Femmes en Poésie

27 novembre 2021

Kuzuara Taeko / 葛原妙子 (1907 – 1985) : « Les brumes de chaleur... »

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Les brumes de chaleur

montent en silence sur l’eau

nul appui

dans ce monde

 

Traduit du japonais par Makiko Ueda et Denis Andro

in, Revue « Vagabondages, N° 77, Janvier/Février/Mars 1990

Association « Paris-poète », 1990

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11 novembre 2021

Leanne O’Sullivan (1983 -) : Naissance / Birth

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Naissance

 

Voici que vient novembre,

moment de ma naissance, et les blanches nervures de la marée

déracinent le silence de la baie.

 

Aujourd’hui, je quitte la pierre pour le sable,

orpheline, ma mère une pierre

au soubassement de la terre, me voyant en rêve.

 

Sortant d’un sommeil profond, je m’étire comme un escargot,

rassemblant la chaleur de mes étoffes charnelles

et me déliant de cette coquille utérine.

 

J’écoute le mouvement de la mer, l’imite,

tends l’oreille au frottement des coquillages,

mon premier cri jaillissant du sel même.

 

Je lève les yeux tandis que le jour

prend forme, car on y verse

la lumière, une légère ondée effleurant

 

mes paumes doublées de mousse. Je pénètre

cette éclatante détrempe,

marais, dans l’air une plénitude de fuchsia.

 

Voici le squelette et le sang de ma mère,

draps d’algues et d’herbe – sur sa peau rougeoyante

je repose, mains et genoux.

 

Sentant doucement venir la soif

j’approche la bouche de la chute d’eau

pour goûter sur une feuille les fraîches gouttes d’abondance.

 

D’une secousse, je fais dégoutter les branches, mes membres

et mes lèvres se mouvant avec aisance, à la façon dont la gorge déployée

apprend à se mouvoir pour recevoir sa première nourriture.

 

 

Traduit de l’anglais par Anne Mounic

In, Revue « Temporel, N°9, 26 Avril 2010

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne

77144 Chalifert

 

Birth

 

Now comes November,

my birth time, and white ribs of tide

uproot the silence of the bay.

 

Today I break from stone onto sand,

motherless, my mother a stone

bedding the earth and dreaming my image.

 

I stretch like a snail from a deep sleep,

my flesh gathering its warm fabrics

and unknitting me from this womb.

 

I listen and mimic the flood-tide,

open my ears to the haul of shells,

sheer salts erupting my birth-cry.

 

My eyes lift as the day begins

to shape itself, light being emptied

into it as a soft fall of rain sweeps

 

my moss-lined palms. I tread

into this soaked brightness,

bogland and the air full of fuchsia.

 

This is the blood and bone of my mother,

sheets of grass and weed - all her flushing skins

I lean on with my hands and knees.

 

Feeling a thirst gently pull

I bring my mouth to the fall of water

from a leaf to taste the cool, plentiful drops.

 

I shake the drench from branches, my limbs

and lips moving fluently, the way a full throat

learns to move for its earliest swallowing. 

 

Voir aussi :

Enfants du Cillínach / Children of the Cillínach (11/11/2020)

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07 novembre 2021

Monica Mansour (1946 -) : je dis que le monde... » / « yo digo que el mundo... »

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moi je dis que le monde ne finira pas

à cause d’inondations

ni de tremblements de terre

ni d’éruptions ou d’incendies

ni même pas à cause de nous

qui détruisons avec tant d’acharnement

 

il y aura le vent, un vent

bruyant, sifflant comme serpent d’air

robuste comme tronc séculaire

irascible comme parfois la mer

et il traînera, nous traînera

jusqu’à la folie du vol incontrôlable

coup après coups jusqu’à nous défaire

contre nous-mêmes

contre nos enfants et nos maisons

végétations et bêtes

contre des falaises et des rochers

soulevant la matière

pour la laisser tomber plus tard

coup après coup

la terre sera un recensement de cratères

comme la pleine lune

fouettée dans le déchaînement sans ailes

 

le vent soulève

et continue sans regarder en arrière

sans regarder les trébuchements de sa course

coup après coup

le visage, les genoux, le ventre

déchirés

matière et matière

cailloux lancés au hasard

friction décoincée

jusqu’à ce que les molécules ne soient

qu’un souffle immense d’énergie

puis le vent n’aura plus de substance

et reposera sa colère

il y aura le vent, un vent

répandu sur la terre le feu l’eau

seule peau de cette sphère

 

