Femmes en Poésie

16 octobre 2017

Nelly Sachs (1891- 1970) : « Rêve surcroît du dormeur… » / « Traum der den Schlafenden... »

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Rêve surcroît du dormeur

empaquetée de visions

flotte la lettre

 

Spirale ellipse cercle

nourrissons du temps

membres morts

secoués

dans les tortures les explosions les guerres

croissant à nouveau –

Je t’aime comme tous les nuages qui passent

comme tous les vents du monde –

 

Figures de ténèbres

balbutiantes hérissées de frissons

persona déchiffrant la poussière

noms obscurs et scellés

tirés du fond du puits

Oural

Tibet

pays atteint du mal du soir

pèlerins cheminant sur autant de linceuls

murmurant dans l’illimité –

 

Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Du même auteur :

« Ici où dans le sel… » (05/03/2017)

« Des langues de mer salées… » (12/04/2017)

 

Traum der den Schlafenden überwächst

so verpackt in Gesichten

schwimmt der Buchstabe

 

Spirale Ellipse Kreis

zeitgenährte Säuglinge

abgestorbene Glieder

in Folterungen Explosionen Kriegen

geschüttelte

wieder angewachsene –

Ich liebe dich wie alle ziehenden Wolken

wie alle Winde der Welt –

 

Figur aus Finsternis

stotternde gesträubt im Schauder

Staub entziffernde persona

versiegelte dunkle Namen

aus Brunnen gezogene

Ural

Tibet

abendkranke Länder

auf Totenlaken wandernde Wallfahrer

murmelnde in Endlosigkeit –

 

Revue “L’Ephémère, N°9, Printemps 1969”

Éditions de la Fondation Maeght,1969

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15 octobre 2017

Anne Hébert (1916 – 2000) : Fin du monde

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Fin du monde

 

Je suis le cri et la blessure, je suis la femme à ton flanc qu’on outrage et

     qu’on viole.

 

L’Apocalypse t’enchaîne à son char, l’horreur te lie les mains, amour,

     amour, qui t’a crevé les yeux ?

 

Mon coeur de paix violente, je te l’avais donné, plus nu que mon corps.

 

J’ai des caresses ruisselantes, la mort et les larmes sont mes parures.

 

Mon âme, sous un feu si noir, sèche comme le sel, et ta soif s’y pose,

     bel oiseau fou.

 

Amour, amour ; ni pain, ni jour, la terre flambe, l’éclair s’étend entre

     nous, malédiction !    

 

Le feu lâché, bête infinie, l’âge de la terre se rompt par le milieu.

 

Tout l’horizon, bel anneau bleu, d’un seul coup, se raye à jamais, ceinture

     de roc tordue. Passé, avenir abolis, règne le présent, vaste empire des

     furies : l’agonie du monde se fonde, démence au poing.

 

Au centre de la femme germent l’ange-poisson, la licorne aveugle et mille

     fougères bistres, pour fleurir de vastes plaines sans air, ni eau, absence

     aux crosses brûlées.

 

Toute enfance annulée, notre fils, comme du sable, est entre nos doigts.

 

Souviens-toi. Encore un peu, souviens-toi ; nos mains jointes ensemble.

     Souviens-toi ! L’injustice roule un flot de boue. Tendre mémoire craque

     à nos tempes.

 

Tes yeux, tes yeux sur moi, le ciel se déchire de haut en bas, l’effroi dessine

     un tableau vide.

 

La fièvre court en ce désert, tremble la terre, vieille échine broyée.

 

Tes mains, tes mains sur mon cœur, encore un peu de temps, un peu de temps,

     folle prière.

 

Le sang dans tes veines fait des bonds terribles, se change en monstre, toute

     fureur moquée, entends ce rire énorme secouer mille forêts abattues.

 

Ta bouche sur la mienne, viennent la poussière et la cendre ; amour, amour perdu.

 

Haine et guerre, souviens-toi, souviens-toi, amour blessé, quelle longue jarre

     fraîche à ton flanc renversée, c’était l’été.

 

Grondent les hivers noirs amassés ; ta force, ta force ami, qui t’as désarmé, te

     prennent le cœur comme une fronde ?

