Femmes en Poésie

16 janvier 2021

Andrée Chedid (1920 – 2011) : Démarche

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Démarche

 

Nul n’a vécu le fond d’une rose

l’espace d’un océan

Ou le lieu de son corps

Nul n’entrevoit l’écart entre le nœud et l’écorce

Ne démêle l’écheveau de l’ombre et de la fleur

 

Les nuits martèlent nos clairières

Le jour abreuve nos ravins

 

Nul chemin n’est plus heurté que le nôtre

Mais nul plus souverain

 

In, « De tout les lieux du Français »

Fondation d’Hauvilliers pour le dialogue des cultures, 1975

Voir aussi :

Le cœur naviguant (26/01/2017)  

L’escapade des saisons (06/03/2017)

Je t’aime, hostile oiseau (13/04/2017)

Par-delà les mots… (12/10/2017)

Voix multiples (13/10/2018)

Regarder l’enfance (12/10/2019)

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12 janvier 2021

Gilberte H. Dallas (1918 – 1960) : « La bannière de mon corps... »

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La bannière de mon corps flotte au vent brandebourgeois.

Une vieille femme veut entrer dans ma chambre, je

la vois à travers la porte, sa main de feutre rouge

appuyant en vain sur le loquet ; des parcelles de

ses cris me parviennent comme la chanson

barbare d'un violon reprisant la nuit ;

Je vais lui glisser une rose sous la porte.

une rose de sang noir, peut-être partira-t-elle ?

Et je pourrai me vautrer dans le hamac de

mûrier mais sa voix hoquète : Ophélie

Je m'appelle Ophélie, ouvrez-moi, O-phé-lie…

— Que m'importent ses contorsions grotesques

Quel mensonge me porte-t-elle ? Pourquoi ne

me le tend-elle pas à travers ces feuilles de

sable comme elle me tend son nom… Ophélie,

Ophélie, son ombre ricoche dans l'aura de

mon crépuscule. Ophélie, sa voix grince comme

la crécelle des lépreux, phélie, phélie …

 

Alphabets de Soleils

Editions Seghers, 1952

Voir aussi :

« Des soleils noirs… » (19/04/2017)

« J’ai plongé mon avide soif… » (12/01/2018)

« Les ancolies d’ébène... » (12/01/2019)

A Vincent Van Gogh (12/01/2020)

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10 janvier 2021

Renée Vivien (1877 – 1909) : Le toucher

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 Le toucher

 

Les arbres ont gardé du soleil dans leurs branches.

Voilé comme une femme, évoquant l’autrefois,

Le crépuscule passe en pleurant... Et mes doigts

Suivent en frémissant la ligne de tes hanches.

 

Mes doigts ingénieux s’attardent aux frissons

De ta chair sous la robe aux douceurs de pétale...

L’art du toucher, complexe et curieux, égale

Les rêves des parfums, le miracle des sons.

 

Je suis avec lenteur le contour de tes hanches,

Tes épaules, ton col, tes seins inapaisés.

Mon désir délicat se refuse aux baisers ;

Il effleure et se pâme en des voluptés blanches.

 

 

Evocations

Alphonse Lemerre éditeur,1903

Voir aussi :

Victoire (04/02/2017)

Nocturne (15/03/2017)

Devant l’été (18/04/2017)

Vers le nord (10/01/2020)

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03 janvier 2021

Alicia Suskin Ostriker (1937 -) : Huitième et treizième / The Eighth and Thirteenth

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Huitième et Treizième

 

 

La Huitième de Chostakovitch,

Mise en musique du comble

De l’horreur qu’offre l’histoire,

A été rediffusée hier soir

Sur les ondes nationales. Seule

Devant mon vin, j’ai bu

Cette sombre symphonie

Jusqu’à la lie sordide. Le compositeur

Accentue les tierces mineures, l’avalanche

Des cuivres s’abat sur l’ensemble en grumes

Tout juste retranchées de leur forêt, qu’emportent

Courant et chant de bateliers. Comme des corbeaux

 Qui sentent venir la viande,

Les hautbois volent en cercle. Les violons de fer

Dégringolent. À Leningrad

Durant les années de siège

Entre bombardement, famine

Et trois hivers en-dessous de zéro,

Trois millions de morts naissent

Du flanc ensanglanté du Christ.

En fœtus de glace. Des mois

Sans pouvoir les enterrer, durs

Qu’ils sont autant que le sol.

Les morts en stères attendent la boue de mai,

Moment qu’attendent les épidémies.

La musique continue, n’a pas d’autre choix.