Traduit de l’espagnol par Adrien Pellaumail

In « Monica Mansour. Poèmes », 

Edition Caractères, Paris / Ecrits des Forges, Québec, 2009

 

 

yo digo que el mundo no se va a acabar

por inundaciones

ni por terremotos

ni por erupciones o incendios

ni siquiera por nosotros

que destruimos con tanto empeño

 

llegará el viento, un viento

ruidoso, siseante como víbora de aire

fornido como tronco secular

iracundo como a veces el mar

y arrastrará, no arrastrará

hasta la locura del vuelo incontrolable

golpe tras golpe hasta deshacernos

contra nosotros mismos

contra nuestros hijos y nuestras casas

vegetación y bestias

contra rocas y riscos

levantando la materia

para luego dejarla caer

golpe tras golpe

la tierra será un recuento de cráteres

como la luna llena

azotada en el desenfreno sin alas

 

ele viento levanta

y sigue sin mirar atrás

sin mirar los tropezos de su carrera

golpe tras golpe

la cara, las rodillas, el vientre

desgarrados

materia y materia

guijarros lanzados al azar

fricción desencajada

hasta que las moléculas sean sólo

un soplo inmenso de energía

luego el viento no tendrá sustancia

y descansará su ira

llegará el viento, un viento

derramándos sobre tierra fuego agua

unica piel de esta esfera

 

Vertigo

Joan Boldó i Climent, Mexico 1990

Voir aussi :

 Lumière / Luz (07/02/2017)

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03 novembre 2021

Anne-José Lemonnier (1958 -) : Les yeux de l’Aven (1)

Anne-José-Lemonnier[1]

 

Les yeux de l’Aven (I)

 

Ce texte s’inspire d’une exposition présentée au Musée des Beaux-Arts de Quimper du 12 juillet au

30 septembre 2003 : « L’aventure de Pont-Aven et Gauguin. (Note de l’éditeur)

 

Les barrières servaient à se dire bonjour

le paysage ordonnait

tous ses plans

de l’enfance à la mort

 

Sur les lignes du blé

prêtes pour un tableau

le mot salut avait

un double sens

 

J’ai pris l’alexandrin au lieu de la faucille

Un secret a mûri sous la coiffe du rythme

La plage fut un Filiger au sable rose

 

 

Le Rose de Filiger

Il advint que le temps s’éprit d’un Filiger

qu’il fit rose au-delà de la pluie du soleil

que le gris existât pour éprouver le rose

enluminer le ciel à leurs encres mêlées

 

Lanmarc’h est un village

et beaucoup de saisons

une fenêtre pas plus grande qu’un regard

J’ouvrais le paysage aux pages de ce rose

Je glanais là de vieux alexandrins rouillés

dans l’esprit des marées

Le rythme apprivoisait la mort de son ressac

 

Je rêvais

de me réveiller

dans un tableau

lavandière ou goémonière

pour m’accouder

à la barrière d’un bonjour

et des champs rapiécés

tabliers de travail

noués par les chemins

 

 

Un grand aplat

de vieux rose

a rajeuni

l’usure de la terre

polie au pinceau

qui travaille

à ne pas lui laisser une ride

 

Geste plein de sollicitude

une voile repasse le bleu

telle une main s’applique

à caresser le front de mer

le front aimé

à effacer les plis

d’inquiétude et de peine

 

La vie se résume

à une petite maison

suspendue ente ciel et terre

tout et rien

comme à la douane de l’éclat

où vie et mort échangeront

jusqu’à leur nom

 

 

Arbre tout déformé

par la tempête intime

qu’à tour de rôle

chacun appuie sur lui

 

Les racines boivent la mer

autant de larmes

dont la sève a noirci

les frondaisons

 

Choses nouées renouées

les pas dans la marche

les épis dans la gerbe

les vers dans le poème

 

Pour ne pas s’empreindre

sur la sérénité du rose

une vie fut abandonnée

au pied de l’arbre

 

 

