Alain Kervern (1945 -) : Premier soleil
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Premier soleil
Les ruelles sombres de l’âme
envahies de rumeur
l’océan est malade
Usine flambant neuf
dans la glèbe
des champs noirs disloqués
La mer au point du jour
on devine ses crocs
dans l’obscurité
Elle éternue
comme son chat
la petite vieille du cimetière
La lame d’un éclair
la ville
s’est ouverte comme un fruit
L’univers qui grandit
a déposé ses œufs
quelque part dans la ville
Confinés aux tombes
aux monuments aux morts
les frissons tricolores
Joueurs de boules
un art poétique
dont je ne connais rien
Dernières soldes
les vendeuses
le feu aux joues
Aux adolescents
gorgés de convoitises
la rue Jean-Jaurès
Fureur de mes seize ans
la voie lactée
à tombeau ouvert
La nuit vient buter
contre la craie
d’un poème sur le mur
A grandes claques
le vent
des parapluies tordus
Un bruit de pas
dans la venelle
un camélia en pleurs
L’horizon cicatrise
un goût de métal
resté à l’intérieur
Par le trou de serrure
de la ruelle bleue
un vraquier qui passe
Les couleurs du large
équinoxe
descendu dans la rue
Des mouvements de magma
sous l’asphalte
passe le temps passe les gens
Avril chargé d’orage
des garçons dans la cave
ont construit un canot
le large en feu
les grues du port
chauffées à blanc
La ville anthropophage
de talus en talus
les champs dévorés
Des cris
paquets de mer
sur la chaussée
sur le capot
le soleil brûle
les pattes de la mouette
Sur le port et la ville
à bout portant
l’océan
Des ivresses de printemps
au long des pontons
le vent d’ouest
Keredern au mois de mai
voici le chat
du premier soleil
Le cours d’Ajot
un éternel amour
que disperse le vent
Le firmament s’éteint
une corneille
sautille sur les remparts
Les démesures du large
en écho
la cale de radoub
Retour à Brest
la mer et la nuit
Enlacées
Bassin numéro cinq
un monstrueux cargo
surpris dans le noir
On aperçoit du quai
les premiers signes
d’une tempête des âmes
Du ciel et du large
eaux jumelles mêlées
il pleut chagrin
La brume qui relie
le château aux immeubles
odeurs d’eau et d’asphalte
Rue de Siam
figée dans les remblais
la chanson de Prévert
Entre les tours bleues
la lune coule
un renard glapit
Les vieux livres d’école
vont partir en Afrique
pour d’autres mises au monde
Les jades du Levant
sur la rade
reprennent vie
De Saint-Jean à Saint-Marc
minuit en équilibre
jusqu’au douzième coup
Cinq heures du matin
le monde obscur des réverbères
attend la lumière
Au fond de la rade
des traces d’une mer fossile
dans les pierres
Année après année
l’appel des goélands
a traversé ma vie
L’azur blafard
se vide
des fracas du jour
Du plus loin de la mer
accourue pour m’étreindre
une bourrasque
La houle du samedi soir
des jeunes dont les orages
ont l’âge de l’océan
La ville
au bord d’un gouffre
que la mer a comblé
Arrachée aux ténèbres
Brest palpite
entre les mains de l’aube
En bout de course
le couchant choisit la rue
où s’écraser
Giboulée de mars
un destroyer
à découvert
Solstice d’été
le port va revivre
la part claire de toute chose
Attroupement
au quatrième bassin
une voiture tombée dedans
La nuit d’été
qui pue
déborde sur les trottoirs
Averse d’automne
au petit matin
sur les rues débraillées
Bourrasque multicolore
rosier
d’un amour naissant
Au fil des éclairs
coagulés
pétales et caniveaux
Longtemps désirée
elle monte vers l’aurore
la paix des jardinets
Du fond des nuages
tracer du regard
le contour des nuages
Un envol d’étourneaux
les peupliers s’élancent
vers les be
aux jours
Gracile spirée
sa blanche beauté
me tire par la manche
Bridés par les immeubles
les yeux n’ont que
les cumulo-nimbus
Par-dessus les antennes
la ligne mélodique
des crêtes de l’Arrée
Revoir chaque fois
la lune
fleurir la même branche
Rages de vent
c’est tout ce qui reste
des cerisiers en fleurs
Rose
parfum de souffrance
par-dessus la ruelle
Ca sent le printemps
sur la grève
on repeint les bateaux
Brouillard sur le quai
très proche
un bruit d’aviron
Arc-en-ciel
le clapot de la renverse
à travers le goulet
Ce grand vent ira-t-il plus loin que le matin ?
Editions La Part Commune, 35000 Rennes, 2009