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Déshonneur

 

« O mère ! » fut le cri de sa nuit,

De son râle implorant,

Tandis que de son corps tremblant 

Sous le poignard s’ouvrait le sang,

A sa chevelure la boue s’était prise.    

« O mère ! » nul que le bourreau ne l’entendit. 

A l’aube de demain, aux roses refleuries,

A l’appel des vingt ans, à l’appel de l’espoir,

Répondra le pré, répondra les fleurs

« C’est pour laver le déshonneur ».

 

Et le bourreau sans cœur,

Aux gens rencontrés,

Au chemin du retour,

S’en ira raconter

Essuyant son couteau

« Déshonneur, déshonneur, nous l’avons poignardé !

Voici reconquises vertu et liberté,

Avec l’intégrité de notre Renommée.

Holà patron, où sont les vins, où sont les verres ?

Appelle la putain lascive à l’haleine de parfum,

Je veux lui sacrifier avec le Livre Saint le reste de mes jours. »

Remplis les verres  ô bourreau,

Cette exécution a lavé le déshonneur.

 

A l’aube revenue, aux questions des enfants,

« Où est-elle ? » le monstre répondra,

« Nous l’avons mise à mort.

A notre front la honte de cette tâche

Nous l’avons lessivée ».

Et les voisines diront son atroce histoire

Dans le quartier jusqu’aux palmiers qui la raconteront

Jusqu’aux portes de bois qui ne l’oublieront pas,

Jusqu’aux pierres à voix basse qui en reparleront,

« C’est pour laver le déshonneur,

Pour effacer, hélas, le déshonneur »

 

Voisines du quartier, ô filles du village,

De nos larmes hélas ! nous pétrirons le pain,

Nous couperons nos tresses, nous meurtrirons nos mains,

Pour qu’ils gardent, eux, leurs vêtements sans tache.

Pas de sourire, pas de joie, pas un regard de côté,

Car le poignard est là qui nous regarde

Au poing de notre père ou de notre frère.

Et demain qui saura où, en quel désert,

On ira nous mettre en terre

Pour laver le déshonneur.

 

Traduit de l’arabe par Pierre Rossi

Revue « Vagabondages, N°31, Juin 1981 »

Association Paris- Poète, 1981

 

Voir aussi :

Oraison funèbre pour une femme sans importance (05/05/2017)

 

Jeunesse (29/04/2018)