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Mère bleue

 

KAIROUAN

 

Poussière d’oiseaux

Qui remonte aux arbres

Dans un frémissement bleu

Détaché de l’ombre

 

L’eau est un secret

Soustrait de la terre

Dans le cercle tracé

Par un amour aveugle

Qui se sait droit

 

La forêt de colonnes

Est entrée dans la nuit

Le soleil est une lampe

Au cœur de la caverne

Le jour n’est plus de jour

 

Entre les murs dédoublés

Le puits renversé

Où la voix tire comme une main

Hors du sommeil

La fraîcheur de l’aube

 

Kairouan

Où les couleurs sont fleurs

L’espace est un tapis

En bordure de Dieu

 

 

 

Mère bleue

Regard premier

Qui berce

Une naissance

A la terre

 

Ile

D’où part

L’insaisie

DIDON

 

Cette femme qui meurt

Au bord de l’eau

Pour renaître plus loin

Du bleu même

 

La seconde Vénus

Qui revient vers la rive

Comme une plume soufflée

Dans l’or du visible

 

Une vague qui se forme

De la douceur intacte

Au cœur du cristal

 

Et l’arrivée au port

Dans l’agitation des arbres

La lueur nacrée de l’eau

De celle qui est

La transparence sur la terre

 

LE PHARE

 

Un nid haut placé

Pour voir le danger

Et se bercer en lui

 

L’eau est d’un bleu

A blanchir la terre

 

Penchée sur le balcon de l’air

Je prends la main

Une voile comme une bague ailée

Glissée par la distance

 

Les siècles sont cette chute

Qui me comble de fraîcheur

 

JEBEL EL OUST

 

En bordure de la route

Un peu en contrebas

Dans l’herbe longue

Le début des salles

Ici au pied de la montagne

Les Romains prenaient les eaux

Et marchaient sur ces petits dés de pierre

Qui dessinent en motifs délicats

Avec l’assurance de la répétition

Centimètre par centimètre

Le sol d’un regard

 

 

 

Et si l’Arcadie fut

Ce lieu d’exil ?

Où les fruits ultimes

Ont la saveur d’un retour

Impossible et pur

L’arbre est fleuri par la distance

Et le lointain soleil

Se pose sur les bords du proche

 

 

 

Descendre à la mer

A travers la verdure

Où la chaleur flambe

Sous un ciel qui dit bleu

Comme pour la première fois

 

Entre mer et ciel

Sur des appuis invisibles

Légèrement penchée

Passe par la terre

L’échelle des anges

 

 

 

Hafiz voulait qu’une jeune fille

Vienne danser sur sa tombe

Pour vivre encore au parfum de son corps

L’odorat est la preuve immortelle

Que l’instant se glisse vivant

Au fond de l’air

 

 

 

Au milieu de la cour, une fontaine

L’eau y habite en fuyant

La vie se passe en marge

Où les quatre coins

Tirent les traits de l’ombre

Seul le passereau

Libre de son espace

Traverse au centre

 

 

 

Cette tête de marbre qi dort

Devant la fenêtre

Ouverte sur le jardin

 

Comme un coquillage

Retient la mer

Doit résonner encore

De tous les murmures d’été

 

L’eau qui coule

Le passage léger du vent

L’abeille qui cherchait sur ses lèvres

Le pollen d’un jour

 

Nos pas

 

                      Rome, Musée des Thermes

 

A EMILIA ROWLES

 

Assise là, sous le porche

Avec un livre de Dante entre les mains

Sur les pages ouvertes son portrait

Et une couronne de laurier

L’eau de la fontaine chante

Dans la rue passe les ombres

Quelqu’un entre et touche complice vos doigts

Qui gardent la place

Car vous ne lisez pas

Les amandes de vos yeux

Ont le blanc-seing des rêves

Un jour j’ai compris

The white seeing

Et maintenant devant votre regard

Qui voit l’absence

Je me trompe peut-être encore

 

                                         Rome, Via Giula

 

