Femmes en Poésie

12 juillet 2019

Wisława Szymborska (1923 – 2012) : Ca va sans titre / Może być bez tytułu

 

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Ca va sans titre

 

On en est arrivé là : je suis assise sous un arbre,

au bord d’une rivière,

un matin de soleil.

C’est un évènement anodin

que ne retiendra pas l’histoire.

Ni une bataille, ni un pacte

dont on sonde les motivations,

ni le meurtre mémorable d’un tyran.

 

Et pourtant me voilà assise, c’est un fait.

Et puisque je suis ici, près de la rivière,

je serai bien venue ici de quelque part,

sans dire qu’auparavant

j’aurai séjourné dans pas mal d’autres endroits.

Tout comme les grands conquérants

avant de monter à bord.

 

Le plus éphémère des instants possède un illustre passé,

son d’avant le samedi – vendredi,

son d’avant le mois de juin - mois de mai.

Ses horizons aussi vrais

que dans les jumelles du commandant en chef.

 

L’arbre est un peuplier enraciné depuis des lustres.

La rivière s’appelle Raba et ne coule pas d’hier.

Le sentier qui traverse les buissons,

ne fut pas frayé aujourd’hui.

Le vent qui chasse les nuages,

les aura amenés par ici.

 

Et bien que rien d’important ne se passe tout autour

le monde n’en est pas tout autant plus pauvre en détails,

ou privé de fondements, ou plus mal défini,

qu’à l’époque où l’emportaient les grandes migrations.

 

Les mystérieux complots n’ont pas l’exclusivité du silence.

On voit le cortège des raisons ailleurs qu’aux couronnements.

Les dates anniversaires peuvent être elles aussi bien rondes

mais pas davantage que ce défilé des cailloux sur le bord du fleuve.

 

Complexe et dense est la broderie des circonstances.

Le point de croix de la fourmi dans l’herbe.

L’herbe cousue dans la terre.

Le motif de la vague tissé par la branche.

 

Ainsi donc, par hasard, je suis et je regarde.

Au-dessus, un papillon blanc agite dans les airs,

ses ailes qui ne sont et ne seront qu’à lui,

et l’ombre qui soudain traverse mes deux mains

n’est pas une autre, ni quelconque, mais bien la sienne.

 

Voyant cela, je ne suis jamais sûre

que ce qui est important

l’est vraiment davantage que ce qui ne l’est pas.

 

Traduit du polonais par Piotr Kaminsky

In, « Wistawa Szymborska : De la mort sans exagérer /

O smierci bez  presady »

Wydawnictwo literackie, Krakow ,(Poland), 1997

 

 

Może być bez tytułu

 

 

Do­szło do tego, że sie­dzę pod drze­wem, 

na brze­gu rze­ki, 

w sło­necz­ny po­ra­nek. 

Jest to zda­rze­nie bła­he 

i do hi­sto­rii nie wej­dzie. 

To nie bi­twy i pak­ty, 

któ­rych mo­ty­wy się bada, 

ani god­ne pa­mię­ci za­bój­stwa ty­ra­nów. 

 

 

A jed­nak sie­dzę nad rze­ką, to fakt. 

I sko­ro tu­taj je­stem, 

mu­sia­łam skądś przyjść, 

a przed­tem 

w wie­lu jesz­cze miej­scach się po­dzie­wać, 

cał­kiem tak samo jak zdo­byw­cy kra­in, 

nim wstą­pi­li na po­kład. 

 

 

Ma buj­ną prze­szłość chwi­la na­wet ulot­na, 

swój pią­tek przed so­bo­tą, 

swój przed czerw­cem maj. 

Ma swo­je ho­ry­zon­ty rów­nie rze­czy­wi­ste 

jak w lor­net­ce do­wod­ców. 

 

 

 

To drze­wo to to­po­la za­ko­rze­nio­na od lat. 

Rze­ka to Raba nie od dziś pły­ną­ca. 

Ścież­ka nie od przed­wczo­raj 

wy­dep­ta­na w krza­kach. 

Wiatr, żeby roz­wiać chmu­ry, 

mu­siał je wcze­śniej tu przy­wiać. 

 

 

I choć w po­bli­żu nic się wiel­kie­go nie dzie­je, 

świat nie jest przez to uboż­szy w szcze­gó­ły, 

go­rzej uza­sad­nio­ny, sła­biej okre­ślo­ny, 

niż kie­dy za­gar­nia­ły go wę­drów­ki lu­dów. 

 

 

Nie tyl­ko taj­nym spi­skom to­wa­rzy­szy ci­sza. 

