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Autour de moi des tombes grises

Etendent leurs ombres au loin.

Là, sous le gazon que je foule,

Silencieux, seuls, gisent les morts –

Là, sous le gazon, sous la glaise,

Voués au froid, voués au noir.

Malgré moi m’échappent des larmes

Thésaurisées par la mémoire

Aux dépends des années enfuies.

Ah ! Temps, Mort et Tourment mortel,

Si vous blessez, c’est pour toujours ;

Qu’il me souvienne seulement

D’une moitié de la souffrance

Que j’ai vue, apprise, soufferte,

Et le Ciel même ne saurait,

Si pur et bienheureux soit-il,

Donner quiétude à mon âme.

Aimable séjour de lumière,

Tes radieux enfants ignorent

Tout ce qu’est notre désespoir ;

Ils n’ont éprouvé, ni ne savent

Quels sombres hôtes nous logeons

Dans nos habitacles mortels :

Péchés et pleurs, démence et autres !

Fort bien : qu’ils passent dans l’extase

Leur longue éternité de joie :

Nous ne voudrions point qu’ils vinssent

Gémir avec nous ici-bas ;

Ni la Terre qu’une autre sphère

Goûte à sa coupe de douleur,

Elle qui détourne du Ciel

Son regard et ne mène deuil

Que pour nous, qui devrons mourir !

Ah ! comment te consoler, mère,

De tant d’incessante misère ?

Pour charmer un temps nos regards,

Tu souris, combien tendrement,

Mais qui ne devine, à travers

Ton chaleureux rayonnement

Ta profonde, indicible peine ?

Il n’est paradis qui te puisse

Voler l’amour de tes enfants.

Tous, à l’instant où notre vie

Va jeter sa dernière lueur,

Notre suprême nostalgie

Toujours s’efforce et toujours cherche

D’un œil voilé ton cher visage.

Laisserions-nous notre patrie

Pour aucun monde d’outre-tombe ?

Plutôt sur ton sein tutélaire

Reposer pour un long sommei

Et n’en être enfin réveillés

Que pour partager avec toi

Une immortalité pareille.

17 juillet 1841

 

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris,

In, Emily Bronte : Poèmes (1836 – 1846)

Editions Gallimard, 1963

 

 

I see around me tombstones grey

Stretching their shadows far away.

Beneath the turf my footsteps tread

Lie low and lone the silent dead -

Beneath the turf - beneath the mould -

Forever dark, forever cold -

And my eyes cannot hold the tears

That memory hoards from vanished years

For Time and Death and Mortal pain

Give wounds that will not heal again -

Let me remember half the woe

I've seen and heard and felt below,

And Heaven itself - so pure and blest,

Could never give my spirit rest -

Sweet land of light! thy children fair

Know nought akin to our despair -

Nor have they felt, nor can they tell

What tenants haunt each mortal cell,

What gloomy guests we hold within -

Torments and madness, tears and sin!

Well - may they live in ectasy

Their long eternity of joy;

At least we would not bring them down

With us to weep, with us to groan,

No - Earth would wish no other sphere

To taste her cup of sufferings drear;

She turns from Heaven with a careless eye

And only mourns that we must die!

Ah mother, what shall comfort thee

In all this boundless misery?

To cheer our eager eyes a while

We see thee smile; how fondly smile!

But who reads not through that tender glow

Thy deep, unutterable woe:

Indeed no dazzling land above

Can cheat thee of thy children's love.

We all, in life's departing shine,

Our last dear longings blend with thine;

And struggle still and strive to trace

With clouded gaze, thy darling face.

We would not leave our native home

For any world beyond the Tomb.

No - rather on thy kindly breast

Let us be laid in lasting rest;

Or waken but to share with thee

A mutual immortality –

 

Voir aussi :

Il devrait n’être point de désespoir pour toi / There should be no despair for you (02/03/2017)

Le soleil est couché / The sun has set (05/04/2017)