chair argentée

et l’absinthe grande

éclaire

amère plante de feu

la percent encore

 

 

Ne me lâche pas

cette voix

survit

traverse vient au devant du désastre

te tient avec les choses dans les choses

au plus près de la robe les mains giratoires

voyantes

vives avec les herbes fermentées les roses

blettes asters monstres comme

grande roue

une foire tonitrue l’automne

déjà

dedans

bat son plein

 

 

Si je m’assois sur le versant froid

d’une pierre

à regarder un arbre

creuser les mains vides qui sont dans les gants outils

terreuses ongles noircis nervures sont tendons saillants que je connais

je lève une pierre parlante sous l’arbre une forme de quoi est-elle

la forme

 

les mains ligneuses à l’extrémité de bras vigoureux

elles ont leur propre langage

connaissent les couleurs au toucher

la matière de paysage

texture de lumière

ainsi que celle des ombres et de la nuit

ainsi que celle

 

venue insaisissable avec la pierre

une forme un désir de forme

monte dans la pierre et dans les mains

conjointement soupèse et rappelle

objet et mémoire un poids

résonne cherche le son d’une figure lucide

dedans lève des métamorphoses consenties

 

 

Noir source

des mains

reliefs et arêtes

tendons

accentués nos têtes

heureuse invalides

 

 

Des vents

et

la pluie dans les cheveux

vision ravalée

dans le frisson

pensée figée net au seuil

de la sensation aucun son

ne sort plus non plus

il pleut simplement jusque dans la bouche

 

 

Les voix tremblent avec le vent

la bâche sur le bois

reflète tous les bleus

la haie tremblée rugit elle seule

et plus massive

la nuit en sort

furtive

avec tous les oiseaux

l’œil émoussé ne la perce plus

le paysage est soudain tout jauni

 

 

D’un rêve éveillée

hors de ma robe

mue

c’est une flanelle pour novembre

noir corneille

liserée de cendre

une dépouille

un exutoire une aile

pour l’urgence

elle étrangère

sur le champ qui lévite

 

 

Longeant la rive

tu parles folle

la langue du geste

un théâtre à l’envi

elle chante sur le champ

où tu vis tu titubes ou

appelle cela danser

assertive ou tue

ivre remue

en entre

dérive rien

 

Vent qui retourne les pierres

qui retournent le vent qui rend visible

le qui-vive

la face à vif la vie d’affût

le vent aiguise la haie

 

lame si je vais au jardin c’est pour sentir

dans les plis de l’air

l’air même qui emplit mon air ouvrir

les dessous de l’œil solaire

les rais pénétrer l’impénétrable

 

 

J’ai taillé les sauges

spirales orageuses couleurs bataille

dans l’herbe constrictive

sauges torses à l’image du temps

les tenailles très hautes gris de Payne

un miroir de plus

ses feuilles noir de Mars au revers

 

 

Ombres turbulentes dans le vent

 

une ombre portée pousse

que le vent tourmente

 

tu attends dessous

le vent apporte

son double

entre deux tu flottes

 

tu te laisses porter dans ta robe

la bâche sans relâche

dérobe la pile de bois

c’est une forteresse flottante

double encore

posée déposée

le vent soulève les ombres

 

 

Arbres dans le vent

ils biffaient l’ombre sur la maison

ignorant la pesanteur

ils crèvent maintenant l’herbe et déchirent les pierres

gisant par terre un grand cri pèse sur la poitrine l’odeur de sève

et la rage enivre

primitive

comment redresser ces géants comme

saisie par une peur archaïque au devant

la peur menuise la lumière

le cri encore

sinon l’écrire

 

 

C’est un centre

un poing intérieur

ses propriétés actives qu’on dissèque

à grands coups de pioche de bêche

verticale

la question à la hache

dans la ruine et l’effondrement

des arbres et de la terre sans s’arrêter

on cherche le battement

qui l’entend ?