Il a plu

et le rose affermit son assise

jailli des nuages

comme d’un encrier

Je m’exerce à un rythme ancien

à l’école de tout destin

 

Le peintre savait

quelle secrète blessure

se guérit par le rose

quelle épure il exige

avant de faire corps

avec le bleu

 

Sur ce rose

les pas seront toujours trop lourds

et les sentiments trop humains

Quant au bleu

il faut y nager

avec sa mort

 

Pour la glaneuse

du dernier champ

mûri en haute vague

la promenade a

ses lettres de noblesse et de bonté

 

 

La Moisson au bord de la mer

La moisson au bord de la mer a commencé

dans une violence à rythmer

entre jaune et bleu guerre et paix

 

Le paysage existe

en aplats de désir

cernés d’un trait

qui intensifie leur plain-chant

et foncés par le sel en leur fatalité

 

Tout obéit à une pente de sagesse

La mer justifiera les vies

comme un texte imprimé

 

Pour la femme emmurée

dans le silence de son geste

les épis sont

des veines très tenaces de lumière

et qui souffrent d’être arrachées

 

A mettre en gerbe des mots

ficeler des larmes

les années se sont envolées

en file indienne

au long du même champ       

 

 

Toute vie avait fui des corps des sentiments

mais le sentier douanier allait comme le trait

autour de chaque chose afin de l’affermir

à l’horizon le plus dense de sa couleur

 

Les femmes n’ont vieilli dans l’âge des tableaux

Entre le bleu immense de la mer et du ciel

leurs yeux sont les oiseaux plus lents que la lenteur

 

Elles ne mourront plus

debout à ce tournant

où le bleu d’un été

tombe en la main du peintre

 

Vive écharpe taillée

dans la terre natale

chaque fois cacha

la chair de son histoire

 

Tu recherchas longtemps les clefs sur le motif

 

 

Avec le blé salé

à la fleur des embruns

le pain aura le goût du bleu épice rare

 

A l’abri de la meule

deux femmes éreintées

sont tombées de fatigue

La tête repose sans chiffonner la coiffe

La souffrance sans abîmer la poésie

 

A l’angle droit de l’aquarelle

une larme déborde le périmètre

accordé à la douleur dans les jours

et se cache en leur coin le plus invisible

 

Les sabots gisent

La main se tend vers eux d’instinct

pour les remettre côte à côte

comme si un geste suffisait

à rechausser les pas de leur courage

 

 

Meules romanes

chapelles vouées aux gestes

le paysage bleu s’en remet

à l’Ecole qui lui donna

la peinture pour sœur jumelle

 

Aux franges des labours

les rides en écho

sur le front de la mer

et la pensée des hommes

marquent l’osmose des instants

déchiffrés à la lettre

à l’arbre à l’herbe près

 

Il ne t’aura manqué

que le sceau des nuages

sur les notices lues

relues par l’océan

pour affirmer

la part exacte des couleurs

dans l’unicité des journées

 

Cet arbre généalogique de la lumière

aux ramifications trop infimes pour la mémoire

 

 

Paravent des quatre saisons

la vie cache sa profondeur

derrière l’éphémère

les instants étouffent

de leur meule géante

l’aventure

 

Je fus cette servante bleue

accaparée par la brindille quotidienne

Au verso du paravent

plus long que les années

croisaient les évènements

comme des voiliers anciens

 

Aveuglément

le temps me rompit à son gré

tel un pain jamais cuit

sur la brèche brûlante

Les oies m’ont dévoré

La bêtise est bien faite

 

Qu’y a-t-il maintenant

et qui ne soit pas mort

derrière le paravent

Au frontispice

des saisons

leur simple strophe

 

 

Le paysage naît

avec le Bois d’Amour

Dans la brume le soleil est

une voix qui résurgit

Mettez du jaune*

 

Où la lumière ordonne

Mettez du vermillon

le peintre a payé

de son sang et de sa vie

 

Aujourd’hui les arbres auront l’écorce bleue

Nous marchons adossés au ciel d’une journée

Dans les yeux de l’Aven

le Bois d’Amour

décalque ses aplats

 

Depuis l’aube des temps

le bleu s’appelle Marie

 