Nie tyl­ko ko­ro­na­cjom or­szak przy­czyn. 

Po­tra­fią być okrą­głe nie tyl­ko rocz­ni­ce po­wstań, 

ale i ob­cho­dzo­ne ka­my­ki na brze­gu. 

 

 

Za­wi­ły jest i gę­sty haft oko­licz­no­ści. 

Ścieg mrów­ki w tra­wie. 

Tra­wa wszy­ta w zie­mię. 

De­seń fali, przez któ­rą prze­wle­ka się pa­tyk. 

 

 

Tak się zło­ży­ło, że je­stem i pa­trzę. 

Nade mną bia­ły mo­tyl trze­po­ce w po­wie­trzu 

skrzy­deł­ka­mi, co tyl­ko do nie­go na­le­żą 

i prze­la­tu­je mi przez ręce cień, 

nie inny, nie czyj­kol­wiek, tyl­ko jego wła­sny. 

 

 

Na taki wi­dok za­wsze opusz­cza mnie pew­ność, 

że to co waż­ne 

waż­niej­sze jest od nie­waż­ne­go. :

Voir aussi :

Une voix dans la discussion sur la pornographie / Głos w sprawie pornografii (21/01/2017)

Haine / Nienawiść (26/02/2017)

Monologue pour Cassandre / Monolog dla Kasandry (04/04/2017)

Psaume / Psalm (14/07/2017)

Impressions théâtrales / Wrażenia z teatru (12/07/2018)

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30 juin 2019

Emily Jane Brontë (1818 – 1848) : « Mon plus grand bonheur... » / « I’m happiest…»

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Mon plus grand bonheur, c'est qu'au loin

Mon âme fuie sa demeure d'argile,

Par une nuit qu'il vente, que la lune est claire,

Que l’œil peut parcourir des mondes de lumière —

 

Que je ne suis plus, qu'il n'est rien —

Terre ni mer ni ciel sans nuages —

Hormis un esprit en voyage

Dans l'immensité infinie.

 

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris,

In, Emily Bronte : Poèmes (1836 – 1846)

Editions Gallimard, 1963

 

 

 

Ah, la joie éperdue de pouvoir m’en aller

Et d’arracher mon âme à sa gangue d’argile,

Lorsque le vent fouette la nuit

Hantée de lune claire,

Et que mon âme embrasse un monde de lumière,

 

 

Lorsque je cesse d’être, et que rien ne demeure,

Quand mon regard ne perçoit plus

Ni la mer, ni la terre, où le ciel éclatant...

Mon âme libre enfin erre sans nulle entrave,

 Parcourant l’infini et son immensité.

 

 

Traduit de l’anglais par Mireille Best,

in, Emily Brontë « Les orages du cœur »

Pierre Seghers éditeur (Cahiers P.S.), 1950 

 

 

I’m happiest whan most away

I can bear my soul from its home of clay

On a windy night when the moon is bright

Ant the eye can wander through worlds of light —

 

When I am not and none beside —

Nor earth nor sea nor cloudless sky —

But only spirit wandering wide

Through infinite immensity.

Voir aussi :

Il devrait n’être point de désespoir pour toi / There should be no despair for you (02/03/2017)

Le soleil est couché / The sun has set (05/04/2017)

« Autour de moi des tombes grises... / « I see around me tombstones grey…” (01/08/2018)

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29 juin 2019

Catherine Pozzi (1882 – 1934) : Maya

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Maya

 

Je descends les degrés de siècles et de sable

Qui retournent à vous l’instant désespéré

Terre des temples d’or, j’entre dans votre fable

          Atlantique adoré.

 

D’un corps qui ne m’est plus que fuie enfin la flamme

L’Âme est un nom chéri détesté du destin —

Que s’arrête le temps, que s’affaisse la trame,

Je revins sur mes pas vers l’abîme enfantin.

 

Les oiseaux sur le vent dans l’ouest marin s’engagent,

Il faut voler, bonheur, à l’ancien été

Tout endormi profond où cesse le rivage

Rochers, le chant, le roi, l’arbre longtemps bercé,

Astres longtemps liés à mon premier visage,

 

Singulier soleil de calme couronné.

 

Poèmes,

Revue « Mesures N° 3, Juillet 1935 »

Voir aussi :

Ave (22/01/2017)

Vale (06/05/2017)

Scopolamine (01/07/2018)

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28 juin 2019

Maria Victoria Atencia (1931 -) : Une brise / Una brisa

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Une brise

 

Avec un imprévisible accord au creux de l’été,

dans la sotte torpeur du profond de la sieste,

une brise parcourt ma nuque et mon dos.