 

 

Herbe soleil terre se soulèvent

les reins sont le point d’appui pour le levier

de mots que j’embrasse

 

penchée

chacun est un puits

que j’embrasse dans la chute

 

des mots courbés que de mots

se disloquent dans le râle avec l’arc des reins

comme les mottes

s’émiettent

 

 

Le fond du champ

s’enfonce

à la surface du miroir

sombre

entre écailles et constellation

des taches blanches

neige au front du miroir au sombre front

le champ s’étend dans les gris

l’angle s’ouvre l’espace grandit

l’étoile remonte rose sur cette plage embuée

que rien ne heurte

des pas : pas mes pas

des flous :

les foulées du regard

 

 

Rien au-dessus de la neige

qu’un cercle de fagots immobiles

referme

coupes cassantes des chemins

sonnailles étouffées dans le feutre scintillant

frises de givre

partout des alliances discrètes et blanches

tout est si grand

et étriqué

comme les oiseaux il faut trouver

sous la neige matière à vivre

 

Cendres soupesées ciel examinés

arbre

mesure de perplexité

je suis ses fourches avale des échardes

mes doigts connaissent sa rugosité

filent ce que je file et

tissent des racines devant la lune

dans un bouche à bouche avec l’ombre

 

 

Tu te dresses avec le feu

tu prononces des noms liés aux racines

le dessin expansif de tes vaisseaux

irrigue jusqu’aux doigts

et croit avec la couleur

entre deux feux tu resserres tes os

ton pas boit la neige expulse l’air

et glace

 

le feu est presque éteint

plus rien ne tremble

dans ta main la charge de toute les distances

 

 

Des main volent

rêches sur le fil rêche

de la nuit

la compréhension travaille

et la lampe veille sur le doute qui tourne

en bouche

par désastre c’est la nuit que brillent les ombres

 

 

Je regarde de profil la corneille mantelée

statique

son aile noire est une échancrure dans la neige à la bordure du taillis

et son œil fixe me dévisage

mais peut-être ne perçoit-elle qu’un rectangle aveugle

la fenêtre fond fonce tout est noir ou blanc

le merle lui sautille mécaniquement

 

 

Il y a un puits de cendres

mauves au centre du jardin blanc

où viennent des mains pour attendre le feu pour atteindre

l’image au centre du feu

où je soulage les gerçures

l’image est là

ce sont les vieux lilas et les ronciers qui sont ainsi résolus

l’épervier de très haute tenue

et qui perdure

ne se soucie pas de voler ni d’éclore

d’ailleurs qui se soucie

 

 

Résolus par le feu

tapi maintenant au-dessous

plus pâles et froids

tous les lilas

plus pâles plus absents que tous les

pourquoi

ensevelis

bien sûr je rêve aussi

de questions chaudes

 

Je passe ente les toits

couverts de givre

couleur de ciel

des nuages plats vacillent

un peu

quand on perfore le corps

de la lumière

 

 

je prépare mon appareil

pour noter cette cape courte

de brillance livide

sur la chair noire de la terre

il y a des feux dans les vignes

épars et réguliers

feux dans la plaine

 

 

toutes ces fumées blanches

empressées belle

effusion de voiles

dansent dans la trame

de la plaine

éraillée

rouges travées sous le givre

 

 

 

vers Mâcon

les câbles

les pylônes

et les trompes de brique

des cheminées

font un bâti repérable

et nervé

 

 

Dans le miroir

l’œil abdique mais pas la peau

laiteuse labile

humeur

presque aile épanchée

ou fleur ou odeur

tout un jardin

possible jardin

...............................

 

Résolu par le feu

Bruno Guattari, Editeur, 41250 Tour en Sologne,2018

Voir aussi :

« Tu ne tonitrueras pas... » (08/10/2020)

Parler avec le sphinx (extraits) (07/10/2021)

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05 octobre 2022

Denise Le Dantec (1939 -) : Procné

6a00d8345167db69e201bb09c9209a970d-250wi[2]Image, G.AdC

 

Procné

 

Toute une journée

à l’ombre des oiseaux

 

sur ma tête :

une couronne

de corètes du Japon

 

dans le pommier

au tronc fendu :

un secret

..........................................

L’eau coule

du ruisseau

 

Procné

 chante

 

sa voix

est

celle de l’hirondelle

...........................................

Je veux entendre

le bruit

de ton pas amoureux

 

(dix mille feuilles

sur la roue du désir)

...............................................

