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 L’Ombre au soleil

 

 

Pour Vincent Van Gogh

 

LA ROUTE

 

Si le soleil existe je suis son ombre

Son creux sur la terre

Qui tourne autour de moi, la bien-aimée

Je prends le vide dans mes bras

Et c’est l’eau qui coule un glissement de pétales

Ces arbres plus loin

Je commence en dehors

Le cri de l’oiseau est l’espace

Ah ! d’exister absent

Et coucher sur la toile

Son corps de désir

A l’intérieur de la vue

 

LA CHAMBRE

 

Ici je repose

Dans les couleurs de cette pièce

Jadis blanche et noire comme le miroir

Et qui maintenant éclate

En preuves royales du quotidien

Dans cet espace où je suis

Un tombeau égyptien pour coucher la vie

Dans ses traces sur la terre

 

LE VERGER

 

Si nous regardons l’arbre

Nous ne sommes pas l’arbre

Qui est dans son espace

Maintenant odorant et blanc

A perte de vue dans la vie

C’est ainsi que mon corps se creuse

Et brûle des doigts

J’existe d’amour au-dehors

Tant que je tiens ma main dans la flamme

 

LE FAUCHEUR

 

L’homme avance dans le champ

Dans une chute perpétuelle

Un bruissement de souffle coupé

Parmi les boucles du blé

Jusqu’au mur mauve des montagnes

Le soleil brille sur la faux

Le sang du jour coule

Mais les gerbes seront liées

Le vide grandira

Et un lieu de fines ombres

Renaîtra à l’aube

Sous le sourire de Koré de la lame

 

AUTOPORTRAIT

 

Je regarde celui qui me regarde

Et dans l’entre-deux

Cette toile de flammèches bleues

Je suis là icone éclairée

Par les mille cierges du jour

Avec dans les yeux la lueur ultime

D’un homme en dépouille d’étoile

 

CHAMP DE BLE AUX CORBEAUX

Le phénix du chemin

 

Ce grand oiseau de la terre

Phénix qui brûle de blé

Dans un picotement d’ailes

Et qui soulève en chemin

Le corps de notre mort

Sous une noire avancée du ciel

 

LES SOULIERS

 

Ici les pas s’arrêtent

Ils n’ont connu que la terre

Ses humeurs froides ses feux

Et le poids d’un homme

Qui trouvait le soleil

Sur le parcours de l’ombre

* * *

 

MANZU’

Porta della Morte

 

La mort et la matière

Sont ici des transparentes

S’appuyer contre la nuit ouverte

Comme l’enfant sur sa mère

Où le bras levé en désespoir

Est tiré de l’autre côté

Par les anges

Avec la Vierge de son sommeil absent

Et le poids du Christ

Dans le corps du bourreau

Est son espace

Nous sommes les hiéroglyphes de la profondeur

Dans la profondeur même

 

PEINTURE

 

                                                                                            à T. D.

 

Dehors dans une lumière d’opale

Surgie la mer

Par la fenêtre sombre

La vision ailée d’une terre

Qui se sauve immobile

Ce que nous ne sommes pas

Ce que nous ne sommes pas

Est ce que nous sommes

 

 

Parmi les feuilles humides

L’odeur d’ail en fleurs

En bas des pentes

Un ruisseau presque invisible

Trace un passage vers la mer

 

Attendre ici

Que les routes se dessinent

Que les marches se creusent

Tout autour sur les terrasses du temps

Brillent les claires passerelles

Vers les contrées

 

Comme une fleur la vie se dresse

Pétale sur pétale les ans

Touché par la transparence

Le cœur s’absente

 

LA GARE

 

Quelquefois, c’était ici et ailleurs

Comme ces trains fabuleux

Qui portent leur destination

L’Orient express, le Palatino, le train Bleu

Et qui partent sur les rails des couleurs

Vers l’été

Où alors, carte postale ternie

Seulement l’image d’un passé existant déjà

Les départs annulés d’un horaire d’hiver

La longue arrivée

 

 

 

L’angoisse devant une coupe qui peut déborder entre des mains qui tremblent

n’est pas un empêchement de se mettre en chemin ; ni, en la portant, d’être

attentif à ce qui peut se former dans les frémissements d’une surface.

