Marie-Noël-et-sa-nièce-Danièle[1]

 

Vision

 

I

 

Quand j’approcherai de la fin du Temps,

Quand plus vite qu’août ne boit les étangs,

J’userai le fond de mes courts instants ;

 

Quand les écoutant se tarir, en vain

J’en voudrai garder pour le lendemain,

Sans que Dieu le sache, un seul dans ma main ;

 

Quand la terre ira se rétrécissant

Et que mon chemin déjà finissant

Courra sous mes pieds au dernier versant ;

 

Quand sans reculer pour gagner un pas,

Quand sans m’arrêter ni quand je suis las,

Ni dans mon sommeil, ni pour mes repas ;

 

Quand le cœur saisi d’épouvantement,

J’étendrai mes mains vers un être aimant

Pour me retenir à son vêtement...

...............................................................

 

Quand de jour en jour je perdrai la faim,

Je perdrai la force et que de ma main

Lasse de tenir tombera le pain;

 

Quand tout sur ma langue aura mauvais goût,

Quand tout dans mes yeux pâlira, quand tout

Me fera branler si je suis debout

 

Quand mes doigts de tout se détacheront

Et quand mes pensers hagards sous mon front

Se perdront sans cesse et se chercheront ;

 

Quand sur les chemins, quand sur le plancher,

Mes pieds n’auront plus de joie à marcher ;

Quand je n’irai plus en ville, au marché,

 

Ni dans mon pays toujours plus lointain,

Ni jusqu’à l’église au petit matin,

Ni dans mon quartier, ni dans mon jardin ;

 

Quand je n’irai plus même en ma maison,

Quand je n’aurai plus pour seul horizon

Qu’au fond de mon lit toujours la cloison...

 

..........................................................................

   Quand les voisines sur le pas

   De la porte parleront bas,

   Parleront et n’entreront pas ;

 

   Quand parents, amis, tour à tour,

   Laissant leur logis chaque jour

   Dans le mien seront de retour ;

 

   Quand dès l’aube ils viendront me voir

   Et sans rien faire que s’asseoir

   Dans ma chambre attendront le soir ;

 

   Quand dans l’armoire où j’ai rangé

   Mon linge blanc, un étranger

   Cherchera de quoi me changer ;

 

   Quand pour le lait qu’il faut payer,

   Quelqu’un prendra sans m’éveiller

   Ma bourse sous mon oreiller ;

 

   Quand pour boire de loin en loin,

   J’attendrai n’en ayant plus soin

   Que quelqu’un songe à mon besoin...

.....................................................

   Quand le soleil et l’horizon

   S’enfuiront... quand de la maison

   Sortiront l’heure et la saison ;

 

   Quand la fenêtre sur la cour

   S’éteindra... quand après le jour

   S’éteindra la lampe à son tour ;

 

   Quand, sans pouvoir la rallumer

   Tous ceux que j’avais pour m’aimer

   Laisseront la nuit m’enfermer ;

 

   Quand leurs voix, murmure indistinct,

   M’abandonnant à mon destin,

   S’évanouiront dans le lointain ;

 

   Quand cherchant en vain mon salut

   Dans un son je n’entendrai plus

   Qu’au loin un silence confus ;

 

   Quand le froid entre mes draps chauds

   Se glissera jusqu’à mes os

   Et saisira mes pieds déchaux ;

 

   Quand mon souffle contre un poids sourd

   Se débattra... restera court

   Sans pouvoir soulever l’air lourd ;

 

   Quand la Mort comme un assassin

   Qui précipite son dessein

   S’agenouillera sur mon sein :

 

   Quand ses doigts presseront mon cou,

   Quand de mon corps mon esprit fou

   Jaillira sans savoir jusqu’où...

 

Alors, pour traverser la nuit, comme une femme

Emporte son enfant endormie, ô mon Dieu,

Tu me prendras, tu m’emporteras au milieu

Du ciel splendide en ta demeure où peu à peu

Le matin éternel réveillera mon âme.

 

............................................................................

 

Les Chansons et les Heures

Sansot éditeur, 1920

Voir aussi :

 Crépuscule (23/02/2017)

Retraite (28/03/2017)

« Les chansons que je fais… » (09/05/2017)

Attente (06/05/2018)

Connais-moi... (04/05/2019)

« Quand il est entré dans mon logis clos... » (05/05/2021)