L’oiseau dépose son souffle

 

la menthe

exprime

une sueur

 

les sucs

s’accumulent

 

la saison

s’imbibe

         d’eau

.........................................

J’ai acheté

un couteau neuf

 

la pluie

est tombée

dans ma bouche

et

le poisson

s’est enfoncé

..................................

Ecume

sang

nacre

...........................

Le vent souffle

des trompettes

          de bignones

et

de lys

 

la toison

brille

dans le feuillage

 

derrière

le buisson sacré

le couteau

 

la main qui saisit

 

la transgression

le viol

 

Procné

porte une tache rouge

à la gorge

 

sur le sol :

les roses éparses

 

les fruits

à ne pas cueillir

 

plus haut :

un  nid de paille

-       un piège de braises

 

dans le bol :

les graines noires

des fraises rouges

....................................

Un merle

aux scapulaires bleus

s’envole

 

le chardon moqueur

s’empêtre

dans la laine

 

la colombe d’Astarté

chante

au-devant de nous

 

 

le grand feu

du monde

brûle

 

Deux mots

à prononciation enfantine –

 

Sur la ligne végétale

qui s’ouvre sur la neige

 

merci                non merci

 

Le cidre coule du granit

 

Les Danaïdes emplissent leurs tonneaux

 

Demain, j’assisterai encore au spectacle !

 

Mère sous un chapeau de pluie

parmi les rocs

 

Les flaque attirent

les bottes

 

Filez, crevettes !

 

 

Equinoxe !

 

Le cortège des fleurs

a franchi les ronces –

 

Allons ! avant que tombent

les gouttes d’obscurité

sur les pâquerettes

                    bénédictines

 

 

Donne-moi une feuille de lait

arrachée aux houx du givre

 

Afin que je m’enivre

avec les oiseaux cachés du parc

 

Car je suis sur le chemin de mes vœux.

 

In, revue « Babel heureuse, N° 1 mars 2017 »

Gwen Catalá Éditeur, 31000 Toulouse

Voir aussi :

« Nous ne sommes plus rien… » (29/01/2017) 

Les fileuses d’étoupes (I) (18/10/2017)

Mésange (06/10/2018)

Mémoire des dunes (06/10/2019)

Les fileuses d’étoupes (II) (06/10/2020)

Les fileuses d’étoupes (III) (04/04/2021)

Les fileuses d’étoupes (IV) (05/10/2021)

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22 septembre 2022

Claire Von Corda (? -) : Rome

Von-Corda-bon-bis[1]lelitteraire.com

 

ROME

 

Les roses et gluants flocons d’huile fondent en crème opaque dans le bocal sur

le comptoir. Parce que le soleil tape par la fenêtre et passe juste au-dessus. Ma

tasse anti-fracas devient lézard, se met à ramper en destruction de bris de

sucre. Et c’est presque réel.

Les minutes de midi gouttent compte à compte, et s’effile l’eau, s’étalent les

graines dans l’aquarium.

Puissé-je être vraie.

 

L’immense bloc en carrelage, qui fait office de table, devient la piscine blanche

des épices et des vinaigres en tout genre. Les cuillères se forment en arbres de

noix de coco.

Et le soleil mollusque, étouffe et rend tout ça trop sirupeux. Ca colle aux

doigts. Des flacons, sortent des insectes pailletés qui racontent l’Amazone. Et

ça devient presque réel.

L’heure du repas tourne au ralenti, et s’estompe le matin, et s’annonce la sieste.

Puissé-je être vraie.

 

Les morceaux de roux sucré, se caramélisent en moucherons aux ailes de

nacre. Les rayons de l’été s’y répercutent comme des miroirs. Les lucioles

flamboyantes vibrent sous le pouls d’un animal caché. Le micro-ondes menace

de dégringoler et la bouillotte laisse échapper des herbes grasses.

Dans la moiteur du centre chaud, des feuilles épaisses grandissent au son du

souffle de majesté. Et je suis presque réelle.

Le temps des mets se fait lenteur, et transpire la serre, et gambergent les fleurs.

Puisse cela être vrai.

 

Les carreaux craquent sous le poids des cornes d’un rhinocéros enfermé sous le

meuble. Parce qu’ici tout n’est que leurre, on l’entend remuer si la radio se

coupe.

