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Huitième et Treizième

 

 

La Huitième de Chostakovitch,

Mise en musique du comble

De l’horreur qu’offre l’histoire,

A été rediffusée hier soir

Sur les ondes nationales. Seule

Devant mon vin, j’ai bu

Cette sombre symphonie

Jusqu’à la lie sordide. Le compositeur

Accentue les tierces mineures, l’avalanche

Des cuivres s’abat sur l’ensemble en grumes

Tout juste retranchées de leur forêt, qu’emportent

Courant et chant de bateliers. Comme des corbeaux

 Qui sentent venir la viande,

Les hautbois volent en cercle. Les violons de fer

Dégringolent. À Leningrad

Durant les années de siège

Entre bombardement, famine

Et trois hivers en-dessous de zéro,

Trois millions de morts naissent

Du flanc ensanglanté du Christ.

En fœtus de glace. Des mois

Sans pouvoir les enterrer, durs

Qu’ils sont autant que le sol.

Les morts en stères attendent la boue de mai,

Moment qu’attendent les épidémies.

La musique continue, n’a pas d’autre choix.

Scrutez-là jusqu’au fond du possible, elle est toujours

Aussi lugubre. Le compositeur

Ouvre son carnet. Les tyrans aiment jouer

Les mécènes. C’est bien connu. Sauf que les tyrans

N’entendent rien à l’art. Pourquoi ? Parce que la tyrannie

Est perversion. Le tyran, pervers, guette l’occasion

D’écraser, de ridiculiser les gens, d’arpenter des champs

De cadavres… Ses désirs contre nature ainsi satisfaits,

L’homme devient chef et la perversion continue

Parce qu’il faut défendre le pouvoir contre les fous comme

Soi-même. Parce que même si de tels ennemis n’existent pas il faut

Les inventer, sinon il est impossible de rouler toutes ses

Mécaniques, impossible de passer les peuples au pressoir,

De faire gicler le sang. Sans cela, où est le plaisir

Dans le pouvoir ? Le compositeur

À la porte de sa datcha, en avril,

Regarde les jeux des petits paysans,

N’oublie rien. Pour la Treizième ––

Je glisse la cassette dans mon autoradio

–– Ils obligent les Juifs de Kiev à se déshabiller

 Après les avoir menés en colonnes dans le faubourg,

Fusillent sur place les hésitants,

Matraquent quelques-uns des estropiés,

Hurlent contre tout le monde.

 Les valises emmenées ne serviront

À rien, faites dans une telle

Hâte, sanglées de ficelle

Si élimée. Les soldats en tuent

Encore un peu plus. Les survivants,

Hommes, souris dénichée entre les jambes,

Femmes aux seins ballants

Comme sur un stade, reçoivent l’ordre

De courir à travers un petit bois jusqu’à ce que

La fosse qui salive

Babines ouvertes.

Les tireurs abattent ceux qui restent

Alors, là, par dizaines de milliers.

De la belle ouvrage : les corps basculent

Pas besoin de les traîner. Un officier

Marche sur les morts,

Achève ce qui bouge.                                   

Ça doit faire drôle d’avoir le pied

Si mal assuré, même chaussé de bottes

Douces au mollet, de cuir et de laine d’agneau,

 Aux semelles de caoutchouc épais––

C’est ce qu’explore patiemment la musique.

Quelle est donc l’essence du réel ?

Du bon ? L’esprit grille son fusible,

Le cœur avorte, ça sent la cendre humide,

La main monte leur couvrir les yeux,

Il n’y a que la musique pour continuer. On va essayer :

Pour le premier mouvement.

Chorus plein,

Inverse immédiat de Beethoven.

Hache plantée entre les omoplates

De Herr Wagner. Les gens savaient pour Babi Yar

Avant le poème d’Evtouchenko, mais ils se taisaient. Quand

Ils ont lu le poème, le silence a été rompu. L’art brise

Le silence. J’en connais beaucoup qui ne sont pas d’accord avec moi

Et assignent à l’art d’autre buts, plus nobles. Ils parlent de beauté,

De grâce et autres altitudes. Je ne mords pas

À un tel appât. Je suis comme Sobakevitch dans Les âmes mortes : Même si vous

Me trempez un crapaud dans le caramel, je ne le goberai pas.

