Femmes en Poésie

16 janvier 2019

Brigitte Oleschinski (1955 -) : Puis à nouveau le long des façades / Dann nieder die niedrigen buckligen

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Puis à nouveau le long des façades basses et bossues

 

au crépi qui s’effrite, les pavés bourdonnant

comme du gâteau encore chaud entre les bordures raides et obliques

du caniveau. Dans la cour, la sueur fraîche

pose un glaçage sur les minces plaques dans la cour qu’un métier enchanté

                                                                                                               passe

tranquillement par les fenêtres ouvertes, meringue et cannelle blonde sur les

                                                                                                                blonds

couvercles encroûtées des poubelles. Comment appelons-nous cela. Nostalgie

réelle ? Pâte de privation collective. Cela ne compte pas. A la clôture s’adosse

un regard. Dedans, toutes les heures, le cri strident des rails du tram.

 

Traduit de l’allemand par Heike Mittler

in, « La poésie allemande contemporaine »

Editions Seghers/Goethe-Institut Inter Nationes, 2001

 

 

Dann wieder die niedrigen buckligen

 

Fassaden entlang,  von denen mürbe der Putz bröselt, das Pflaster summend

wie ofenwarmer Streuselkuchen zwischen den steilen schiefen

Rinnsteinkanten. Frischer Schweiss

glasiert die dünnen Bleche im Hof, die ein verwunschenes Gewerbe bequem

aus den offenen Fenstern schiebt, Eischaum und Zimt auf blond

überkrusteten Müllkastendeckeln. Wie nennen wir

das. Reales Heimweh? Allseits entwickelten Mangelteig? es zählt

nicht. Vor dem Zaun lehnt ein Blick. Darin stündlich

das Kreischen der Strassenbahnschienen

 

Your Passport is Not Guilty

Reinbek / Hambourg, 1997

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12 janvier 2019

Gilberte H. Dallas (1918 - 1960) : « Les ancolies d’ébène... »

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Y

Les ancolies d’ébène guettent la mourante

dévorée par la pluie

Les rues la serrent

l’enlacent

Elle marche dans la jungle de béton

Elle tend son corps comme une phrase délavée.

Elle titube celle qui aurait pu être ma mère

Elle titube la mère qui n’a pas de ventre,

En sa place mes yeux agrandis,

Deux yeux immenses deux glands desséchés

Greffe de la mort

Pauvre mère stérile berce dans ta chair

Mes yeux d’enfant perdu

Mes yeux comme une herbe qui mâche l’épouvante

Mes yeux d’extra lucide

Pauvre loque de sel !

Mes yeux de boue et de lumière

Et toi tu marches, tu marches dévorée de pluie,

et me cherches,

Moi qui suis là, incrustée en toi.

 

Alphabets de Soleils

Editions Seghers, 1952

Voir aussi :

« Des soleils noirs… » (19/04/2017)

« J’ai plongé mon avide soif… » (12/01/2018)

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02 janvier 2019

Virginia Pésémapéo - Bordeleau (1951 -) : « Je suis de promiscuité... »

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Je suis de promiscuité,

de trois enfants par lit.

Je suis de fierté farouche,

de confort et d’indifférence.

 

Je suis de demi-frères suicidés

dans leur silence des réserves.

Je suis de demi-frères criards

qui veulent et la chèvre et le chou.

Je suis de deux races en mal de vivre,

de leur incapacité à se rejoindre.

 

Je suis le pont entre deux peuples

qu’un accident de parcours

a tendu au-dessus d’un précipice.

 

Je suis riche de différences,

marquée au fer du paradoxe.

Je suis de blanche et de rouge lignée.

 

 

De rouge et de blanc

Editions Mémoire d’encrier, Montréal, 2012

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08 décembre 2018

Jacqueline Astégiano (19? -) : L’Arbre

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L’arbre

 

L’Arbre

apprend

l’oiseau

en se couvrant d’ailes

 

Tout un été

 

Et lorsque

s’en vont

les oiseaux migrateurs

               Icare

Tombe en feu

dans ses branches

 

Une chouette dans les pommes

Editions Le dé bleu, 85310 Chaillé-sous-les-Ormeaux, 1998

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05 décembre 2018

Claire Genoux (1971 -) : Carrouge

 

 

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Carrouge

 

Le ciel vide de novembre m’a dicté cette halte

d’un geste sûr

j’entre et c’est à droite dans le cimetière carré

la pierre dans les graviers gris

les plantes en touffes calmes et sèches

le nom effacé dans la pierre

 

c’est alors que je devine votre visage d’En-bas

vos lèvres prises dans la mousse

et posée à votre front frais

la couronne de broussailles et de terre

qui se dénoue lentement

 

cet après-midi de novembre

les corneilles chantent un refrain sans réponse

et la pluie tire ses rideaux bouclés

par-dessus votre lointain visage

que je ne connaîtrai jamais.