Scrutez-là jusqu’au fond du possible, elle est toujours

Aussi lugubre. Le compositeur

Ouvre son carnet. Les tyrans aiment jouer

Les mécènes. C’est bien connu. Sauf que les tyrans

N’entendent rien à l’art. Pourquoi ? Parce que la tyrannie

Est perversion. Le tyran, pervers, guette l’occasion

D’écraser, de ridiculiser les gens, d’arpenter des champs

De cadavres… Ses désirs contre nature ainsi satisfaits,

L’homme devient chef et la perversion continue

Parce qu’il faut défendre le pouvoir contre les fous comme

Soi-même. Parce que même si de tels ennemis n’existent pas il faut

Les inventer, sinon il est impossible de rouler toutes ses

Mécaniques, impossible de passer les peuples au pressoir,

De faire gicler le sang. Sans cela, où est le plaisir

Dans le pouvoir ? Le compositeur

À la porte de sa datcha, en avril,

Regarde les jeux des petits paysans,

N’oublie rien. Pour la Treizième ––

Je glisse la cassette dans mon autoradio

–– Ils obligent les Juifs de Kiev à se déshabiller

 Après les avoir menés en colonnes dans le faubourg,

Fusillent sur place les hésitants,

Matraquent quelques-uns des estropiés,

Hurlent contre tout le monde.

 Les valises emmenées ne serviront

À rien, faites dans une telle

Hâte, sanglées de ficelle

Si élimée. Les soldats en tuent

Encore un peu plus. Les survivants,

Hommes, souris dénichée entre les jambes,

Femmes aux seins ballants

Comme sur un stade, reçoivent l’ordre

De courir à travers un petit bois jusqu’à ce que

La fosse qui salive

Babines ouvertes.

Les tireurs abattent ceux qui restent

Alors, là, par dizaines de milliers.

De la belle ouvrage : les corps basculent

Pas besoin de les traîner. Un officier

Marche sur les morts,

Achève ce qui bouge.                                   

Ça doit faire drôle d’avoir le pied

Si mal assuré, même chaussé de bottes

Douces au mollet, de cuir et de laine d’agneau,

 Aux semelles de caoutchouc épais––

C’est ce qu’explore patiemment la musique.

Quelle est donc l’essence du réel ?

Du bon ? L’esprit grille son fusible,

Le cœur avorte, ça sent la cendre humide,

La main monte leur couvrir les yeux,

Il n’y a que la musique pour continuer. On va essayer :

Pour le premier mouvement.

Chorus plein,

Inverse immédiat de Beethoven.

Hache plantée entre les omoplates

De Herr Wagner. Les gens savaient pour Babi Yar

Avant le poème d’Evtouchenko, mais ils se taisaient. Quand

Ils ont lu le poème, le silence a été rompu. L’art brise

Le silence. J’en connais beaucoup qui ne sont pas d’accord avec moi

Et assignent à l’art d’autre buts, plus nobles. Ils parlent de beauté,

De grâce et autres altitudes. Je ne mords pas

À un tel appât. Je suis comme Sobakevitch dans Les âmes mortes : Même si vous

Me trempez un crapaud dans le caramel, je ne le goberai pas.

 

 

La plupart de mes symphonies sont des monuments funéraires, disait Chostakovitch.

 

 

Les poètes sont juifs, a dit Tsvetaïeva.

 

 Plus jamais ça

Croise le fer

Avec On remet le couvert––

Dans cette musique-là.

 

 

Traduit de l’anglais par Jean Migrenne

In, Revue « Temporel, N°14, 22 Septembre 2012

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

 

The Eighth and Thirteenth


The eighth of Shostakovich,

Music about the worst

Horror history offers,

They played on public radio

Again last night. In solitude

I sipped my wine, I drank

That somber symphony

To the vile lees. The composer

Draws out the minor thirds, the brass

Tumbles overhead like virgin logs

Felled from their forest, washing downriver

And the rivermen at song. Like ravens

Who know when meat is in the offing,

Oboes form a ring. An avalanche 

Of iron violins. At Leningrad

During the years of siege

Between bombardment, hunger, 

And three subfreezing winters,

Three million dead were born

Out of Christ's bloody side. Like icy

Fetuses. For months

One could not bury them, the earth

And they alike were adamant.

The dead were stacked like sticks until May's mud

When, of course, there was pestilence.

But the music continues. it has no other choice.