Je me plie au savoir de son enveloppant office

et m’abandonne au sommeil, tandis que le soir brûle

dans l’impassible flamme qui ne consent aucune trêve.

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

In, « Poésie espagnole, Anthologie 1945 – 1990 »

Actes Sud /Editions Unesco, 1995

 

 Una brisa

 

Con no previsto acuerdo a mitad del verano,

en el torpe sofoco del hueco de la siesta

me recorre una brisa, nuca abajo, la espalda.

Me doblego al quehacer de su oficio envolvente,

y al sueño al que me entrego, mientras arde la tarde

en la impasible llama que no consiente tregua.

 

De la llama en que arde

Visor, Madrid, 1988

Voir aussi :

Le pain dur / El duro pan (31/03/2017)

« Que faire si soudain ... » / Qué hacer si de repente ... » (30/06/2018)

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25 juin 2019

Angèle Vannier (1910 – 1980) : « Je suis née de la mer... »

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Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de pavots avaient maculé mes pieds nus

Les soirs où les bergers m'appelaient dans la ronde

Pour passer le furet de ma main dans leurs mains

Furet des bois jolis furet des vieux jardins.

 

Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de chênes avaient appris à mon corps nu

Cette haute caresse où l'écorce connaît

La façon d'arracher aux jeunes filles blondes

Des gouttes de bonheur de quelque sainte plaie.

 

Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de bêtes avaient partagé mon cœur nu

Dans les hautes futaies habitées par la lune

Trop de sangliers forts à renifler l'oronge

Trop de biches mes sœurs effrayées par leurs songes

Trop de martins-pêcheurs gonflés d'humides chants

Délivrés par leurs becs en baisers trop savants.

 

Je suis née de la mer et ne le savais plus

Mais l'homme au bras marin me parla de l'écume

Et l'humus des forêts fut le sable des dunes

Et les bergers laissant leurs troupeaux de moutons

Au premier loup venu gardèrent des poissons 

 

Le nez du sanglier fouilla le goémon

La biche apprivoisa chaque lame de fond

Et les désirs des fûts chantèrent un navire

Que les oiseaux pêcheurs voilèrent sans rien dire

De leurs ailes tendues à des ciels inconnus.

 

Je suis née de la mer et ne l'ai reconnu

Qu'au bras de mon amour et ne l'oublierai plus.

 

L'Arbre à feu,

Éditions du Goéland, Paramé (Ille-et-Vilaine) 1950 

Voir aussi :

L’aveugle à son miroir (29/06/2017)

J’adhère (25/06/2018)

 

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24 mai 2019

Anjela Duval (1905 – 1981) : Dans le bois / Er c’hoad

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Dans le bois

 

Sur le tapis mou du bois

Avancer à pas de velours

S’asseoir à votre pied

Dans le clair-obscur et le silence.

Loin des querelles du monde.

Ecouter le bruissement de votre feuillage…

Et caresser alternativement

De la main et de l’œil…

Vous appelez à voix basse

Par vos noms merveilleux :

Chêne blanc. Tremble

Erable. Charme

Bourdaine. Osier. Bouleau blanc

Mes mille amis muets !…

2 décembre 1967

 

Traduit du breton par Paol Keineg

 

Er C’hoad

War ballen vlot ar c’hoad

Mont a bazioù voulouz

Azezan ouzh ho troad

Er brizhheol, en didrouz.

Pell eus tabut an dud.

Selaou sarac’h ho teil…

Ha flouran a bep eil

Gant va dorn ha va sell…

A vouezh dous ho kervel

A-bouez hoc’h anvioù-hud :

Derv-gwenn. Kroad-kren

Skav-gwrac’h. Faou-put

Evor. Aozilh. Bezv-gwenn

Va mil mignonez mut!...

2 a viz Kerzu 1967

 

Anjela Duval : « Quatre poires. Recueil bilingue de poèmes

choisis et traduits par Paol Keineg »

Editions Mignoned Anjela, 22500 Paimpol

Voir aussi :

Poèmes de jour, poèmes de nuit / Barzhonegoù noz, barzhonegoù deiz (17/01/2017) 

La feuille / An delienn (04/05/2017)

Papillon et abeille /Balafenn ha Gwenanenn (22/04/2019)

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14 mai 2019

Sapphô / Σαπφώ (vers 1630 - vers 1580 av. J.C.) : Nocturnes

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Nocturnes

 

Etoile du soir, ô toi qui ramènes

Ce qu’a dispersé le clair jour naissant,

Voici que chèvre et brebis tu ramènes,

Et à la mère son enfant.