Qui se prendra au jeu

de baptiser les couleurs

une à une

de repeindre le Talisman

par des prénoms

en nombre insuffisant

pour toutes les nuances

 

 

L’Ecole a pour enceinte claire

un Bois d’Amour

Au secret de ses eaux l’Aven charrie

les brouillons recouverts inaboutis

 

Les peintres sont tous morts

mais il reste les arbres

comme maîtres d’école

et mémoire commune

Le vent les tourmente

d’une étreinte attentive

 

Troncs filiformes presque trop frêles

pour porter leur cime telle une œuvre

qui a bu leur sève absorbé leur substance

souffert leur destin

ils s’estompent

et la brume tire des traits

 

Sur les pierres foncées de la méditation

un siècle amarré là

et combien de saisons

d’hivers aimés par-dessus tout

ont façonné aux écorces rouges

l’intimité de veines

.......................................................................               

 

* Paul Gauguin cité par Paul Sérusier

 

Archives de neige

Editions Rougerie, 87330 Mortemart, 2007

Voir aussi :

« Au lieu de pleurer… » (08/12/2017)

« Le vent déchirent les feuilles mortes... » (31/10/2020)

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30 octobre 2021

Constance de Salm (1767 – 1845) : « Ô femmes, c’est pour vous... »

 

Jean-Baptiste_François_Desoria_-_Portrait_de_Constance_Pipelet[1]

 

Ô femmes, c’est pour vous que j’accorde ma lyre ;

Ô femmes, c’est pour vous qu’en mon brûlant délire,

D’un usage orgueilleux, bravant les vains efforts,

Je laisse enfin ma voix exprimer mes transports.

Assez et trop longtemps la honteuse ignorance

A jusqu’en vos vieux jours prolongé votre enfance ;

Assez et trop longtemps les hommes, égarés,

Ont craint de voir en vous des censeurs éclairés ;

Les temps sont arrivés, la raison vous appelle :

Femmes, réveillez-vous, et soyez dignes d’elle.

 

Si la nature a fait deux sexes différents,

Elle a changé la forme, et non les éléments.

Même loi, même erreur, même ivresse les guide ;

L’un et l’autre propose, exécute, ou décide ;

Les charges, les pouvoirs entre eux deux divisés,

Par un ordre immuable y restent balancés.

Tous deux pensent régner, et tous deux obéissent ;

Ensemble ils sont heureux, séparés ils languissent ;

Tour à tour l’un de l’autre enfin guide et soutien,

Même en se donnant tout ils ne se doivent rien.

 

L’homme injuste pourtant, oubliant sa faiblesse,

Outrageant à la fois l’amour et la sagesse,

L’homme injuste, jaloux de tout assujettir,

Sous la loi du plus fort prétend nous asservir ;

Il feint, dans sa compagne et sa consolatrice,

De ne voir qu’un objet créé pour son caprice ;

Il trouve dans nos bras le bonheur qui le fuit :

Son orgueil s’en étonne, et son front en rougit.

Esclave révolté des lois de la nature,

Il ne peut, il est vrai, consommer son injure ;

Mais que, par les mépris dont il veut nous couvrir,

Il nous vend cher les droits qu’il ne peut nous ravir !

Nos talents, nos vertus, nos grâces séduisantes,

Deviennent à ses yeux des armes dégradantes,

Dont nous devons chercher à nous faire un appui,

Pour mériter l’honneur d’arriver jusqu’à lui ;

Il étouffe en nos cœurs le germe de la gloire ;

Il nous fait une loi de craindre la victoire ;

Pour exercer en paix un empire absolu,

Il fait de la douceur notre seule vertu…

Qu’ai-je dit, la douceur ? Ah, nos âmes sensibles

Ne lui refusent pas ces triomphes paisibles ;

Mais ce n’est pas assez pour son esprit jaloux :

C’est la soumission qu’il exige de nous…

Ingrat ! Méconnais-tu la sagesse profonde

Qui dirige en secret tous les êtres du monde ?

Méconnais-tu la main qui traça dans ton cœur

De ton amour pour nous le principe vengeur ?

Voyons-nous dans nos bois, nos vallons, nos montagnes,

Les lions furieux outrager leurs compagnes ?

Voyons-nous, dans les airs, l’aigle dominateur

De l’aigle qu’il chérit réprimer la grandeur ?