Peer in as far as you like, it stays

Exactly as bleak as now. The composer

Opens his notebook. Tyrants like to present themselves as

patrons of the arts. That's a well known fact. But tyrants

understand nothing about art. Why? because tyranny is a

perversion and a tyrant is a pervert. He is attracted by the

chance to crush people, to mock them, stepping over

corpses... And so, having satisfied his perverted desires,

the man becomes a leader, and now the perversions continue

because power has to be defended against madmen like

yourself. For even if there are no such enemies, you have

to invent them, because otherwise you can't flex your 

muscles completely, you can't oppress the people completely,

making the blood spurt. And without that, what pleasure is

there in power? The composer

Looks out the door of his dacha, it's April,

He watches farm children at play,

He forgets nothing. For the thirteenth –

I slip its cassette into my car

Radio - They made Kiev's jews undress

After a march to the suburb,

Shot the hesitant quickly,

Battered some of the lame,

And screamed at everyone.

Valises were taken, would

Not be needed, packed

So abruptly, tied with such

Frayed rope. Soldiers next

Killed a few more. The living ones,

Penises of the men like string,

Breasts of the women bobbling

As at athletics, were told to run

Through a copse, to where

Wet with saliva

The ravine opened her mouth.

Marksmen shot the remainder

Then, there, by the tens of thousands,

Cleverly, so that bodies toppled

In without lugging. An officer

Strode upon the dead,

Shot what stirred.

How it would feel, such uneasy

Footing, even wearing boots

that caressed one's calves, leather

and lambswool, the soles thick rubber –

Such the music's patient inquiry.

What then is the essence of reality?

of the good? The mind's fuse sputters,

The heart aborts, it smells like wet ashes,

The hands lift to cover their eyes,

Only the music continues. We'll try,

For the first movement,

A full chorus.

The immediate reverse of Beethoven.

An axe between the shoulder blades

Of Herr Wagner. People knew about Babi Yar

before Yevtushenko's poem, but they were silent. And when

they read the poem, the silence was broken. Art destroys

silence. I know that many will not agree with me, and will

point out other, more noble aims of art. They'll talk about beauty,

grace, and other high qualities. But you won't catch 

me with that bait. I'm like Sobakevich in Dead Souls: you can

sugarcoat a toad and I still won't put it in my mouth.

 

Most of my symphonies are tombstones
, said Shostakovich.

 

All poets are Yids, said Tsvetaeva.


The words never again

Clashing against the words

Again and again —

That music.

 

 The Little Space : Poems Selected and New, 1968–1998.

University of Pittsburgh Press, Pittsburgh (USA),1998

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17 décembre 2020

Joyce Mansour (1928 – 1986) : La cuirasse

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La cuirasse

 

Quand la guerre pleuvra sur la houle et sur les plages

J’irai à sa rencontre armée de mon visage

Coiffée d’un lourd sanglot

Je m’étendrai à plat ventre

Sur l’aile d’un bombardier

Et j’attendrai

Quand le ciment brûlera sur les trottoirs

Je suivrai l’itinéraire des bombes parmi les grimaces de la foule

Je me collerai aux décombres

Comme une touffe de poils sur un nu

Mon œil escortera les contours allongés de la désolation

Des morts brasillants de soleil et de sang

Se tairont à mes côtés

Des infirmières gantées de peau

Pataugeront dans le doux liquide de la vie humaine

Et les moribonds flamberont

Comme des châteaux de paille

Les colonnades s’enliseront

Les astres bêleront

Mme les pantalons de flanelle s’engloutiront

Dans l’espace géant de la peur

Et je ricanerai dents découvertes violette d’extase dithyrambique

Hystérique généreuse

Quand la guerre pleuvra sur la houle et sur les plages

J’irai à sa rencontre armée de mon visage

Coiffée d’un lourd sanglot

 

Rapaces

Editions Seghers, 1960

Voir aussi :

Bleu comme le désert (15/01/2017) 

Le téléphone sonne (18/02/2017)

Chant arabe (22/03/2017)

Pericoloso sporgersi (29/04/2017)

Trous noirs (22/03/2018)

« Les vices des hommes... » (18/12/2019)

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11 novembre 2020

Leanne O’Sullivan (1983 -) : Enfants du Cillínach / Children of the Cillínach

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Enfants du Cillínach (*)

 

Viens à nous avec des lis et des reines des prés,

viens à nous de cœur et non de vue,

cette palpitation d’amour toute douleur encore,

dans le cercueil de sombre terreau de ton ventre.

 

Maman, j’ai reconnu ton poids

et la longueur de tes mains douces

alors que tu t’inclinais sur ce sol rude, à l’abandon.