Assise dans l’herbe légère

Qui caresse comme les vagues

Les chevilles d’Aphrodite

Parmi les signes hésitants

Et l’ombre qui diminue

 

S’asseoir sur un banc

Dans une église blanche et verte

Où la voix claire

D’une religieuse

Frôle la haie

 

Ce sont des aperçus

De l’autre jardin

Par la grille

Laissée ouverte

Pendant les vacances

 

 

 

Maintenant je suis de retour

Et loin de Ravenne

Je n’entends plus l’oiseau

Qui chante près de la tombe

Là, un instant, en sortant

De cet autre ciel

J’ai cru les cieux ouverts

Par cette eau jaillissante

L’espace habitable

Pour un autre souffle

Mais la lumière laisse

Une empreinte d’ombre

Sous le pas qui fuit

Pousse l’herbe du désir

 

 

 

Dans une ruelle de Venise

Un soir de juin

Des branches fleuries

Par-dessus un mur

Dressaient de leur parfum

Une barricade mystérieuse

Cette nuit là

Nous avons longuement marché

Pour la traverser

 

 

TORCELLO

 

Un poème est une forme d’habitation

Un abri sommaire

Contre les intempéries de l’oubli

Perpétuant l’ombre tressée d’une clarté

Près d’un chemin au bord de son effacement

Sous le seuil de l’herbe

 

Pour pénétrer dans l’île

Il y a la barque d’un vieillard

Qui avance en silence

Ou le sentier qui longe la berge

Eventé par les courts vols des oiseaux

Dans les tamaris

 

Passé le pont

Au début de la clairière

L’auberge impassible

Accueille celui qui vient

A la bonté de l’ombre

Et devant l’éclatant jardin retrouvé

Les flammes qui sauvent de la sauge

L’eau verte du soleil dans la vigne

On lui verse à boire

Endiguée dans ces murs

La vie atteint le niveau

De la mort

 

Le vent se lève

Et derrière la tour

Le ciel assombri

Est rayé par l’éclair

Au creux de l’attente

Le crépitement de la pluie

Agite en rêve les feuilles

Mais le tonnerre est de silence

Et la blancheur soudaine des pierres

S’envole dans la lumière du soir

 

Il est l’heure

De rentrer à la maison

A travers la prairie

Où picorent les pierres

De descendre les marches

De la cathédrale marine

Pour voir celle qui vient

A l’orée de la mort

La femme noire

Qui porte le fruit d’or

De sa renaissance

Déméter et Perséphone

La via au-devant de la vie

 

Dehors dans la prairie

Les enfants jouent à la balle

Echange presque invisible

Fruit noir qui tombe

Dans l’or du soir

* * *

 

EZRA POUND

 

J’aurais pu le voir

Cette dernière année

Mon premier été

A Venise

 

Vieux Thésée

Tenant le fil

Du labyrinthe

Du Dorsodoro

Vers la Dogana

Et se rêves de jeune homme

The Custom House

La sortie

 

Sur le Zattere

Une lumière d’argent

Enchassait sa tête de cygne

Se redressant hors de l’eau

Et le contresigne de l’ombre

Voguait sur les murs

 

Lumière et ombre

Dans les calli vides

Sur le pont un instant

Il se retourne et voit

Frémir les feuilles

 

Au matin du monde

Et serrant sa canne

Descend attentivement

Les marches

 

Un parfum d’été

Passant par-dessus les murs

Ouvre doucement

La distance

* * *

 

RETOUR A VENISE

 

Cette barque qui brûlait sur la lagune la première fois. Le cimetière juif du

Lido où au fond d’une allée brouillée d’ombre la trompette rouge d’une

plante sonnait parmi les tombes. Et le petit autel près de la sacristie de la

Madonna dell’ Orto avec ses fleurs qui tremblaient devant la fenêtre ouverte.

Quel réveil impossible se prépare ici où le matin revient sur les ailes du soir.