 

Non ; tous suivent en paix l’instinct de la nature :

L’homme seul est tyran, l’homme seul est parjure.

..........................................................................................

 

Epitre aux femmes, par Constance D. T. Pipelet

Chez Desenne, libraire, 1797

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27 octobre 2021

Marina Tsvétaïeva / Марина Ивановна Цветаева (1892 - 1941) : « Après une nuit sans sommeil... » / « После бессонной ночи.

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Après une nuit sans sommeil, le corps faiblit

devient doux et autre – il n’est à personne.

Dans les veines ralenties des traits font encore mal

et on sourit aux gens comme un ange.

 

Après une nuit sans sommeil, les mains faiblissent,

l’indifférence est profonde : ami ? ennemi ?

Chaque son fortuit recèle un plein arc-en-ciel,

l’odeur de Florence flotte soudain sur le gel.

 

Les lèvres s’éclaircissent tendrement, l’ombre est plus dorée

autour des yeux creusés. C’est la nuit qui a allumé

ce visage si éclatant – et de la nuit sombre

en nous, les yeux seuls – restent sombres.

 

 

19 juillet 1916

 

Traduit du russe par Christian Riguet

In, Revue « Alidades, N°1décembre 1982 »

  

 

После бессонной ночи слабеет тело,

Милым становится и не своим, — ничьим.

В медленных жилах еще занывают стрелы —

И улыбаешься людям — как серафим.

 


После бессонной ночи слабеют руки,

И глубоко̀ равнодушен и враг и друг.

Целая радуга — в каждом случайном звуке,

И на морозе Флоренцией пахнет вдруг.

 

Нежно светлеют губы, и тень золоче

Возле запавших глаз. Это ночь зажгла

Этот светлейший лик, — и от темной ночи

Только одно темнеет у нас — глаза.


19 июля 1916

 

Voir aussi :

« Il me plaît que vous ne soyez pas fou de moi… » / Мне нравится, что вы больны не мной (09/02/2017)

Tentative de jalousie / Попытка ревности (07/04/2017)

« Une fleur est accrochée à ma poitrine… » / « Кто приколол - не помню... » (26/08/2017)

« De pierre sont les uns... » (28/08/2018)

Ah ! les vains regrets de ma terre (26/10/2020)

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23 octobre 2021

Fadwa Touqâne (1917 – 2003) /فدوى طوقان : Avec les prairies

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Avec les prairies

 

Voici votre fille, ô prairies. Avez-vous

     reconnu le bruit de ses pas ?

Elle est revenue vers vous avec le printemps

     à la saveur douce, vers vous,

     la maison de sa jeunesse.

Elle est revenue vers vous !

     Pas de compagnon pour elle

     sur les chemins, sinon celui

     dont elle porte l’image,

hier comme demain abreuvée de désirs,

     sa passion ayant mûri.

 

Ô prairies déployées au pied des monts,

     elle est leur fille comme vous.

Les eaux du Djarzoûm ont abreuvé son cœur,

     ont étanché sa soif

     avec le vin des images conçues.

Elle a construit sur le vert de la plaine

     près des sources

     à l’ombre des bosquets,

les étages d’un âme qui s’est ouverte

     à tout ce que Nature offre

     de libre et de beau.

 

Une âme délicate que la subtilité salubre

     de l’air a affinée,

de concert avec les séductions

     des riches coteaux et du feuillage

     au creux du val.

Une âme aux sens aiguisés, aux perceptions vives,

     aux sentiments brûlés,

passionnée de la beauté, et qui boit d’un trait

     le vin des sensations

issu de la vaste source du monde

     - tout en restant assoiffée.

 

Me voici, ô prairies. Je suis venue :

     ouvrez-moi un cœur accueillant

     embrassez-moi !

Je suis venue appuyer ici ma tête

     contre la poitrine compatissante,

prête à me désaltérer sans fin

     de cette eau pure du silence

     bue à la source de paix.

Là, dans votre giron, je me reposerai,

     et soustraite aux regards,

     je me noie dans l’onde

     de votre immense tendresse !

 

Là, oui, là, dans l’air ensorcelé

     que vous respirez, cet air

     favorable aux poètes,

combien de fois ai-je demandé

     à la limpidité

     de m’accorder la vision

     de fantômes purifiés !