 

 

La plupart de mes symphonies sont des monuments funéraires, disait Chostakovitch.

 

 

Les poètes sont juifs, a dit Tsvetaïeva.

 

 Plus jamais ça

Croise le fer

Avec On remet le couvert––

Dans cette musique-là.

 

 

Traduit de l’anglais par Jean Migrenne

In, Revue « Temporel, N°14, 22 Septembre 2012

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

 

The Eighth and Thirteenth


The eighth of Shostakovich,

Music about the worst

Horror history offers,

They played on public radio

Again last night. In solitude

I sipped my wine, I drank

That somber symphony

To the vile lees. The composer

Draws out the minor thirds, the brass

Tumbles overhead like virgin logs

Felled from their forest, washing downriver

And the rivermen at song. Like ravens

Who know when meat is in the offing,

Oboes form a ring. An avalanche 

Of iron violins. At Leningrad

During the years of siege

Between bombardment, hunger, 

And three subfreezing winters,

Three million dead were born

Out of Christ's bloody side. Like icy

Fetuses. For months

One could not bury them, the earth

And they alike were adamant.

The dead were stacked like sticks until May's mud

When, of course, there was pestilence.

But the music continues. it has no other choice.

Peer in as far as you like, it stays

Exactly as bleak as now. The composer

Opens his notebook. Tyrants like to present themselves as

patrons of the arts. That's a well known fact. But tyrants

understand nothing about art. Why? because tyranny is a

perversion and a tyrant is a pervert. He is attracted by the

chance to crush people, to mock them, stepping over

corpses... And so, having satisfied his perverted desires,

the man becomes a leader, and now the perversions continue

because power has to be defended against madmen like

yourself. For even if there are no such enemies, you have

to invent them, because otherwise you can't flex your 

muscles completely, you can't oppress the people completely,

making the blood spurt. And without that, what pleasure is

there in power? The composer

Looks out the door of his dacha, it's April,

He watches farm children at play,

He forgets nothing. For the thirteenth –

I slip its cassette into my car

Radio - They made Kiev's jews undress

After a march to the suburb,

Shot the hesitant quickly,

Battered some of the lame,

And screamed at everyone.

Valises were taken, would

Not be needed, packed

So abruptly, tied with such

Frayed rope. Soldiers next

Killed a few more. The living ones,

Penises of the men like string,

Breasts of the women bobbling

As at athletics, were told to run

Through a copse, to where

Wet with saliva

The ravine opened her mouth.

Marksmen shot the remainder

Then, there, by the tens of thousands,

Cleverly, so that bodies toppled

In without lugging. An officer

Strode upon the dead,

Shot what stirred.

How it would feel, such uneasy

Footing, even wearing boots

that caressed one's calves, leather

and lambswool, the soles thick rubber –

Such the music's patient inquiry.

What then is the essence of reality?

of the good? The mind's fuse sputters,

The heart aborts, it smells like wet ashes,

The hands lift to cover their eyes,

Only the music continues. We'll try,

For the first movement,

A full chorus.

The immediate reverse of Beethoven.

An axe between the shoulder blades

Of Herr Wagner. People knew about Babi Yar

before Yevtushenko's poem, but they were silent. And when

they read the poem, the silence was broken. Art destroys

silence. I know that many will not agree with me, and will

point out other, more noble aims of art. They'll talk about beauty,

grace, and other high qualities. But you won't catch 

me with that bait. I'm like Sobakevich in Dead Souls: you can

sugarcoat a toad and I still won't put it in my mouth.

 

Most of my symphonies are tombstones
, said Shostakovich.

 

All poets are Yids, said Tsvetaeva.


The words never again

Clashing against the words

Again and again —

That music.

 

 The Little Space : Poems Selected and New, 1968–1998.

University of Pittsburgh Press, Pittsburgh (USA),1998