........................

 

L’eau fraîche murmure à l’entour,

Parmi les pommiers parfumés,

Et des feuilles où le vent court,

Le sommeil pour nous a glissé.

.................................

 

Les étoiles, autour de la splendeur lunaire,

Cachent à nouveau leur clarté

Lorsque d’un vif éclat elle revient briller,

En son plein, au-dessus de l’ombre de la Terre.

..................................

La lune s’est couchée,

Les Pléiades aussi.

Il est minuit, l’heure est passée,

Je suis seule étendue ici.

..................................

Le rossignol charmeur annonce le printemps.

Je dis que l’avenir se souviendra de nous.

...................................

Je désire et je brûle.

...........................................

A nouveau l’Amour, le briseur de membres,

Me tourmente, doux et amer.

Il est insaisissable, il rampe

................................................

A nouveau l’Amour a mon cœur battu,

Pareil au vent qui, des hauteurs,

Sur les chênes s’est abattu.

.............................................

Tu es venue, tu as bien fait :

J’avais envie de toi.

Dans mon cœur tu as allumé

Un feu qui flamboie.

..........................................

Je ne sais ce que je dois faire,

Et je sens deux âmes en moi.

..........................................

Je ne sais quel désir me garde possédée

De mourir, et de voir les rives

Des lotus, dessous la rosée.

........................................

Et moi, tu m’as oubliée.

Telle la pomme savoureuse,

Rouge au bout même de la branche,

Là-haut, sur la plus haute branche.

Ah ! les cueilleurs l’ont oubliée.

Non, ils ne l’ont pas oubliée,

Ils n’ont pas pu y arriver.

..............................................

Monte la lune dans son plein,

Les filles autour de l’autel...

.................................................

 

 

Ainsi jadis, d’un pied léger,

Dansaient les filles de la Crête,

Autour d’un autel bien-aimé,

La musique animant la fête,

Et du gazon elles foulaient

Les fleurs à la douceur si fraîche.

..........................................

Les poids chiches dorés poussaient sur le rivage.

....................................................

Le sommeil aux yeux noirs est venu sur leurs yeux.

................................... 

Est devenu froid le cœur des colombes,

Leurs ailes se sont repliées.

 

Traduit du grec par Robert Brasillach,

In « Anthologie de la poésie grecque »

Editions Stock, 1950

Voir aussi :

 « Je t’ai possédée, ô fille de Kuprôs ! » (22/02/2017)

Aphrodite / εἰς Ἀφροδίτην (30/03/2017)

A une aimée (10/05/2017)

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04 mai 2019

Marie-Noël (1883 – 1967) : Connais-moi...

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Connais-moi ...

 

Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi !

Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire :

La poussière sans nom que ton pied foule à terre

Et l'étoile sans nom qui peut guider ta foi.

 

Je suis et ne suis pas telle qu'en apparence :

Calme comme un grand lac où reposent les cieux,

Si calme qu'en plongeant tout au fond de mes yeux,

Tu te verras en leur fidèle transparence...

 

Si calme, ô voyageur... Et si folle pourtant ! 

Flamme errante, fétu, petite feuille morte

Qui court, danse, tournoie et que la vie emporte

Je ne sais où mêlée aux vains chemins du vent.

 

Sauvage, repliée en ma blancheur craintive

Comme un cygne qui sort d'une île sur les eaux,

Un jour, et lentement à travers les roseaux

S'éloigne sans jamais approcher de la rive...

 

- Si doucement hardie, ô voyageur, pourtant !

Un confiant moineau qui vient se laisser prendre

Et dont tu sens, les doigts serrés pour mieux l'entendre,

Tout entier dans ta main le coeur chaud et battant. -

 

Forte comme en plein jour une armée en bataille

Qui lutte, saigne, râle et demeure debout ;

Qui triomphe de tout, risque tout, souffre tout,

Silencieuse et haute ainsi qu'une muraille...

 

Faible comme un enfant parti pour l'inconnu

Qui s'avance à tâtons de blessure en blessure

Et qui parfois a tant besoin qu'on le rassure

Et qu'on lui donne un peu la main, le soir venu...

 

Ardente comme un vol d'alouette qui vibre

Dans le creux de la terre et qui monte au réveil,

Qui monte, monte, éperdument, jusqu'au soleil,

Bondissant, enflammé, téméraire, fou, libre !...