 

Et toi et moi, et moi et toi, et toi avec moi ! Vivre ! Nous sortirons de ce puits,

     la mort n’a pas si grand visage qu’elle barre l’entrée à jamais.

 

Le silence pousse dans ma bouche comme une herbe. Tous les mots, un jour,

     me furent livrés. Ne trouve que ce cri.

 

Maison pillée. Cœur ouvert. Dernière saison. Plus que ce cri en plein ventre.

     Fontaine de sang. Cri. Qui te rappelle en vain, amour tué.

 

In, « Pour la paix. Les plus beaux poèmes »

Editions Messidor / Temps actuels,1983

Du même auteur :

Soleil dérisoire (24/01/2017)

        Neige (10/04/2017)

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12 octobre 2017

Andrée Chedid (1920 – 2011) : Par-delà les mots

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Par-delà les mots…

 

Par-delà les mots

Elle sécrète la parole

 

En deçà du verbe

Elle questionne l’univers

 

Au-delà des murailles

Elle nomme la liberté

 

En deçà de chaque flot

Elle révèle l’océan

 

Désertant les conquêtes

Elle promet l’équipée

 

Elle remue le souffle

Sacre l’humble outil

 

Elle assemble les fragments

Du visage dispersé

 

Et désigne le mystère

Qui demeure entier.

 

Par delà les mots…

Editions Flammarion, 1995

Du même auteur :

Le cœur naviguant (26/01/2017)  

L’escapade des saisons (06/03/2017)

Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)

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02 septembre 2017

Laurice Schehadé (1908 - 2009) : « Jardins d’orangers amers… »

  

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      Jardins d’orangers amers au pied de la montagne, le ciel était un toit, le

passant un ami. Je traçais dans l’air des mots qui voulaient dire une histoire.

Les ans au passage les ont détruits pour donner à l’âne gris un collier de

coquillages et je n’arrive plus à démêler la douce nuit d’avec la lumière sonore.

Le bonheur jouait au bonheur sous les orangers de mon pays, mariée, belle mariée.

 

*

     Ivre du grand parcours des fleuves, je porte et je te donne, mon amour, une

calebasse remplie de folies en haillons. Pour nourrir les oiseaux des fontaines,

les innocents de la terre, un soir d’été je m’appuyais sur le ciel incendié et volais

à la nuit sa première étoile. Depuis – racine aux sommets ravagés, nid de

tourterelles veuves – je me souviens d’années en allées - masque méchant de 

l’amour boiteux.

 

*

     En la maison la plus haute, toutes lanternes éteintes, un gardien borgne

escamotait mes yeux longs et soyeux éclaireurs, tandis qu’emporté dans les bras

lents de la rivière, enfant d’un rêve couleur d’été sur la plaine, mon amour avait

la douceur tranquille d’un désespoir sans rémission ni fin.

 

Jardins d’Orangers amers

GLM éditeur, 1959

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26 août 2017

Marina Tsvétaïeva / Марина Ивановна Цветаева (1892 - 1941) : « Une fleur est accrochée à ma poitrine… » / « Кто приколол - не по

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Une fleur est accrochée à ma poitrine ;

Qui me l’a accrochée ? – Je ne sais plus.

Ma faim est insatiable

De tristesse, de passion, de mort.

 

Par le violoncelle, le grincement

Des portes et le tintement des verres,

Et par le cliquetis des éperons

Et le cri des trains de nuit –

 

Par le coup tiré de la chasse,

Par le grelot des troïkas –

Vous m’appelez, vous m’appelez,

Vous, que je n’aime pas !

 

Il est pourtant un délice :

J’attends celui qui le premier

Me comprendra enfin

Et tirera à bout portant.

22 Octobre 2015

 

Traduit du russe par Pierre Léon

In, « Le ciel brûle, suivi de Tentative de jalousie »

Editions Gallimard (Poésie), 1999

 

 

Цветок к груди приколот,

Кто приколол - не помню.

Ненасытим мой голод

На грусть, на страсть, на смерть.

Виолончелью, скрипом

Дверей и звоном рюмок,

И лязгом шпор, и криком

Вечерних поездов,

Выстрелом на охоте

И бубенцами троек -

Зовете вы, зовете

Нелюбленные мной!