Alors, dans l’engourdissement

     de l’inspiration,

m’enlaçaient des ailes secrètes qui élevaient mon âme

     au-dessus de l’univers des hommes,

     au-dessus de toute humanité.

 

Combien de fois, emportée dans mon élan,

     ai-je guetté l’apparition première

     de la fine lame de lune,

astre solitaire, sur lequel les nuages tiraient

     leurs rideaux transparents !

Ses rêves argentés s’épandaient sur l’horizon ténu

     en nappes blanches, pures,

     à l’unisson de mes rêves,

     fantômes volatils !

 

Combien de fois mon cœur, ô prairies,

     a pris soin de l’Etoile

     tremblotante du Berger,

annonciatrice au ciel de ses compagnes et dirigeant

     ses pas vers l’horizon lointain !

Comme vous avec moi elle se penchait pour saisir

     le silence profond.

Et nous nous fondions ensemble, en le pénétrant,

     dans un flux de vie sereine,

     nous unifiant en lui.

 

Ô que je souhaiterais m’anéantir là,

     dans la plaine,

     cette plaine qui vient toucher

     le pied de la montagne...

 

 

là, dans l’herbe verte, entre ces blancs rochers,

     sur la plage lointaine...

dans l’Etoile du matin qui scintille là-bas,

     dans la lune solitaire...

Ô que je souhaiterais m’anéantir,

     selon mon désir,

     en tout ce qui existe !

 

Traduit de l’arabe par René R. Khawam

in, « La poésie arabe des origines à nos jours »

Editions Phébus, 1995

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18 octobre 2021

Déwé Gorodey (1949 -) : Nuits taboues

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Nuits taboues

à toi, sorcier ou devin de la tribu

 

 

                         Nuits floues

                         Noir tabou

                         Vol dans le sommeil

                         Dieu rouge qui se lève

                         Morts

                         Feu et sagaies

                         dans les nuits floues

 

Quand le feu s’endort sur sa natte de cendre le clan se réfugie dans le noir

le pilou de la flamme d’angoisse commence sur la cime

de l’araucaria envoûté par la puissance magique de puissance du doki

 

La Parole des Anciens s’est tue

et la Pensée du fils de la tribu

s’égare sur les chemins qui mènent au tertre

quand là-haut le bambou est rythme des feux follets

 

Ainsi mourra le clan du chef aux palabres douces à l’oreille du sorcier rouge

qui hante la case ou proies et victimes nourrissent la vie

de ce dieu tabou dont il est le serviteur depuis le don hérité

les nuits sans Parole et Pensée

où le feu consume le fils de la Terre

où les sorciers guerriers et chefs sentent venir la mort

par les cris du vent dans les palmes des cocotiers

 

Je m’évaderai dans la nudité vieille telle la Terre où je ne suis plus

Prenez-moi prenez-moi bambous sur l’araucaria

Que je sois flamme dansante tourbillonnante au-dessus des eaux

     jusqu’à l’aurore

dernière de ce fils de la Terre

qui n’est plus moi quand l’unique magie tient

tout ce que je suis dans ses mains qi me déchirent

le corps l’âme la vie pour vous Tabou et Doki

 

                         Maux vagues

                         de la nuit

                         Secrets dévoilés

                         vus

                         par l’œil qui veille

                         Dans les maux vagues

 

(Montpellier, 8 Février 1972)

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Voir aussi :

Fille perdue (25/10/2017)

Et les prospectus (25/10/2018)

Nuits nues (25/10/2019)

Nuits blanches (22/10/2020)

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14 octobre 2021

Rouada Al-Hadj (19 ? -) : Sur la côte, le cœur confesse

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Sur la côte, le cœur confesse

 

Jour après jour augmente ma conviction

que j’ai été créée pour toi

J’ai vu de mes propres yeux ta bouche dire

les poèmes avant moi

et sans toi, Ô homme qui m’as envahie comme une fièvre côtière,

je suis desséchée comme un pays détruit

et pâle comme le ruisseau à sec

et je n’ai ni couleurs ni goût

et mon odeur est comme le lit de l’étang que la pluie n’a pas visité

 