Je t’ai reconnue aux pâquerettes d’oubli

 

liées avec de la ficelle bleu et rouge.

J’ouvre les yeux ; tu me regardes.

Si jamais on m’autorise une voix

tu me reconnaîtras quand je parlerai :

 

si j’étais privé d’ailes dans le néant,

je te rapporterais toute une réminiscence de plumes.

La faux qui sape la vie, je m’en souviens,

et au-dessus, un chœur d’oiseaux, les pétales

 

des pâquerettes se soulevant. Ecoute-moi :

je te reconnaîtrai encore parmi les grillons

et les arbres ondoyants. Nous survivrons à la terre.

N’es-tu pas ma mère ?

 

N’est-ce pas toi que j’ai entendue dans le tumulte de l’ombre ?

Celle dont j’ai senti

que m’exhumaient les mains pour baptiser mon âme

sous un surgissement de larmes ?

 

(*) Lieu où sont inhumés les enfants morts non encore baptisés, destinés à séjourner dans les limbes,

selon la religion catholique. 

 

Traduit de l’anglais par Anne Mounic

In, Revue « Temporel, N°9, 26 Avril 2010

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne

77144 Chalifert

 

Children of the Cillínach

 

Come to us with lilies and meadowsweet,

come to us by heart and not by sight,

that heaving of love which aches still,

coffined in your belly’s darkening loam.

 

Mother, I’ve known your weight

and the length of your soft hands

bent over this rugged, unworked soil.

I’ve known you by the forgetful daisies

 

strung with blue and red twine.

I open my eyes ; you are watching me.

If ever I am allowed a voice

you will know me when I speak :

 

if I was unwinged in nothingnesss I would

bring home to you a memory of wings.

The scythe which undercuts life I remember,

and above, a chorus of birds, the petals

 

of daisies lifting. Hear me ;

I will know you again among the crickets

and billowing trees. We will survive the earth.

Are you not my mother ?

 

Was it not you I heard in the thrashing dark ?

 

The one whose hands

I felt unbury me and baptise my soul

in a fountaining of tears ?

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31 octobre 2020

Anne-José Lemonnier (1958 -) : « Le vent déchirent les feuilles mortes... »

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Le vent déchirent les feuilles mortes

et les vagues déferlent remontent

sur la plage emportant les pensées

échouées sans suite sur le sable

 

Demeure la table

l’appui fidèle du bois

son passé d’arbres et de racines

force taillée dans la patience

et dans la gravité des forêts

 

Demeure le chat

coquillage de sagesse

enroulé sur la page blanche

 

Le vent déchire les années

déchire aussi

les déchirements de tout ce temps

 

La main d’aujourd’hui rature

les mots douleur et joie

et les remplace

par le seul mot lumière

qui les réconcilie

 

Ainsi n‘est-ce pas

le mot amour

qui dit le mieux l’amour

mais plus simplement

le mot herbe

 

 

Les Portes de la presqu’île

Editions Rougerie, 1990

Voir aussi :

« Au lieu de pleurer… » (08/12/2017)

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26 octobre 2020

Marina Tsvétaïeva / Марина Ивановна Цветаева (1892 – 1941) ) : Ah ! les vains regrets de ma terre

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Ah ! les vains regrets de ma terre

M’ont révélé tous leurs secrets !

Je suis, en tout lieu, solitaire,

Peu m’import où je dois errer...

 

Portant mon sac, je rentre encore

Du marché le long des bâtisses,

Vers une maison qui m’ignore

Comme une caserne, un hospice...

 

Mais peu m’importe de connaître,

Pauvre lionne hérissée,

Tous les milieux d’où je vais être

Infailliblement évincée.

 

N’étant plus de ma langue éprise,

Et sourde à son appel lacté,

Ne pouvant plus être comprise,

Je vois des mots la vanité.

 

Ma voix montant du fond des âges,

Tu ne liras pas mes feuillets,

Lecteur de pages et de pages,

Lecteur de tonnes de papier !

 

L’arbre qui, seul, pousse à l’écart

Ne rejoindra l’allée jamais,

Et rien ne peut plus m’émouvoir

De ce que j’ai le plus aimé.

.................................................

 

Sur une feuille vide et lisse

Les lieux, les noms, tous les indices,

Même les dates disparaissent.

Mon âme est née, où donc était-ce ?

 

Toute maison m’est étrangère,

Pour moi tous les temples son vides,

Tout m’est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d’un sol aride...

