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Femmes en Poésie
5 février 2026

Danielle Collobert (1940 – 1978) : Dire II (7)

 

 

 

Dire II


 
 
................................................................................


 
toujours la même difficulté – la – des mots –

 

des mots-images – des phrases-images aussi

 

- des pièges tendus d’un mot à l’autre –

 

tomber -trébucher à chaque fois – dès qu’on

 

se laisse aller – dupe ni du piège ni de la

 

chute pourtant – mais ils sont plus forts – 

 

les digues trop fragiles – des limites fragiles

 

autour d’eux – ils s’enfoncent à l’intérieur –

 

n’importe où – ils inventent une voix –

 

métaphore encore – une voix

 


 
 
une voix – et parler – oublier d’écrire – en

 

même temps – à l’écoute des mots – les

 

observer en douceur – sans faire vraiment

 

attention – avec l’air d’être ailleurs – pour

 

qu’ils ne se bloquent pas ainsi d’un coup – en

 

retirant leur bruit du silence – ou la lumière

 

de la durée

 


 
 
ce qui reste – ces lambeaux d’images – de

 

sons brisés – hachés – douloureux

 

des sons – plutôt que rien – vivant ainsi – 

 

dans ces moments-là – seule existence possible 

 

sans doute – tirer à soi – drainer tout ce qu’il

 

y a de vivant – dans cette articulation floue

 

- incertaine

 


 
 
peut-être – rien de sûr non plus ainsi –

 

comme une existence seulement provisoire – en

 

suspens – mobile – non – plutôt discontinue

 


 
 
entre-temps – existence- sans savoir quel

 

lieu – quel espace – peut-être perdu –

 

peut-être quelque part – sans savoir

 


 
 
entre-temps – flotter - vide – apesanteur – 

 

une peur sourde  - lancinante – n’être sans

 

doute qu’un tremblement

 


 
 
entre les mots – le long du mur – trembler –

 

des lèvres – des mains – larmes sur le visage

 

- douleur

 


 
 
pour être là tout prix – se jeter contre le

 

mur – de toutes ses forces – s’écorcher

 

- s’écraser le visage dans les angles – pour

 

s’arracher du vide – S’arracher un mot –

 

au moins u, mot - assez – assez

 


 
 
heurter ainsi les murs – souvent – la nuit – 

 

jusqu’ici c’est encore la nuit – et parfois – 

 

à force – les mots reviennent – à l’aide – ils

 

éclairent un peu – ils donnent  un peu de jour

 

- si on veut – ils éveillent

 


 
 
dans le froid – dans la blancheur – soudain

 

les mains et le visage douloureux  - sanglants – 

 

et de la fraîcheur des murs – des mots qui

 

ruissellent

 


 
 
la violence pour survivre – et le calme après

 

- le rythme qui reprend – la voix à nouveau 

 

- des mots – n’importes lesquels – en vrac

 

- en souplesse – des infinitifs – impersonnels

 

- simplement pour le bourdonnement – voix

 

étrangère – distincte – appliquée à tout –

 

indispensable

 


 
 
mettre du temps à se dégager – à se reconnaître

 

là – pas une vraie reconnaissance – pas

 

d’évidence – des mots – des milliers de mots

 

avant de dire je – avant qu’il arrive quelque

 

chose

 


 
 
Ce qui arrive - parfois – rarement – au moment

 

où les mots vont de nouveau sombrer – juste

 

avant le silence – ou déjà dans le silence –

 

par le pourrissement de chacun des mots – à

 

l’intérieur- au noyau – lentement – par

 

brûlure – par arrachement – la déchirure du

 

temps – de la mémoire

 


 
 
ce qui arrive – sans mot – ou après les mots –

 

ou venant de leur fusion – un éclatement

 


 
 
où bien ce qui arrive – quand ça émerge de

 

nouveau – dans l’impasse – dans l’impuissance

 

- quelque chose ici – qui affleure –

 

peut-être

 


