Anne-José-Lemonnier[1]

 

Les yeux de l’Aven (I)

 

Ce texte s’inspire d’une exposition présentée au Musée des Beaux-Arts de Quimper du 12 juillet au

30 septembre 2003 : « L’aventure de Pont-Aven et Gauguin. (Note de l’éditeur)

 

Les barrières servaient à se dire bonjour

le paysage ordonnait

tous ses plans

de l’enfance à la mort

 

Sur les lignes du blé

prêtes pour un tableau

le mot salut avait

un double sens

 

J’ai pris l’alexandrin au lieu de la faucille

Un secret a mûri sous la coiffe du rythme

La plage fut un Filiger au sable rose

 

 

Le Rose de Filiger

Il advint que le temps s’éprit d’un Filiger

qu’il fit rose au-delà de la pluie du soleil

que le gris existât pour éprouver le rose

enluminer le ciel à leurs encres mêlées

 

Lanmarc’h est un village

et beaucoup de saisons

une fenêtre pas plus grande qu’un regard

J’ouvrais le paysage aux pages de ce rose

Je glanais là de vieux alexandrins rouillés

dans l’esprit des marées

Le rythme apprivoisait la mort de son ressac

 

Je rêvais

de me réveiller

dans un tableau

lavandière ou goémonière

pour m’accouder

à la barrière d’un bonjour

et des champs rapiécés

tabliers de travail

noués par les chemins

 

 

Un grand aplat

de vieux rose

a rajeuni

l’usure de la terre

polie au pinceau

qui travaille

à ne pas lui laisser une ride

 

Geste plein de sollicitude

une voile repasse le bleu

telle une main s’applique

à caresser le front de mer

le front aimé

à effacer les plis

d’inquiétude et de peine

 

La vie se résume

à une petite maison

suspendue ente ciel et terre

tout et rien

comme à la douane de l’éclat

où vie et mort échangeront

jusqu’à leur nom

 

 

Arbre tout déformé

par la tempête intime

qu’à tour de rôle

chacun appuie sur lui

 

Les racines boivent la mer

autant de larmes

dont la sève a noirci

les frondaisons

 

Choses nouées renouées

les pas dans la marche

les épis dans la gerbe

les vers dans le poème

 

Pour ne pas s’empreindre

sur la sérénité du rose

une vie fut abandonnée

au pied de l’arbre

 

 

Il a plu

et le rose affermit son assise

jailli des nuages

comme d’un encrier

Je m’exerce à un rythme ancien

à l’école de tout destin

 

Le peintre savait

quelle secrète blessure

se guérit par le rose

quelle épure il exige

avant de faire corps

avec le bleu

 

Sur ce rose

les pas seront toujours trop lourds

et les sentiments trop humains

Quant au bleu

il faut y nager

avec sa mort

 

Pour la glaneuse

du dernier champ

mûri en haute vague

la promenade a

ses lettres de noblesse et de bonté

 

 

La Moisson au bord de la mer

La moisson au bord de la mer a commencé

dans une violence à rythmer

entre jaune et bleu guerre et paix

 

Le paysage existe

en aplats de désir

cernés d’un trait

qui intensifie leur plain-chant

et foncés par le sel en leur fatalité

 

Tout obéit à une pente de sagesse

La mer justifiera les vies

comme un texte imprimé

 

Pour la femme emmurée

dans le silence de son geste

les épis sont

des veines très tenaces de lumière

et qui souffrent d’être arrachées

 

A mettre en gerbe des mots

ficeler des larmes

les années se sont envolées

en file indienne

au long du même champ       

 

 

Toute vie avait fui des corps des sentiments

mais le sentier douanier allait comme le trait

autour de chaque chose afin de l’affermir

à l’horizon le plus dense de sa couleur

 

Les femmes n’ont vieilli dans l’âge des tableaux

Entre le bleu immense de la mer et du ciel

leurs yeux sont les oiseaux plus lents que la lenteur

 

Elles ne mourront plus

debout à ce tournant

où le bleu d’un été

tombe en la main du peintre

 

Vive écharpe taillée

dans la terre natale

chaque fois cacha

la chair de son histoire

 

Tu recherchas longtemps les clefs sur le motif

 

 

Avec le blé salé

à la fleur des embruns

le pain aura le goût du bleu épice rare

 

A l’abri de la meule

deux femmes éreintées

sont tombées de fatigue

La tête repose sans chiffonner la coiffe

La souffrance sans abîmer la poésie

 

A l’angle droit de l’aquarelle

une larme déborde le périmètre

accordé à la douleur dans les jours

et se cache en leur coin le plus invisible

 

Les sabots gisent

La main se tend vers eux d’instinct

pour les remettre côte à côte

comme si un geste suffisait

à rechausser les pas de leur courage

 

 

Meules romanes

chapelles vouées aux gestes

le paysage bleu s’en remet

à l’Ecole qui lui donna

la peinture pour sœur jumelle

 

Aux franges des labours

les rides en écho

sur le front de la mer

et la pensée des hommes

marquent l’osmose des instants

déchiffrés à la lettre

à l’arbre à l’herbe près

 

Il ne t’aura manqué

que le sceau des nuages

sur les notices lues

relues par l’océan

pour affirmer

la part exacte des couleurs

dans l’unicité des journées

 

Cet arbre généalogique de la lumière

aux ramifications trop infimes pour la mémoire

 

 

Paravent des quatre saisons

la vie cache sa profondeur

derrière l’éphémère

les instants étouffent

de leur meule géante

l’aventure

 

Je fus cette servante bleue

accaparée par la brindille quotidienne

Au verso du paravent

plus long que les années

croisaient les évènements

comme des voiliers anciens

 

Aveuglément

le temps me rompit à son gré

tel un pain jamais cuit

sur la brèche brûlante

Les oies m’ont dévoré

La bêtise est bien faite

 

Qu’y a-t-il maintenant

et qui ne soit pas mort

derrière le paravent

Au frontispice

des saisons

leur simple strophe

 

 

Le paysage naît

avec le Bois d’Amour

Dans la brume le soleil est

une voix qui résurgit

Mettez du jaune*

 

Où la lumière ordonne

Mettez du vermillon

le peintre a payé

de son sang et de sa vie

 

Aujourd’hui les arbres auront l’écorce bleue

Nous marchons adossés au ciel d’une journée

Dans les yeux de l’Aven

le Bois d’Amour

décalque ses aplats

 

Depuis l’aube des temps

le bleu s’appelle Marie

 

Qui se prendra au jeu

de baptiser les couleurs

une à une

de repeindre le Talisman

par des prénoms

en nombre insuffisant

pour toutes les nuances

 

 

L’Ecole a pour enceinte claire

un Bois d’Amour

Au secret de ses eaux l’Aven charrie

les brouillons recouverts inaboutis

 

Les peintres sont tous morts

mais il reste les arbres

comme maîtres d’école

et mémoire commune

Le vent les tourmente

d’une étreinte attentive

 

Troncs filiformes presque trop frêles

pour porter leur cime telle une œuvre

qui a bu leur sève absorbé leur substance

souffert leur destin

ils s’estompent

et la brume tire des traits

 

Sur les pierres foncées de la méditation

un siècle amarré là

et combien de saisons

d’hivers aimés par-dessus tout

ont façonné aux écorces rouges

l’intimité de veines

.......................................................................               

 

* Paul Gauguin cité par Paul Sérusier

 

Archives de neige

Editions Rougerie, 87330 Mortemart, 2007

Voir aussi :

« Au lieu de pleurer… » (08/12/2017)

« Le vent déchirent les feuilles mortes... » (31/10/2020)