Paris

 

Traduit du russe par Katia Granoff,

In, « Anthologie de la poésie russe »

Editions Gallimard (Poésie),1993

Voir aussi :

« Il me plaît que vous ne soyez pas fou de moi… » / Мне нравится, что вы больны не мной (09/02/2017)

Tentative de jalousie / Попытка ревности (07/04/2017)

« Une fleur est accrochée à ma poitrine… » / « Кто приколол - не помню... » (26/08/2017)

« De pierre sont les uns... » (28/08/2018)

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22 octobre 2020

Déwé Gorodey (1949 -) : Nuits blanches

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Nuits blanches

                                                                                            à la mémoire de mon grand-père

                                                                                                         et au souvenir de ma mère 

 

                              Nuits pures

                              Filles si libres

                              Brillants réverbères

                              de l’ivresse sans mal

                              Pâle

                              subite lumière

                              dans les nuits pures

 

Les grains de sable en bas du tertre ancestral où s’écoulent et demeurent   

     parfois

les eaux de la bouche de rivière des requins lézards

les grains de sable n’entendent plus les cris des pleureuses endeuillées quand

     meurt le chef

et le caméléon des bambous

dès lors ne gémit plus et a disparu

Elle s’en est allée à jamais la femme qui crée

la vie et le sang du clan se sont éteints

 

La femme source de vie suivit l’idole dans les tortueux dédales de la ville

fut chouette et roussettes nocturnes chantant et chuintant

l’espérance de la divinité si enviée à l’idole plus puissante

que les totems de tous les clans

Lumière de ce dieu qui te fascina

alors que tu cherchais ta sœur qu’il a déjà

Tu désirais être à ce lumineux soleil

 

Elle ne se soucie plus des caresses passées des souffles du récif coralien

Elle n’offrira plus son visage aux vagues des marées

qui submergeaient une enfance salée d’illusions criardes et d’étoiles nacrées

Toutes les nuits ma sœur ne dort plus

Il est mort le temps du feu dans la case

du profond sommeil qui nous unit aux totems

Et depuis ma sœur ne connaît que des nuits blanches

 

                              Songes fous

                              lèvres sans mots

                              tu revois l’idole

                              le sommeil te fuit

                              Rêve

                              Intense instant

                              dans les songes fous

 

(Montpellier, 27 Février 1972)

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Voir aussi :

Fille perdue (25/10/2017)

Et les prospectus (25/10/2018)

Nuits nues (25/10/2019)

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17 octobre 2020

Nelly Sachs (1891 - 1970) : « C’est l’heure planétaire des fugitifs... « / « Das ist der Flüchtlinge Planetenstunde... »

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C’est l’heure planétaire des fugitifs.

C’est la fuite arracheuse des fugitifs

vers le haut mal, vers la mort !

 

C’est la chute astrale hors de l’arrestation magique

du seuil, du foyer, du pain.

 

C’est la pomme noire de la connaissance,

la peur ! Soleil d’amour éteint

qui fume ! C’est la fleur de la hâte,

aspergée de sueur ! Ce sont les chasseurs

issus de rien, rien que de fuite.

 

Ce sont des pourchassés, qui portent dans les tombes

leurs cachettes mortelles.

 

C’est le sable, effrayé

de guirlandes d’adieu.

C’est la percée de la terre vers l’espace libre,

son souffle court,

dans l’humidité de l’air.

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

Voir aussi :

« Ici où dans le sel… » (05/03/2017)

« Des langues de mer salées… » (12/04/2017)

« Rêve surcroît du dormeur… / « Traum der den Schlafenden… » (16/10/2017)

« Vous mes morts... » / « Ihr meine Toten... » (17/10/2018)

 Papillon / Schmetterling (16/10/2019)

 

 

 

Das ist der Flüchtlinge Planetenstunde.

Das ist der Flüchtlinge reißende Flucht

In die Fallsucht, den Tod !

 

Das ist der Sternfall aus magister Verhaftung

Der Schwelle, der Herdes, des Brots.

 

Das it der schwarze Apfel der Erkenntnis,

die Angst ! Erloschene Liebessonne

die raucht ! Das ist die Blume der Eile,

schweißbetropft ! Das sind die Jäger

aus Nichts, nur aus Flucht.

 

Das sind Gejagte, die ihre tödlichen Verstecke

in die Gräber tragen.

 

Das ist der Sand, erschrocken

mit Girlanden des Abschieds.

Das ist der Erde Vorstoß ins Freie,

ihr stockender Atem

in der Demut der Luft.

 

Und niemand weiß weiter,

Ellerman verlag, Hambourg-Munich, 1957

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