Quand j’ouvre le placard, son souffle grave alourdit l’air, je sens l’odeur de la

carapace.

Alors je creuse sous l’évier, je peux apercevoir son œil. Calme, il transpire

coincé dans l’étuve du bunker surchauffé par la lumière, surchauffé par les

plaques, par l’électricité de l’eau. Tout fond sur sa gueule, la vapeur sort des

naseaux.

Et il est presque réel.

Le ralenti des volatiles tombe en torpeur, et grandit la flore, et s’accroît la

jungle.

Puisse cela être vrai.

 

Mais je prends le cutter et, lambeaux par morceaux, arrache et démonte

l’étagère et le plan de travail. Le rhinocéros glorieux, libéré de sa prison, ne

fait rien, reste sobre et me contemple.

Les vieilles et usées baskets à mes pieds, gonflés de chaleur, arpentent son dos

et le chevauchent d’un geste mal assuré. Parce que la distance ici sera longue,

que tu es loin, et qu’il faut un cheval de course, mon amour.

Je le sangle et l’amorce, lui indique le chemin et dans un barrissement de

caverne, il se cabre et jaillit dans la cour. D’un bond, ses ongles de marbre

broient le bitume sous son passage. Ses sabots de plomb nous transportent à

travers les rues goudronnées, nous font traverser la ville, les rues, les avenues,

les autoroutes sans limite de vitesse.

 

Nous laissons derrière nous, le 10m2 en ruine de vivarium.

Nous venons au-devant retrouver ton chez-toi qui attend nos tropiques.

Et puisse cela être vrai. Quand nous serons réels.

 

TRRBL, LES JUNGLES

Editions Ni Fait Ni à Faire, 2021

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19 septembre 2022

Kadia Molodowski (1894 - 1975) / קאַדיע מאָלאָדאָװסק : Angoisse

131697421[1]

 

Angoisse

 

Ma plume tremblante

Et ma main de glace,

Un bout de papier,

Bougie clignotante,

Ombre qui nuage

Par-dessus ma main,

Et c’est un cercle et ce cercle prend fin.

Mais dans cet abîme

Où je suis assise

Passe en frémissant

Ainsi qu’un éclair

Ce visage en moi toujours qui me point.

Et l’angoisse

Flotte sur moi comme une écharpe,

Recouvre ma tête,

Le bout de papier,

Le vin de la vie

Et la lueur de la bougie

Et le malheur de la clarté.

Dans l’ombre de la table

Qui vient et qui va

Saoule se balance

Par-ci et par-là,

Chaque planche a sa part

Fendue et taillée,

Assurément c’est pour rire

Que je suis assise à présent

Croyant que j’écris

Et croyant que c’est un chant.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski

In, « Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple »

Editions Gallimard (Poésie), 2000

 

Voir aussi :

Dieu de miséricorde (19/09/2019)

Une prière (24/09/2020)

Dans la forêt (18/09/2021)

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17 septembre 2022

Antonella Anedda (1958 -) : « Ce sera exactement... » / « Davvero come adesso... »

part-1752[1]

 

 

A Sofia, 19 novembre 1993

Ce sera exactement comme aujourd’hui, l’olivier sur le balcon

le vent qui transforme les nuages. Au-delà du siècle

dans les crépuscules que ni toi ni moi ne verrons

quand les années seront des branches

avec quoi pousser des choses sans destination

dans les soirs ou d’autres gens

se regarderont comme en ce moment

dans le sommeil, l’obscurité

pareils à des moulages de volcan inclinés dans la cendre blanche.

 

Je replie le drap, j’éteins la dernière lampe.

J’attends que tes tempes battent doucement contre les couvertures

je laisse la nuit s’agenouiller

sur ton rapide novembre.

 

Traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para

in, «Les Poètes de la Méditerranée »

Editions Gallimard (Poésie), 2010

 

 

A Sofia, 19-11-1993

Davvero come adesso, l'ulivo sul balcone

il vento che trasmuta le nubi. Oltre il secolo

nelle sere a venire quando né tu né io ci saremo

quando gli anni saranno rami

per spingere qualcosa senza meta

nelle sere in cui altri

si guarderanno come oggi

nel sonno - nel buio

come calchi di vulcano curvi nella cenere bianca.