Jour après jour augmente ma conviction

que tu es un homme venu de tout l’espace

et que tu as colorié le visage de la vie qui m’appartient

avec les couleurs de la vie

et le goût de la vie

et les formes de la vie

Etranger qui es apparu à l’univers au soir d’un jour

j’ai crié : « C’est toi, ma voisine ? »

Tu n’as pas répondu

mais je savais

bénis soyons-nous, nous les étrangers

 

Jour après jour augmente ma conviction

que je suis comme une allumette

qui ne flambe qu’une seule fois

Alors, sois cette fois !

et laisse-moi illuminer de nuit ton champ

car tu es seul à posséder le secret des allumettes

qui flambent de longues années, pour une longue vie

Toi seul, tu donnes à l’existence la belle couronne coloriée de la vie

Toi seul, tu convaincs le cœur, ce badineur révolté et effronté en tout,

     d’en finir avec la mauvaise habitude qu’il a contractée depuis longtemps

et qui revient à chaque nouvelle aube et s’appelle le départ

 

Jour après jour augmente ma conviction

que j’endure ta présence,

j’y insiste, comme la plus grande prison

que mon existence ait connue

Je contrefais la vérité quand je te nomme mon ami

et que je dis que tu es une partie de moi

que tu es un petit symbole décorant mes cheveux

Je pratique la jolie peur des femmes

et je cache même aux amis ma situation

Alors tu deviens une nouvelle et belle voix

une fleur de jasmin qui parfume toutes mes lettres et ma pudeur

et mes lettres me trahissent

O toi, ma peur que mon parfum soit senti des gens

 

Jour après jour augmente ma conviction

et j’en consolide les fortifications

Par où vais-je fuir de ma certitude

qui se dresse autour de moi comme une barrière d’herbe, de jasmin

     et de chèvrefeuille ?

Jour après jour augmente ma conviction

S’il vous plaît, pour l’amour de Dieu,

renforcez ma certitude.

 

Traduit de l’arabe par Maram al-Masri

in, « Anthologie des femmes poètes du monde arabe »

Le Temps des Cerises, éditeurs, 2019

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11 octobre 2021

Josée Lapeyrère (1944 – 2007) : L’autre – Entre là et ici

lapeyrere[1]

 

L’autre – Entre là et ici

(1972)

 

à Joaquin Pacheco

 

Un soleil de justice

 

juste aujourd’hui

au monde   seul   et seule et tous

et l’on dit sans savoir que

c’est ainsi

soit-il   lui autre pour

donner cela   non le dissoudre

lui   pour l’espace

 

(ainsi   on avance aux dépens des maisons)

 

œil s’ouvre   au prix de

se révolte   s’arrache   fait deuil de

quelques voiles   laisse derrière

malles dans les greniers   valises

dans les hôtels meublés

                                        (mais

se souvient lesquels   l’obscure lumière

de la sieste   un enlisement moite 

et aucune envie de sortir)

 

puis   mais   emporte un deux trois livres

la chaleur échangée   sur le corps

la trace   impressions dans la peau

formes du corps donnèrent forme au corps

identité au mot

 

voyage   là ou la mort présente   et

clarté

 

 

 

l’horizon unanime

 

   plus de fête

   et  de  ses  lumières    la   croyance   en   lambeaux  n’en

veut plus retenir que le clignotement immuable de l’étoile

polaire    épars    sur le voyage

 

   la clairvoyance ne serait plus publique    elle se souvient

de son enlisement d’alors    mais elle est désespoir dont la

violence à dénuder se souvient des mots    sa place

 

   plus de fête

   mais la reconnaissance   et le partage   d’un beau visage

jamais vu jamais à voir

   douloureusement   le regard s’entrevoit en se dépassant

   ils aiment par ce qu’ils voient n’être que dans l’absence

 

   le plus proche est celui qui sut regarder   ailleurs

   et  la  fête  qui  vit  d’être seulement l’horizon   laisse à

contempler l’abîme où vient naître le mot

 

l’approche mue

 

la peur fait halte   considère la distance

les traces d’un délit   le corps de

ce désir   ce qui revient de là

où l’autre

 

et la douleur en fraude

(les obstacles déposés par la main aveugle

aussi)

 