 
 
tous les essais de précision – en vain – tous

 

les mots à la recherche d’un seul – étrange

 

poursuite ici – un vrai danger à courir cette

 

fois – comment faire pour arrêter cette

 

mécanique informe – qui engloutit ainsi – à

 

la poursuite sans fin de mots inexistants –

 

absurdité

 


 
 
comme un espoir de naissance – on dirait – 

 

dans cette destruction – dans le continuel échec

 

- dans cette fuite en avant – jusqu’à la fin –

 

relier ainsi une naissance à une mort – si

 

possible – absurdité

 


 
 
ou alors- autre chose – sous l’apparence –

 

se détruire seulement peu à peu – par couches

 

superficielles – par ceinture de mots –

 

séries de remparts -  secrétées au cours des

 

saisons

 


 
 
au centre – tous les obstacles franchis – 

 

toutes les constructions détruites – à nu – la

 

chair blanche et froide – et rien – pas de bruit

 


 
 
rester ainsi dans la nudité de la fin – non –

 

impossibilité – échec encore – retour à la

 

peur – presqu’un espoir

 


 
 

pas la peine – donc - accepter la voix –

 

une fois pour toutes – et le silence – sécher

 

les yeux – la sueur des mains – impossible

 

d’anticiper

 


 
 
suffisant -  ce petit bourdonnement à l’oreille –

 

ou bien essaye de temps en temps d’autres

 

bruits – essayer avec le bruit de la mer – le

 

bruit des voix – c’est possible peut-être – 

 

même des bruits de voix étrangères – pour ne

 

plus entendre vraiment les mots – pour la

 

musique – transcrire ces mots-là – écriture de

 

nuit - des sons des mots incompréhensibles –

 

des pages ainsi – des pages de bruits

 


 
 
voilà – parler une autre langue peut-être –

 

une nouvelle distance – parler – ne plus

 

dire – un bruit pour un cri – toutes sortes

 

de cris – tous les bruits – non pas des bruits

 

quelconques – des sons déjà tous faits –

 

déjà usés par des lèvres – aimés – roulés

 

longtemps – des sons signifiants aussi –

 

choisis pour quelque chose – aimés – 

 

transfigurés

 


 
 
visages de mots – de sons lourds – essayer

 

- ouvrir à peine les lèvres – coller la langue

 

au palais -  faire passer l’air lentement –

 

en soufflant – çà pour la tendresse

 


 
 
ou bien la bouche grande ouverte – cavité

 

complètement lisse – et le son râpeux au fond

 

de la gorge – pour la rage – la cruauté – quel

 

mot – infiniment de mots possibles – qui

 

sait – hors de cette langue peut-être - des

 

autres langues – ou dans quelque chose de

 

nouveau – un langage différent – immédiat

 

- limite

 


 
 
mais ainsi – de nouveau la peur – toujours

 

l’inconnu – et la descente au gouffre –

 

échec – par peur – échec encore – ne pas

 

descendre plus bas – ne pas se risquer ainsi –

 

de ce côté-là – noir sans fin – nuit encore

 


 
 
remonter au jour – aux mots clairs – rassurés

 

- essayer leurs mots – essayer de leur côté –

 

tous les langages possibles – sans jeu –

 

jusqu’à présent avoir essayé chaque jour –

 

des milliers de fois chaque jour – mettant

 

chaque mot à l’épreuve de chaque visage – chaque

 

regard – les gestes aussi – toujours –

 

désespérant – et l’oubli – toujours oublier à

 

chaque fois – et toujours recommencer

 


 
 
alors aujourd’hui - ici – entre tous les murs

 

- sur le sol noirci – de toutes les inscriptions

 

peut-être – glisser lentement vers eux –

 

d’un genou sur l’autre – les bras tendus – libéré

 

de l’écriture peut-être – pour un moment

 


 
 
se préparer longuement – retrouver le vieux

 

langage – les mots vieillis avec soi-même

 