 

Piego il lenzuolo, spengo l'ultima luce

lascio che le tue tempie battano piano le coperte

che si genufletta la notte

sul tuo veloce novembre.

 

 

Notti di pace occidentale

Donzelli (Roma), 1999

Voir aussi :

« Pour la nuit qui tombe trop tard... » / « Per la notte che cade troppo tardi... » (02/10/2021)

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13 septembre 2022

Geneviève d’Hoop (1945 -) : « il faut parler sous la terre... »

 

AVT_Genevieve-d-Hoop_7006[1]

il faut parler sous la terre

dans l’écume

nulle ombre ici n’éteint le visage

il faut parler comme le vent dans la paille sèche

le soleil franchit le verger naissant

les fruits effleurent tes hanches

j’écoute la vie clandestine

au creux des rivières

dans les plis de l’argile

voici la rive où mugit la mer

le retour au lieu nu

le visage au blé rouge

voici la page blanche de la clairière

la grande soif de l’insomnie

il faut parler sous la terre

dans l’écume

 

Les yeux à marée haute

Editions Saint-Germain- des-Prés, 1977

Voir aussi :

« je n’ai jamais cessé d’être... » (13/09/2019)

« je n’écris que des choses graves... » (13/09/2020)

« elle traversait pieds nus... » (13/09/2021)

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31 août 2022

Anne Bihan (1955 -) : Amer II

2078552_14448486-reg01-20130422-t114a[1]Photo G.P.

 

Amer II

 

... il dit je ne pourrais pas vivre sans voir la mer besoin d’eau vive, comment

font-ils à l’intérieur des terres pour respirer, mais j’aimerais quand même un

jour aller en Bavière et jusqu’au Tyrol parce que la hauteur des Alpes, l’air

là-haut sûrement clair comme le nôtre, et c’est entre les deux l’insupportable,

les paysages à taille d’homme qu’il tient toujours pour trop petits...

 

Variation 1

 

... il dit ma petite est comme l’eau elle est comme l’eau vive, ne chante pas très

bien mais l’emmène en bateau ; peut-être ce n’est pas la mer qu’elle voit

d’abord mais sa présence et la joie qu’elle pose, la mer, sur le visage du père

 

... il dit de réfléchir les enfants à la grandeur du ciel, quand cela commence où

cela finit, que la mer c’est pareil on ne sait rien de ce qui dort au fond bouge et

bruisse ; la petite fille a mal à la tête mal aux yeux à force de chercher à voir

entendre retenir dans ses mains trop brèves encore, et pour toujours peut-être,

ce qui derrière le dernier mur, après la dernière étoile, ce qui derrière l’horizon

remue, et dans la ténèbre des eaux qui sans fin se dérobent

 

... il dit que la mer et la montagne, la haute, nous minuscules à côté, qu’on ne

rit pas de ces choses qui ne pardonnent pas, qu’il ne sait rien des alpinistes

mais qu’un vrai capitaine a charge d’âmes et le Saint-Philibert a coulé parce

que personne à bord assez libre pour affronter la colère des passagers ce

dimanche soir, qui veulent rentrer chez soi sauf Berthe et sa mère, va savoir,

couturières comme la vôtre, qui refusent d’embarquer, toute la vie rappelez-

vous de cette histoire, la mer aucun homme ne la commande...

 

Variation 2

 

La mer

 

rien

à sa mesure

que le vide

entre bras

tendus vers le ciel

 

rien

à sa forme

que la soif

lancer les yeux

par-delà les murs

 

rien

à sa démesure

que ce naufrage

 

vivre d’abord

dire non.