Но есть еще услада:

Я жду того, кто первый

Поймет меня, как надо -

И выстрелит в упор.

Voir aussi :

« Il me plaît que vous ne soyez pas fou de moi… » / Мне нравится, что вы больны не мной (09/02/2017)

Tentative de jalousie / Попытка ревности (07/04/2017)

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05 août 2017

Anna Akhmatova / Анна Ахматова (1889- 1966) : Solitude / Уединение

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Solitude

 

On m’a jeté tant de pierres,

Que plus aucune ne m’effraie,

Le piège s’est fait haute tour,

Haute parmi les hautes tours.

Je remercie ceux qui l’ont construite,

Qu’ils cessent de s’inquiéter, de s’attrister.

De tous les côtés je vois l’aube plus tôt.

Et le dernier rayon du soleil triomphe ici.

Souvent dans les fenêtres de mes chambres

Entrent les vents des mers du nord,

Et le pigeon mange dans mes mains du grain…

Cette page que je n’ai pas finie,

La main brune de la Muse,

Divinement calme et légère,

Y inscrira le dernier mot.

1914

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

In, Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

Editions Gallimard (Poésie), 2007

 

Уединение

 

Так много камней брошено в меня,


Что ни один из них уже не страшен,


И стройной башней стала западня,


Высокою среди высоких башен.


Строителей ее благодарю,

 

Пусть их забота и печаль минует.

 

Отсюда раньше вижу я зарю,


Здесь солнца луч последний торжествует.  


И часто в окна комнаты моей


Влетают ветры северных морей,


И голубь ест из рук моих пшеницу...


А не дописанную мной страницу -


Божественно спокойна и легка,


Допишет Музы смуглая рука.

 

Voir aussi :

Epilogue, I / эпилог, I (06/04/2017) 

Troisième élégie (28/02/2017)

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30 juillet 2017

Mérédith Le Dez (1973 -) : « Front collé à la vitre …

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XVII

 

Front collé à la vitre de février, une nostalgie de Baltique s’épand à

l’horizon. Sous le paquet anthracite des nuages s’étrécit une zone claire

que l’on dirait sableuse, où le souvenir arpente comme un marcheur

regrette une négligence.

 

La musique tend des pièges de mer, des algues d’oubli douce, les tresses

d’une cage de sirène suspendue entre des eaux intemporelles, ou des

miroirs ondoyant.

 

Foulée jaune en lisière de plage. Le soir grise sur la mer les coques des

épaves en rouille, puis s’avance et s’élargit, gagne les dunes derrière, se

resserre autour et continue très loin son cerne dangereux de grand désert.

 

Quatre chevaux de hasard

Editions Folle Avoine, Bédée (35137), 2015

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24 juillet 2017

Hélène Cadou (1922 - 2014) : Ilarie Voronca...

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Ilarie Voronca…

 

Ilarie Voronca

Comment pourrais-je avouer ce que je vous dois ?

Des soirs tristes comme une lanterne au bord de la ville

Une amitié plus légère qu’un fantôme d’île

Patmos aperçue dans la brume

(Etait-ce le séjour des poètes

Etais-ce le navire heureux

Où Dante s’embarqua pour retrouver Béatrice ?)

Ilarie Voronca vous êtes une longue route oubliée

Un frère que je n’ai pas connu et qui m’arrive

Tel un arbre perdu

Une fenêtre ouverte au plus noir de l’exil

Vous nous avez précédés sur les pentes de la solitude

Et les hommes vous furent hostiles.

Je crois entendre votre pas prisonnier de Novembre

Vous aimiez l’avenir

Les terrasses ensoleillées la bonté

Mais l’absence fut votre partage

Et le vent nu sur une tombe.

 

Cantate des nuits intérieures

Editions Seghers, 1958

Voir aussi :

« Ce soir / la nuit est bleue… » (18/01/2017)

« J’ai vu des paysages… » (22/02/2017)

 « Ce printemps trop grand pour moi… » (03/04/2017)

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14 juillet 2017

Wisława Szymborska (1923 /2012) : Psaume / Psalm

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Psaume

 

Ô, combien perméables sont les frontières humaines !