 

 

LE PONT DE CEPHESE

 

Arrivés près du pont

Nous les avons vus

Assis sur le parapet

La tête tournée

Vers le cours de l’eau

Leurs vêtements tranquilles

Comme du linge

Mis à blanchir

Sur les pierres

 

Au bruit des pas

Ils se sont levés

Pour nous faire face

Dans l’étroit passage

Leur masque captait le jour

Et dans ces feux

Brillaient

Comme pelures de fruits

Nos images

 

Alors sont venues les voix

Qui semblaient

Monter des eaux

Ou dévaler des arbres

Chacun a cru

Entendre les siennes

Et dans ces rets

Comme enfant dans les langes

Cherchait des yeux

 

Nous restions immobiles

Pris en nous-mêmes

Quand une colombe passa

Au-devant du soleil

Se hâtant vers l’autre rive

Et à la suite

Transparents au désir

Nous avons pu

Vaincre nos apparences

 

* * *

 

La porte est devant nous

Les piliers se cachent

Déjà les colombes se posent

Sur l’arbre du désir

Où le rameau d’or

Tison d’un noir soleil

Flambe dans le vert

 

 

 

Je te cherche

Es-tu ma mère, ma fille ?

Laquelle est la porte de l’autre

La terre est là

Au niveau de nos songes

Faut-il descendre et monter

Pour y être

A portée de tes bras ?

 

 

 

La vie est courte

Et chaque jour est si grand

Hors de nos murs

Mais qui peut suivre le soleil

Comme une ombre ?

 

MONA LISA

 

Chercher l’autre plus loin

Qu’en lui-même

La trahison

Ne plus vivre dans la prison d’un visage

Choisir le libre enfer

 

Si ta liberté t’est chère puisses-tu ne jamais découvrir que

mon visage est la prison de l’ Amour. »

             Leonardo da Vinci – Cnrnets

 

 

NUIT ROUGE

 

Un rêve qui passe le mur de l’interdit :

Un voyage à Venise avec ma mère

Et là, sur la Giudecca, l’apothéose

 

Ce que Rilke appela  

La richesse de leur pauvreté, le sel

Est devenue la brique des châteaux fabuleux

Qui flambent comme soleil dans la nuit

 

Couleur d’orange sanguine, les murs sans fenêtres

Les tours arrondies sont des hautes flammes

Mais l’eau noire reste obscure

 

Devant nous dans une vitre la place Saint- Marc

Je dis « Tu n’as jamais été dans un pays étranger »

Elle sourit « Non, c’est merveilleux »

Et nous regardons ravies un reflet de la vie

 

 

KEATS A ROME

 

Je suis venu dans un lieu de vie pour mourir

Si l’impossible est un espace il se tient ici

Où les marches de la Scalinata coulent immobiles

Et la barque du Bernin crache sa longue émergence

Ce sont les fleurs qui aspirent à mon corps

Dans le ciel inversé de cette chambre étroite

Où la main tremblante de l’eau mêlée au soleil

Passe sur les murs et signe légère les jours

De ma vie posthume

 

VISITE A H.B.

 

Sans vigne la terrasse fleurit d’absence

Les pièces vides amassent les heures

Sous le long regard des murs

Où nous jouons aux quatre coins

Avec cette présence qui traverse en diagonale

Pour rayer le centre d’un ongle léger

Qu’est-ce que habiter ?

Porter trace de lumière et d’ombre

Et près du poids de la montagne

Lever les yeux vers un ciel éphémère

Comme au rivage d’une robe

La tendresse lointaine d’un nuage

Qui s’en va à rebours

Au jardin les feuilles sont de passage

Les années reposent au berceau d’un jour

Et une petite pluie meuble l’air

De ses échelles transparentes

 

FREUD JEUNE

 

La verte vallée, le pont de pierre, la douane

Le pays de lait et de miel qui s’ouvre plus loin

Des barrières blanches, une vitre qui brille, le rouge

Du soleil couchant tout le long du chemin

 

La ville en bas, la colline qui s’élève

Les sous bois sombre face à l’Est qui luit

Et nous deux sur un banc calmes comme des cierges

Ecoutant l’Eternel parler de ses arbres

 

LOU A LA FENËTRE

 