- vieillis ensemble – l’articulation sans fatigue

 

- l’automatisme – se fondre à nouveau là

 

- en dissoudre

 


 
 
retrouver les traces- le vieil écho – vieilles

 

résonances – terrain solide autour des mots

 

- sans cassure – sans gouffre – des

 

digues partout – en protection – des nœuds

 

pour se tenir – repères – jamais perdu là

 

- jamais d’obscurité

 


 
 
autour des vieux mots – l’espace de la calme

 

reconnaissance – de l’habituel – le long

 

apprentissage – semblable à tous – mots

 

d’échange sans heurt – dire doucement – le

 

quotidien – pas de fuite possible – emprisonné 

 

là – englué

 

 


 
 
dans les anciennes traces – reflux de mémoire

 

-indistinct – perdu le temps – quelque

 

part – irréel – avec des mots inscrits – à

 

peine lisibles – échappés par vague –

 

perte lointaine – irrémédiable – l’usure

 


 
 
si c’est possible – cette vieillesse des mots –

 

leur protection – la sécurité - enfin – et

 

mourir lentement – à peine 

 


 
 
un moment - temps perdu à rien – à se

 

lover là – dans l’anneau des mots – à noircir

 

les murs – comme si la boue du sol seulement

 

ne suffisait pas – ne plus regarder – ni

 

entendre – depuis longtemps – tous les orifices

 

bien obstrués – enfin – définitivement –

 

normalement – de vieillesse – de leur

 

vieillesse -  à force d’avoir trop parlé – 

 

parler – user des mots – finir par des gestes

 

- avoir fini par des gestes – ainsi l’échec

 

encore – dans leur emprisonnement – user

 

leurs mots jusqu’à l’épuisement – l’expiration – 

 

la mort du son – crevé comme une bulle dans

 

l’air vide

 


 
 
maintenant encore cette vieille odeur dans 

 

l’air - grise - épaisse – des mots – leurs 

 

déchets – leurs lambeaux – plein la bouche

 

- irrespirable – ici – noyé dedans – sans

 

fuite possible – dans l’espace blanc – ou

 

opaque – ou dehors – dans la lumière pâle

 

- ou ailleurs encore – autrement – partout

 

- dissous – décomposé aussi – insupportable

 

- finir si possible – comment faire – assez

 


 
 
les mots maintenant - difficile à saisir – à

 

peine parfois un son assourdi – quelque part

 

- dans le flou – le bourdonnement normal

 

- inconsistant – chercher ce que c’est –

 

faire un effort – se tendre un peu – de

 

partout – comment sortir de l’immobile – 

 

de l’isolement – essayer maintenant de retrouver

 

quelque chose – comme un chemin – retracer

 

les pistes – plus de force pour çà – trop

 

tard – peut-être – presque plus de force pour 

 

crier – pour lever la main

 


 
 
peu à peu – reconnaître de moins en moins

 

- presque plus – les mots arrivent – 

 

repartent sans toucher – les murs n’arrêtent

 

plus rien – seulement des traces flottant 

 

dans l’air

 


 
 
à l’écoute – encore – ce qui s’échappe du

 

silence – par moments – bruits de vie –

 

mouvement – ou seulement - au bord –

 

au ras du corps – le souffle

 


 
 
longue mort – combien de temps – pour mourir

 

ainsi aux mots – étouffé – englouti

 


 
 
en dehors du temps – resserré – englouti

 

dans cet espace ainsi distendu

 


 
 
dans l’inhabitable


 
 

 

Dire I- II

 

Editions Seghers / Laffont (Change), 1972

 

Voir aussi :

 

Là-ramassé (08/04/2017)

 

Dire II (1) (11/02/2020)

 

Dire II (2) (11/02/2021)

 

Dire II (3) (12/02/2022)

 

Dire II (4) (11/02/2023)

 

Dire II (5) (11/02/2025)

 

Dire II (6) (11/08/2025)
 

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