Anne_Bihan[1]

 

Amer I

 

...elle a toujours été là, dans le mouvement du fleuve, a toujours été par tout

temps son horizon, son infini, à la démesure du ciel, pas de première fois,

mémoire vide, juste le récit familial de bébé de deux mois dans l’été 1955 qui

prend le bateau pour aller jusqu’à l’île ; et son odeur – iode, goémon, marée –

sûrement a pénétré en premier le corps par les narines, cela sent ressent tout à

cet âge ; ou alors c’est avant déjà bien avant, écrit dans l’immensité bleue des

yeux du père, peut-être dans sa voix entendue à travers la paroi de son ventre à

elle, qui toujours en rêve...

 

 

Variation 1

 

...elle a toujours été là grise et des milliers de moutons blancs bougent en elle,

vent à décorner les bœufs, impossibilité de les compter mais le tenter quand

même, et la journée file sans la quitter des yeux

 

...elle a toujours été là verte et bleue dans la lumière, c’est l’été ou un jour

d’hiver de ciel froid coupant, pas un pet de vent dit le père et regarde bien ce

banc de poissons qui jouent à saute-mouton le long du bateau, essaie de les

compter

 

...elle a toujours été là dans le désir du fleuve et la course translucide du

troupeau des civelles, un seau accroché le matin à la grille par un pêcheur,

la mère d’avance qui se régale et tu dis c’est  bon c’est triste nous allons les

manger maman, jamais elles ne reverront la mer...

 

 

Variation 2

 

Regarde

ce banc

à saute-mouton

de poissons

tu dois

pour toujours

compter avec la mer

 

écoute

les cornes

des bœufs

emportés

par le vent

ne la quitte pas

des yeux

 

goûte

ce mulon blanc

les yeux

point noirs

des civelles

ne regrette rien

ton ventre est l’océan.

 

Ton ventre est l’océan

Editions Bruno Doucey, 2011

 

Voir aussi :

« Être ni l’un ni ... » (19/08/2018)

Amer III (25/08/2019)