Par-dessus la vallée

S’élance ton regard

Le vide le soutient

En bas une rivière brille

Parmi les arbres

Mais seulement sur le sommet

Reste assez de neige

Pour fermer tes yeux

 

PAVESE

 

Fenêtre sur rien

Découpe de feuilles

Qui ne donne que la distance

Le garçon qui part

Peut ignorer ce qui est sur les côtés

Et en avant l’horizon

Cache d’autres horizons

De nuit il grapillera des fruits

Et droit devant lui

En regardant ce qui n’existe pas

Il croira au réel

 

ARMAND ROBIN

 

1

Perché sur les ailes des bois

Par-dessus la vallée profonde

Et ce lieu cher et terrible

Tout est fuite : vent, ruisseau, sang

Au ciel les nuages courent si vite

Qu’ils sont toujours là

Et lui s’en alla dans le monde

Pour être à la maison

Pour être partout à la maison

 

2

Il n’y a pas de retour

Tout est si changé

Le passé nié griffe le présent

Crie dans le saignement blanc du silence

Maintenant les voix picorent

Les parois de verre

Quand les eaux tombent

Où va le poisson du réel ?

 

SINOPIA

 

Tu avais peur

Du visiteur ailé

Et cherchait abri

Auprès d’une colonne

T’accrochant au réel

Mais tu entendais

Cette voix du dehors

Au cœur de la maison

Comme une clarté dans la clarté

Un second silence

Au-dedans des mots

Et comme Eve

Au pied de l’arbre

Tu écoutais

 

BAPTËME

 

Ici et maintenant est l’eau que l’on verse

Sur la tête d’un dieu

Sous le bleu frileux du ciel

Où l’oiseau se pose

Un instant en l’air

Et les anges jouent leur rôle

De fleurs soudaines

D’un printemps perpétuel

Entre les arbres miroirs

De vie et de mort

 

Le toucher de mains

Est le geste qui dessine

Le passage au présent

Comme les sillons de la route

Et les plis d’un linge

Sont les rayons de l’astre

De la ville natale

Et la ronde des regards

A le cercle précis

D’une couronne de roses

 

L’eau est si calme

Que les nuages nagent

Et les collines trempent leurs arbres

Comme des cerises

Un garçon perd la tête

Dans les langes de sa naissance

Et l’homme qui marche

Pour donner le jour au jour

Coule d’une coupe de la terre

La fraîcheur du nom

 

 

                                            d’après Piero della Francesca

 

LA CORBEILLE DE L’AMBROSIENNE

 

Posée dans un autre espace

Au bord de la lumière

Comme une pensée de fruits

Changée en vin de la vue

Offrande suspendue au visible

De celui qui n’est pas

A Celui qui est

 

LE JARDINIER DE CEZANNE

 

Assis dans la coulée de son corps

Entre lumière et ombre

La lame de sa présence

Partageant à peine l’air

Ayant placé sa chaise

Dans l’ouvert de la vie

Il meurt si peu

 

DEUX FEMMES

D’après Manet

 

1

Le balcon

Celle qui est ici regarde en dehors

Nous buvons ses yeux comme une source

Dont le secret se répand à découvert

Rêveuse elle s’appuie sur ce qui sépare

Pour pénétrer de plus loin le spectacle de la vie

Et se retrouver absente comme dans un jardin

Où chaque fleur protège le vide du centre

Et les murs sont les chemins

 

2

La lecture

Elle s’installe dans la blancheur

Voile sur voile

Où le temps est servant de la lumière

Comme la musique caresse ses mains

La peinture est sa présence

Et la femme dont usent les heures

Est le poème de l’instant

 

 

Matière de lumière,

Editions Folle Avoine, 1985

Voir aussi :

 « Matière de lumière les murs… » (14/01/2017) 

« Si pour vivre il suffit de toucher la terre… » (11/02/2017)

La terre âgée (21/03/2017)

L’après-midi à Bréhat (28/04/2017)

L’ombre au soleil (05/03/19)

Le tertre blanc (05/03/2020)

Paulina à Orta (05/03/2021)