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Parabole

 

D’abord nous dépouillant des biens de ce monde, comme Saint François

     l’enseigne,

afin que nos âmes ne soient pas distraites

par le gain et la perte, et afin aussi

que nos corps soient libres de se mouvoir

aisément dans les cols de montagne, il nous fallut alors décider

où et vers où nous pourrions voyager, la deuxième question étant

si nous devions avoir un but, ce contre quoi

beaucoup d’entre nous plaidèrent fermement qu’un tel but

équivalait aux biens de ce monde, c’est- à dire à une limitation où une

     restriction,

tandis que d’autres disaient que par ce mot nous avions été consacrés

pèlerins plutôt que vagabonds : dans nos esprits, le mot se traduisait par

un rêve, un quelque chose-recherché, de sorte qu’en nous concentrant nous

     pouvions le voir

qui étincelait parmi les pierres et ne pas

passer sans le remarquer; chaque

nouvelle question était débattue aussi profondément, les arguments allant dans

     un sens et dans l’autre,

de sorte que nous devenions, d’après certains, moins souples et plus résignés,

comme des soldats dans une guerre inutile. Et la neige tomba sur nous, et le

     vent souffla,

qui après un certain temps se calmèrent – là où il y avait eu de la neige, de

     nombreuses fleurs apparurent,

et là où les étoiles avaient brillé, le soleil se leva par-dessus la cime des arbres,

de sorte que nous avions des ombres à nouveau ; cela arriva de nombreuses

     fois.

Il y eut aussi de la pluie, et aussi parfois des inondations, et aussi des

     avalanches, dans lesquelles

quelques-uns d’entre nous disparurent, et de temps en temps nous avions l’air

d’être parvenus à un accord, nos cantines

hissées sur nos épaules ; mais ce moment passait toujours, et

(après de nombreuses années) nous en étions encore à cette première étape,

     encore

à nous préparer à prendre le départ, mais nous étions néanmoins changés ;

nous pouvions voir cela les uns à propos des autres ; nous avions changé

     alors que

nous n’avions pas bougé, et l’un d’entre nous dit, ah, regardez comme nous

     avons vieilli en voyageant

du jour à la nuit seulement, en n’avançant ni vers l’avant ni sur le côté, et cela

     sembla

d’une étrange manière miraculeux. Et ceux qui croyaient que nous devions

     avoir un but

crurent que c’était là le but, et ceux qui pensaient que nous devions rester libres

afin de rencontrer la vérité pensèrent qu’elle avait été révélée.

 

 

Traduit de l’anglais par Rober Benini

in, Louis Glück : « Nuit de foi et de vertu. Edition bilingue »

Editions Gallimard, 2021

 

Parable

 

First divesting ourselves of worldly goods, as St. Francis teaches,

in order that our souls not be distracted

by gain and loss, and in order also

that our bodies be free to move

easily at the mountain passes, we had then to discuss

whither or where we might travel, with the second question being

should we have a purpose, against which

many of us argued fiercely that such purpose

corresponded to worldly goods, meaning a limitation or constriction,

whereas others said it was by this word we were consecrated

pilgrims rather than wanderers: in our minds, the word translated as

a dream, a something-sought, so that by concentrating we might see it

glimmering among the stones, and not

pass blindly by; each

further issue we debated equally fully, the arguments going back and forth,

so that we grew, some said, less flexible and more resigned,

like soldiers in a useless war. And snow fell upon us, and wind blew,

which in time abated — where the snow had been, many flowers appeared,

and where the stars had shone, the sun rose over the tree line

so that we had shadows again; many times this happened.

Also rain, also flooding sometimes, also avalanches, in which

some of us were lost, and periodically we would seem

to have achieved an agreement; our canteens

hoisted upon our shoulders, but always that moment passed, so

(after many years) we were still at that first stage, still

preparing to begin a journey, but we were changed nevertheless;

we could see this in one another; we had changed although

we never moved, and one said, ah, behold how we have aged, traveling

from day to night only, neither forward nor sideward, and this seemed

in a strange way miraculous. And those who believed we should have a

     purpose

believed this was the purpose, and those who felt we must remain free

in order to encounter truth, felt it had been revealed.

 

 

Faithful and virtuous night

Farrar, Straus, Giroux, New-York, 2014