 

Miroir qui envoie ses fléchettes innocentes sur les murs d’occasion, dans les

arbres de passage. A travers cette articulation de l’eau, le fond de la coupe est

mesure de l’immédiat.

 

 

 

Effleuré par l’oiseau de l’instant

Le jardin rentre dans son ordre présent

Dans la lumière grise

Les couleurs viennent du rose de son cri

Le tapis que l’ombre tisse

Dans l’éclaircie soudaine

Est pour le regard une partition connue

La fraîcheur sur la joue gauche

La main droite étendue

Tout est peut-être renouvelable

Et nous sommes des statues familières

Sous les doigts légers du lieu

 

 

 

Ne dépensez pas trop ces visages riants dans la pénombre d’une pièce ouverte

étroitement sur l’éclatant jardin retrouvé. Ni la menue monnaie de ces pierres

sèches et ces feuilles poussiéreuses. Ils pourraient être l’or d’un pays à venir.

 

La frontière est comme cette ligne improbable tracée sur une carte avant que

les couleurs du changement ne soient mises. Nous la devinons par une certaine

lumière au rebord de l’ombre et nous hésitons. Pourquoi ? Par fidélité à un

seuil ? Par pudeur ?

 

J’écris entre les branches des livres

Qui remuent doucement

Robinson dans son île

Avec la bible des jours de silence

Faisant un radeau de paroles

Pour partir à l’aube

 

 

 

Une lumière rose derrière les paupières

Les oiseaux brisent à petits coups

L’œuf de silence

Un parfum de chèvrefeuille

Nappe les airs.

Il y a si peu de temps

Pour être matin

Entre le sommeil et le soir

 

 

 

Vivre un instant de mort

Où le passé

Poussé hâtivement

Découvre à nos yeux

Ses champs odorants

Et n’étant plus des insectes

Se déplaçant entre les tiges du présent

Mais soudain papillons

Nous butinons nos jours

Légers, légers...

 

RETOUR

 

Ouvrir l’enveloppe d’un lieu

Pour trouver la lettre ancienne

Les mots retournés à eux-mêmes

Délivrés des voix

De la douleur et de la joie

 

Nous aimons d’un cœur hâtif

Rivé au temps

Cette roue invisible qui maintenant

Comme une vieille lavandière

Etale ses instants

Sur les prairies marines

A blanchir au vent

 

Là où dans les longs jours

Penchés nous étions si peu

 

« LONDRES »

 

Ecrire dans une autre langue d’ici

Où j’ai failli naître

Une maison dans un square

Avec le jardin commun

Fermé à ceux d’ailleurs

Faut-il être étrangère

Pour s’expliquer le refus ?

Ou y accéder en spectre

En rêvant de guerre

Et de grilles disparues

De l’espèce étale

D’un corps retrouvé

L’herbe rêche et la douceur des chemins

Le matin immense du regard

Dans la pierre de l’œil

Et en rentrant de dehors

La voix retournée

 

LA MEMORIEUSE

 

La mémorieuse est sœur de l’oubli

Assise dans la prairie humide

Elle chante les jours

Et les notes frôlent les instants

Larmes ou sourires qui tremblent

Sur la pierre des lèvres

Des statues enfouies

A la fonte de l’herbe

 

 

 

Le jour est sans relief

Le livre lettre morte

Et pas à pas je rentre

Dans la lumière éteinte

 

Mais comme un chien

Soudain secoue la pluie

De ses poils alourdis

Et redevient léger

 

Arrivé sur le seuil

Je me retourne et vois

Entre les feuilles des arbres

Briller le chemin

 

 

Matière de lumière,

Editions Folle Avoine, 1985

Voir aussi :

 « Matière de lumière les murs… » (14/01/2017) 

« Si pour vivre il suffit de toucher la terre… » (11/02/2017)

La terre âgée (21/03/2017)

L’après-midi à Bréhat (28/04/2017)

Mère bleue (05/03/2018)

Le tertre blanc (05/03/2020)

Paulina à Orta (05/03/2021)