 

l’histoire fiat des plis qui se frôlent

tremblements – comme à la terre

quand s’ouvre à nouveau

un vide s’enfante en souvenir

de qui

des cris s’absentent

les préparatifs du voyage

vers l’autre

ce qui ordonne hier à

demain

 

 

 

les lèvres   notre blessure

nue   bordée par

les mots   bulles

avant d’éclater   blessés

déjà

ont accroché la lumière

traces de ce passage

sur l’autre   reflets

de son pouvoir

 

ainsi   le dialogue

 

 

parfois les mots se terrent

ni buée   ni halo

le silence s’emplit   naît de

ce qu’il retient

du doigt   montre le temps

 

(l’ange passe mais ne s’arrête pas)

 

la fidélité aux aguets

on retient sa respiration pour

ne pas priver l’écoute de

ce que croise le silence

 

 

muette   la bouche manifeste

un secret   plus sa frontière

et

l’absence du traître

pour quelque temps

se taire   ainsi

à la limite de la peau

le silence témoigne de

ce qui ne sera

si

 

 

 

quand au secret

il a   pour lui   pour être   une paume frontière

clos comme un œuf intact

se laisse voir en ses limites seules

les contours de l’envers   ce qui

sera   parce que là-bas

 

(et l’astrologue en cartes   en a peur)

 

à déclarer ses taies   l’œil

non serein   se rouvre   se reconnaît

et se serre la main

 

 

 

la séparation

seul   et   silence

quelque part se tait pour

là   où   s’écoute le malentendu

c’est

la place de l’adieu

ce que n’emporte pas le temps

 

retenue au-dessus du flot

la marque de

ce qui s’en va

comme un point à

la ligne   ouvre à

l’autre   aussi

une rencontre différée

dont un seul à la fois

connaît le lieu

de l’autre   qui ne sait

peut-être pas

 

 

L’autre

à s’emparer de ses seuls murs

on y dépose

ce qui ne sera pas

à notre insu

 

à ne pas voir ce qui est

seul    un corps inexiste

exilé    du regard

tant peuplé d’étrangers

qui n’ont pu y entrer

 

 

(ainsi le mort   les yeux couverts

seule la peau se donne

la paupière   emmure

ce qui est parti

où   )

 

mais Ulysse    revenant

nu

non repérable si ce n’est en

sa seule présence

hors des habits et masques dont

l’avait revêtu l’absence

 

 

 

La limite des mots

après la bouche   l’oreille

autre

(le désir agit mais cherche les mots

à niveau)

 

la parole porte le souvenir

de plénitude et le danger

mêlés

(il n’y a pas de simultanéité

les mots avancent avec le temps

et comptent sur un autre

parfois

en résonance)

 

à dire

on se présent au risque

 

(ainsi on dénature entre

bouche   et   oreille)

 

entendre

savoir ce qui engage

nous lie

 

 

ils se séparent   présence absoute

pour enfin se parler de l’espace

ce qui est non paru   jusque-là

le regard

 

loin

comme hors frontière   vraiment là-bas

mais plus proche de   que jamais

nus

un impossible à voir tel

 

(il ressemble à un visage que je ne connais pas)

 

à posséder leurs propres territoires

ils ne seront jamais plus près

 

 

 

le centre à partit d’où accueille et va

le lieu qui ne cesse de     (

faire le vide   un espace pour    )

 

couper autour des mots

fantômes qui ne rendent gorge

car   aucun ne suffirait pour explorer

ce qui se contredit

 

un soir   quelqu’un   une heure

arrache à la faim   ouvre aux flancs

éclate les ramifications de la phrase

offre les silences

(les chemins ne mènent nulle part

détournent l’ombre au-delà de la peau)

 

et sous la lumière blanche   la retenue   ce désert

qui déclare que l’horizon est né     et

change                     et le mot

 

sentir ce qui fait creux menant là où

l’œil se quitte sous le soleil droit

avec lequel il lutte ni l’un ni l’autre

pour gagner   mais donner champ à

ce qui se contredit    ensemble

 

 

 

à l’aube

l’évidence de la fidélité

contre les feux étagés du ciel

les arbres brûlent

 

Là est ici

In, « Cahiers de poésie, 2 »

Editions Gallimard, 1976

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