 

Ton ventre est l’océan

Editions Bruno Doucey, 2011

Voir aussi :

Graines plumes coquillages (19/08/18)

Amer III (25/08/2019)

Amer I (25/08/2020)

Ciels pierres saisons (25/08/2021)

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25 août 2022

Anna Waldman (1945 -) : La fissure dans le monde / Crack in the world

Anne_Waldman_2[1]

 

La fissure dans le monde

 

Je vois la fissure dans le monde

Mon corps la pense, il voit la fissure qui s’élargit dans le monde

Mon corps le fait pour que je voie

Le sang couler par la fissure du corps

Corps, envoie-moi tes rivières à la lune

Corps tord-moi vers la source de la lune

Ca me tord sous une vague

Ca installe la structure pour faire un bébé, pour après

la démolir encore

L’architecture du corps-utérus me hante

Il y a toujours quelqu’un qui regarde le flux ancestral

Il plie mon esprit en deux

Ovule non fertilisé

Je vois la fissure dans le monde

Les pensées se croisent dans le corps

Il ne doit pas me réprimer

Laisse-moi aller seule de mon côté ce soir

Aucun homme ne doit me toucher

Une entaille en moi, je vois l’entaille dans le monde ce soir

Elle me garde entière, mais me divise à présent

Dehors, sur la terre, pour saigner

Dans la rue, pour saigner,

Dans la neige, du sang

C’est une chanson sud-américaine

Parfum de laurier-rose

ou c’est une chanson de cactus

Chantez une fleur de sang une rose dans l’entrejambe

Ô jambes qui se dérobent !

Mon corps m’a charmée

Mon corps m’a rendu folle

C’est l’endomètre qui mue

Je suis compressée sous la pression de mon cœur

C’est la vie qui poursuit la fissure dans le monde

Entre les mondes

Entre les pensées

Un souffle vide

Les mots ne suffisent pas

Ovule non fertilisé

L’homme ne l’a pas fait

Je me couvre de tous les imprévus

la méchante

ou la puritaine qui marche dans un monde fécond

Les mots me chantent l’effondrement de l’endomètre

Les mots descendent dans mon ventre

Mon dos se gonfle, pour rendre mon corps à la terre

C’est périodique

Ca arrive à la pleine lune

Laisse-moi hurler dans la nuit

Aucun homme ne doit me toucher

Ne sonde pas mon coeur ce soir, homme

Personne ne veut être près de cette usine,

de cette magnifique machine,

mais j’évite ta compagnie de toute façon

Mon corps flexible imagine la fissure

Un corps avec des vents

Vois la fissure dans l’univers

La malédiction glorieuse est sur moi

Ne viens pas chez moi

Ne m’attends pas à ta porte

Je porte mes fringues de célibat

Mon cœur anthropocentrique dit qu’il y a

une fissure dans le monde ce soir

C’est le corps d’une âme étirée

C’est une pause dans le cycle de la naissance & de la mort

C’est la prolifération rapide des cellules

qui montent en puissance pour mourir

Je construis le monde & je le tue encore & encore

J’offre mes entrailles à la lune

Ovule non fertilisé

L’architecture me hante

Jambes qui vous dérobez vous devez porter le monde

Toi éloigne-toi de moi

Toi garde tes distances

Je te maîtriserai avec mon parfum

de vie & de mort

Toi qui est arrivé à travers la fissure de mon monde

Vous autres les hommes qui êtes sortis de moi, arrière

Les mots sortent du ventre

Gémissant comme le monde est démoli

Le corps charmé pour ça

Le corps conçu comme ça

 

Le corps a pris la mesure de la femme

pour expliquer la férocité de ce temps

marchant sur la périphérie du monde.

 

Traduit de l’anglais par Annalisa Mari Pegrum et Sébastien Gavignet

In, « Beat Attitude. Femmes poètes de la Beat Generation »

Editions Bruno Doucey, 2018

 

Crack in the world

 

I see the crack in the world

My body thinks it, sees the gaping crack in the world

My body does it for me to see

Blood flowing through the body crack

Body, send me your rivers to the moon

Body twist me to the source of the moon

It turns me under a wave

It sets up the structure to make a baby, then tears

it down again

Architecture of womb-body haunting me

Someone is always watching the ancient flow

It doubles up my mind

Ovum not fertilized

I see the crack in the world

Thoughts intersect in the body

He must not keep me down

Let me go my way alone tonight

No man to touch me

A slash in me, I see the slash in the world tonight

It keeps me whole, but divides me now

Out on land, to bleed

On on street, to bleed

In the snow, blood

This is a South American song

Scent of oleander

Or this is a cactus song

Sing of a blood flower a rose in the crotch

O collapsible legs !