 

Soleil ovale

Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens (Suisse), 1997

Voir aussi :

Ne rien dire de mon corps (03/02/2017)

 « Gardons ce corps solide… » (10/03/2017)   

« Novembre… » (11/04/2017)

« Vague immense de nos voix… » (05/12/17)

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11 novembre 2018

Sylvia Plath (1932 -1963) : Wuthering Heights

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Wuthering Heights

 

Les horizons m'encerclent comme des fagots

Qui penchent, disparates, et pour toujours instables.

Il suffirait d'une allumette pour qu'ils me réchauffent

Et que leurs lignes fines

Rougissent l'air

Lestant le ciel pâle d'une couleur plus sûre,

Avant que les lointains qu'elles fixent ne s'évaporent.

Mais ils ne font que dissoudre et se dissoudre

Comme une succession de promesses, à mesure que j'avance.

 

Nulle vie ne s'élève au-dessus de l'herbe

Ou du cœur des moutons, et le vent

Vient se déverser comme la destinée, courbant

Chaque chose dans une seule direction.

Je sens bien qu'il s'efforce

D'aspirer ma chaleur pour l'emporter.

Si j'accorde aux racines de la bruyère

Une trop grande attention, elles finiront par m'inviter

À blanchir mes os parmi elles.

 

Les moutons eux savent où ils sont,

Ils paissent dans leurs nuages de laine sale,

Aussi gris que le temps.

Les fentes noires de leurs pupilles m’absorbent.

C’est comme d’être expédiée dans l’espace par la poste,

Message stupide, insignifiant.

Ils restent là dans leur costume de grand-mère,

Boucles postiches et dents jaunes

Et bêlements de marbre, durs.

 

Je rencontre des ornières, et de l’eau

Limpide comme les solitudes

Qui fuient entre mes doigts.

Des seuils creux tour à tour apparaissent dans l’herbe ;

Linteaux et perrons se sont désassemblés.

Des gens, l’air ne se souvient que

De quelques étranges syllabes.

Il les répète en gémissant :

Pierre noire, pierre noire.

 

Le ciel s’appuie sur moi, moi, la seule à être debout

Parmi toutes les horizontales.

Les herbes affolées battent et se cognent.

Elles sont trop délicates

Pour vivre en telle compagnie ;

L’obscurité les terrifie.

Maintenant, dans des vallées aussi étroites

Et sombres que des poches, les lumières des maisons

Luisent comme de la petite monnaie.

 

Traduit de l’anglais par Valérie Rouzeau

In, « Sylvia Plath : Arbres d’hiver précédé de La Traversée »

Editions Gallimard (Poésie), 1999

 

Wuthering Heights

 

The horizons ring me like faggots,

Tilted and disparate, and always unstable.

Touched by a match, they might warm me,

And their fine lines singe

The air to orange

Before the distances they pin evaporate,

Weighting the pale sky with a soldier color.

But they only dissolve and dissolve

Like a series of promises, as I step forward. 

 

There is no life higher than the grasstops

Or the hearts of sheep, and the wind

Pours by like destiny, bending

Everything in one direction.

I can feel it trying

To funnel my heat away.

If I pay the roots of the heather

Too close attention, they will invite me

To whiten my bones among them.

 

The sheep know where they are,

Browsing in their dirty wool-clouds,

Gray as the weather.

The black slots of their pupils take me in.

It is like being mailed into space,

A thin, silly message.

They stand about in grandmotherly disguise,

All wig curls and yellow teeth

And hard, marbly baas.

 

I come to wheel ruts, and water

Limpid as the solitudes

That flee through my fingers.

Hollow doorsteps go from grass to grass;

Lintel and sill have unhinged themselves.

Of people and the air only

Remembers a few odd syllables.

It rehearses them moaningly:

Black stone, black stone.

 

The sky leans on me, me, the one upright

Among all horizontals.

The grass is beating its head distractedly.

It is too delicate

For a life in such company;

Darkness terrifies it.

Now, in valleys narrow

And black as purses, the house lights

Gleam like small change.

Voir aussi :

L’agneau de Marie / Mary’s Song (09/03/2017)  

Lettre d’amour / Love letter (16/04/2017)

Berck plage / Berck-plage (12/11/2017)

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09 novembre 2018

Anna-Elisabeth de Noailles (1876 – 1933) : Offrande à la nature

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Offrande à la nature

 

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent, 

Nul n’aura comme moi si chaudement aimé 

La lumière des jours et la douceur des choses, 

L’eau luisante et la terre où la vie a germé. 