Voyez tous ces nuages qui passent, impunément,

ces sables du désert filant d’un pays à l’autre,

ces cailloux des montagnes pénétrant chez l’ennemi

en d’insolents sursauts !

 

Est-il besoin de prendre un à un les oiseaux

qui volent ou qui se posent sur la barrière baissée ?

Ne serait-il qu’un moineau, et voilà que déjà

sa queue est limitrophe, et son bec indigène.

Et puis, qu’est-ce qu’il gigote !

 

Parmi les innombrables insectes je m’en tiendrai à la fourmi

qui, entre le pied droit et le pied gauche du douanier,

ne se sent pas tenue d’avouer ses vadrouilles.

 

Oh, saisir d’un regard cette immense confusion,

sur tous les continents !

N’est-ce pas là le troène qui, de l’autre côté du fleuve

infiltre illégalement sa cent millième feuille ?

Et qui d’autre, pensez-vous, que la pieuvre aux longs bras

viole les sacro-saintes eaux territoriales ?

 

Comment peut-on parler de l’ordre dans tout cela,

s’il n’est même pas possible d’écarter les étoiles

pour que l’on sache enfin laquelle brille pour qui ?

 

Et que dire de l’insubordination du brouillard !

Et des poussières des steppes sur toute leur étendue,

comme si l’on n’avait pas tracé une ligne en son milieu !

Et ces voix qui résonnent sur les ondes serviables :

pépiements séducteurs et allusifs glouglous !

 

Seul ce qui est humain peut nous être étranger

Le reste c’est forêts mixtes, travail de sape et vent.

 

Traduit du polonais par Piotr Kaminsky

In, « Wistawa Szymborska : De la mort sans exagérer /

O smierci bez  presady »

Wydawnictwo literackie, Krakow,(Poland), 1997

 

 

Psalm

 

O, jakże s, jakże są nieszczelne granice ludzkich państw!

Ile to chmur nad nimi bezkarnie przepływa,

ile piasków pustynnych przesypuje się z kraju do kraju,

ile górskich kamyków stacza się w cudze włości

w wyzywających podskokach!

Czy muszę tu wymieniać ptaka za ptakiem jak leci,

albo jak właśnie przysiada na opuszczonym szlabanie?

Niechby to nawet był wróbel - a już ma ogon ościenny,

choć dzióbek jeszcze tutejszy. W dodatku - ależ się wierci!

Z nieprzeliczonych owadów poprzestanę na mrówce,

która pomiędzy lewym a prawym butem strażnika

na pytanie: skąd dokąd - nie poczuwa się do odpowiedzi.

Och, zobaczyć dokładnie cały ten nieład naraz,

na wszystkich kontynentach!

Bo czy to nie liguster z przeciwnego brzegu

przemyca poprzez rzekę stutysięczny listek?

Bo kto, jeśli nie mątwa zuchwale długoramienna,

narusza świętą strefę wód terytorialnych?

Czy można w ogóle mówić o jakim takim porządku,

jeżeli nawet gwiazd nie da się porozsuwać,

żeby było wiadomo, która komu świeci?

I jeszcze to naganne rozpościeranie się mgły!

I pylenie się stepu na całej przestrzeni,

jak gdyby nie był wcale wpół przecięty!

I rozlegnie się głosów na usłużnych falach powietrza:

przywoływawczych pisków i znaczących bulgotów!

 

Tylko co ludzkie potrafi być prawdziwie obce.

Reszta to lasy mieszane, krecia robota i wiatr.

 

Wielka liczba

SW ,, Czytelnik”, Warzawa (Poland), 1976)

Voir aussi :

Une voix dans la discussion sur la pornographie / Głos w sprawie pornografii (21/01/17)

Haine / Nienawiść (26/02/17)

Monologue pour Cassandre / Monolog dla Kasandry (04/04/17)

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05 juillet 2017

Azadée Nichapour (1968 -) : Enigme

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Enigme

 

Heureusement que les miroirs

sont différents

 

Sinon on se ressemblerait

comme deux gouttes d’eau

 

On pourrait même

se prendre pour soi-même


Il ne manquerait plus que de se croire unique

 

Parfois la beauté

Editions Seghers (Autour du monde), 2008 

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