My body enchanted me to this

My body demented to this

It is endometrium shedding

I am compressed in the pressure of my heart

It is life pursuing the crack in the world

Between worlds

Between thoughts

A vacant breath

Words won’t do it

Ovum not fertilized

The man hasn’t done it

I cover every contingency

the catty one

or puritan walking in a fecund world

Words sing to me endometrium collapse

Words go down to my belly

Back swelling, to put my body next to the earth

This is periodic

It comes at the full moon

Let me go howling in the night

No man no touch me

Don’t fathom my heart tonight, man

No one wants to be around this factory,

this beautiful machine,

but I shun your company anyway

My flexible body imagines the crack

Body with winds

See the crack in the universe

The curse, glorious is upon me

Don’t come to my house

Don’t expect me at your door

I’m in my celibacy rags

My anthropocentric heart say there’s

a crack in the world tonight

It’s a long woman’s body

It’s a break in the cycle of birth & death

It’s the rapid proliferation of cells

building up to die

I make up the world & kill it again & again

I offer my entrails to the moon

Ovum not fertilized

Architecture haunting me

Collapsible legs you must carry the world

You get away from me

You keep your distance

I will offer power you with my scent

of life & death

You who came through the crack in my world

You men who came out of me, back off

Words come out the belly

Groaning as the world is pulled apart

Body enchanted to this

Body elaborated on this

 

Body took the measure of the woman

to explain the fierceness of this time

walking on the periphery of the world .

 

Fast speaking woman : Chants and Essays

City Lights Publishers (Pocket poets), 1996

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14 août 2022

Jany Cotteron (1944 -) : Là où creuse le vent

cotteron-jany[1]

 

Là où creuse le vent

 

 

Là où creuse le vent

La pierre est nue

Sous le sable sous la mer

Sous les vagues du désir

La pierre ronde de ses milliers d’années

 

Là où creuse le vent

Dans le nœud des racines anciennes

S’ancre la forêt d’écorces rouges

 

Sous le repli des roches

L’eau chante en heures bleues

 

Là où creuse le vent

Où mon regard se perd

Le temps se souvient

 

Dans un rayon de soleil

Des poussières d’hommes passent

 

Le chant des pierres et de l’eau

Editions Samizdat, 1218 Grand-Saconnex (Suisse

 

Voir aussi :

F aille (18/08/2018)

N’importe où (14/08/2019)

Laisse-moi (19/08/2020)

Un jour (14/08/2021)

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05 août 2022

Anna Akhmatova / Анна Ахматова (1889 - 1966) : Jardin d’été

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Jardin d’été

 

Je veux aller dans ce jardin,

                         dans cette roseraie nonpareille,

Où l’on voit des clôtures la plus belle,

 

Où les statues gardent mémoire

                         de la jeune fille que j’étais

Et moi, je les revois sous l’eau de la Néva. 

 

Dans ce lieu caché, plein d’odeurs,

                         sous les tilleuls princiers,

Je crois entendre craquer

                         les mâts des vaisseaux.

 

Comme autrefois, le cygne

                         traverse les siècles,

En extase devant la beauté de son double.

 

Par centaines de milliers, des pas

Dorment d’un sommeil de mort,

                         pas d’ennemis et d’amis,

Pas d’amis et d’ennemis.

 

Finira-t-il jamais, le cortège des ombres

Qui va du vase de granit

                         jusqu’à la porte du palais ?

 

Mes nuits blanches là-bas

                         se parlent, dans un murmure,

De quelqu’un qui savait aimer

                         secrètement, superbement.

 

Partout on voit briller la perle et le jaspe,

Mais un mystère dérobe

                         la source de la lumière.

1959, Eté

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

In, Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

Editions Gallimard (Poésie), 2007

Voir aussi :

Troisième élégie (28/02/2017)

Epilogue, I / эпилог, I (06/04/2017) 

Solitude / Уединение (05/08/2017)

« Les uns échangent des caresses ... »  (04/08/2018)

Premier avertissement / Первое предупреждение (05/08/2019)

« Nous ne boirons pas dans le même verre... » / « Не будем пить из одного стакана... » (09/08/2020)

Tout au bord de la mer / У самого моря (05/08/2021)

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