 

Et plus frileuse, plus, qu'un orphelin l'hiver

Qui tout autour des foyers clos s'attarde, rôde

Et désespérément cherche une place chaude

Pour s'y blottir longtemps sans bouger, sans voir clair...

 

Chèvre, tête indomptée, ô passant, si rétive

Que nul n'osera mettre un collier à son cou,

Que nul ne fermera sur elle son verrou,

Que nul hormis la mort ne la fera captive...

 

Et qui se donnera tout entière pour rien,

Pour l'amour de servir l'amour qui la dédaigne,

D'avoir un pauvre coeur qui mendie et qui craigne

Et de suivre partout son maître comme un chien...

 

Connais-moi ! Connais-moi ! Ce que j'ai dit, le suis-je ?

Ce que j'ai dit est faux - Et pourtant c'était vrai ! -

L'air que j'ai dans le coeur est-il triste ou bien gai ?

Connais-moi si tu peux. Le pourras-tu ?... Le puis-je ?...

 

Quand ma mère vanterait

A toi son voisin, son hôte,

Mes cent vertus à voix haute

Sans vergogne, sans arrêt ;

Quand mon vieux curé qui baisse

Te raconterait tout bas

Ce que j'ai dit à confesse...

Tu ne me connaîtras pas.

 

Ô passant, quand tu verrais

Tous mes pleurs et tout mon rire,

Quand j'oserais tout te dire

Et quand tu m'écouterais,

Quand tu suivrais à mesure

Tous mes gestes, tous mes pas,

Par le trou de la serrure...

Tu ne me connaîtras pas.

 

Et quand passera mon âme

Devant ton âme un moment

Éclairée à la grand-flamme

Du suprême jugement,

Et quand Dieu comme un poème

La lira toute aux élus,

Tu ne sauras pas lors même

Ce qu'en ce monde je fus... 

................................................................................
Tu le sauras si rien qu'un seul instant tu m'aimes !

 

1908

Les Chansons et les Heures

Sansot éditeur, 1920

Voir aussi :

 Crépuscule (23/02/2017)

Retraite (28/03/2017)

« Les chansons que je fais… » (09/05/2017)

Attente (06/05/2018)

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22 avril 2019

Anjela Duval (1905 – 1981) : Papillon et abeille / Balafenn ha Gwenanenn

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Papillon et abeille

 

- S’il fait beau

Dit le papillon volage

S’il fait beau

Je battrai bientôt la campagne.

- Et moi, dit l’abeille

Au papillon écervelé

Je me mettrai au travail

          S’il fait beau.

 

Juin 1967

 

Traduit du breton par Paol Keineg

 

Balafenn ha Gwenanenn

 

- Ma vez hinon

Eme ar valafenn hedro

Ma vez hinon

Emberr me ’z ay da vale bro

- Ha me, eme ar wenanenn

d’ar valafenn skañvbenn

 

Me ’gaso valabour en-dro

          Ma vez hinon

 

Miz Mezheven 1967

 

Anjela Duval : « Quatre poires. Recueil bilingue de poèmes

choisis et traduits par Paol Keineg »

Editions Mignoned Anjela, 22500 Paimpol

Voir aussi :

Poèmes de jour, poèmes de nuit / Barzhonegoù noz, barzhonegoù deiz (17/01/2017) 

La feuille / An delienn (04/05/2017)

Dans le bois / Er c’hoad (24/05/2019)

 

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18 avril 2019

Christine de Pisan (1361 – 1430 ?) : « Apprenez-moi, doux ami... »

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Apprenez-moi, doux ami,

S’il est vrai ce que j’ois dire,

Que d’ici la Saint Remy

Devait aller en l’Empire,

En Allemagne bien loin

Demeurer, comme j’entends,

Quatre mois ou trois du moins ?

Hélas ! que j’aurai mautemps !

 

Ne pourrait jour ni demi

Sans vous voir rien me suffire

Et quand vous serez de mi

Eloigné, quel dur martyre !

De mourir me fut besoin

Mieux que le mal que j’attends ;

Ronger me faudra mon frein.

Hélas ! que j’aurai mautemps !

 

Mon cour partira par mi

Au dire adieu, j’en soupire

Souvent et de deuil frémis,

Car je fondrai comme cire

Des soucis et des grands soins

Que pour vous aurai partant.

Si je vous perds de tous points,

Hélas ! que j’aurai mautemps !

 

Voir aussi :

La fille qui n’a point d’ami (13/03/2017)

« Seulette suis… » (20/04/2017)

Je ne sais comment je dure (04/01/2018)

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