 

 

La forêt, les étangs et les plaines fécondes 

Ont plus touché mes yeux que les regards humains, 

Je me suis appuyée à la beauté du monde 

Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains. 

 

 

J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne 

Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité, 

Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne 

Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés. 

 

 

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence 

Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,

Ayant pour toute joie et toute connaissance 

Votre âme impétueuse aux ruses d’animal. 

 

 

Comme une fleur ouverte où logent des abeilles 

Ma vie a répandu des parfums et des chants, 

Et mon cœur matineux est comme une corbeille 

Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants. 

 

 

Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète, 

J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs 

Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes 

La belle impatience et le divin vouloir. 

 

 

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature. 

Oh ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour, 

Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure 

Que ne visitent pas la lumière et l’amour.

 

Le Cœur innombrable

Calmann- Lévy, Editeur, 1901

 

Voir aussi :

« T'aimer… » (15/04/2017)

Il fera longtemps clair ce soir (09/11/17)  

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25 octobre 2018

Déwé Gorodey (1949 -) : Et les prospectus

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Et les prospectus

 

Mal de la terre natale

qui nous colle à la peau

quand tombent les feuilles mortes de platane

quand se lève le mistral

quand passe un jet

 

Ile du nickel

profit des rapaces

mon pays pillé du Pacifique

mon peuple colonisé d’Océanie

qui s’éveille à nouveau

 

Et les prospectus ne parlent que de

sable chaud

soleils couchants

gens heureux

des mers du Sud

 

mais nous

les barbelés des réserves kanakes

nous griffent toujours

de jour et de nuit

au pays comme au loin

 

(Montpellier, octobre 1970)

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Voir aussi :

Fille perdue (25/10/2017)

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17 octobre 2018

Nelly Sachs (1891 – 1970) : « Vous mes morts... » / « Ihr meine Toten... »

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Vous mes morts

Vos rêves sont devenus orphelins

La nuit a couvert les images

Votre langue volant dans des chiffres secrets chante

 

La troupe de fugitifs des pensées

votre legs voyageur

mendie sur ma grève

 

Inquiète je suis

très effrayée

de saisir le trésor avec une petite vie

 

Détentrice moi-même d’instants

battements de cœur adieux

blessures mortelles

où est mon héritage

 

Le sel est mon héritage

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

 

Ihr meine Toten

Eure Träume sind Waisen geworden

Nacht hat die Bilder verdeckt

Fliegend in Chiffren eure Sprache singt

 

Die Flüchtlingsschar der Gedanken

eure wandernde Hinterlassenschaft

bettelt an meinem Strand

 

Unruhig bin ich

sehr erschrocken

den Schatz zu fassen mit kleinem Leben

 

Selbst Inhaber von Augenblicken

Herzklopfen Abschieden

Todeswunden

wo ist mein Erbe

 

Salz ist mein Erbe

Voir aussi :

« Ici où dans le sel… » (05/03/2017)

« Des langues de mer salées… » (12/04/2017)

« Rêve surcroît du dormeur… / « Traum der den Schlafenden… » (16/10/2017)

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13 octobre 2018

André Chedid (1920 -2011) : Voix multiples

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Voix multiples

 

Le cœur en tollé

L’âme craquante

 

Affronte le jour

*

Jour chargé de ronces

où vient mourir le chant

 

Jour qui regorge de vies

où foisonne la Vie

*

A tire d’aile

au pas de l’autre

à pleines mains

 

Saisis le jour

 

par éclaircies

*

Suis son battement

de métronome

 

Escorte

mais délivre

le temps

*

Homme de poids et de mesures

Homme sans poids et sans mesure

 

Habite et déshabite ta peau

Deviens tous tes visages

Et puis

*

EXISTE         à          nu

*

A   NU

 

Comme le souffle d’où surgit la parole

comme l’horizon au bord des plaines

comme les morts recouverts d’âge

comme la mer dépourvue d’âge

 

comme l’univers

comme rien

*

Hommes du pays de tous

et du lit de chacun

 

A voix multiples

pénètre le jour

*

A voix d’enfance

A voix de feu

 

Eternité et petites choses

*

Célèbre le jour

forgé de nuits

 

Fraternité de la parole

Editions Flammarion, 1976

Du même auteur :

Le cœur naviguant (26/01/2017)  

L’escapade des saisons (06/03/2017)

Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)

Par-delà les mots… (12/10/2017)

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