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      Jardins d’orangers amers au pied de la montagne, le ciel était un toit, le

passant un ami. Je traçais dans l’air des mots qui voulaient dire une histoire.

Les ans au passage les ont détruits pour donner à l’âne gris un collier de

coquillages et je n’arrive plus à démêler la douce nuit d’avec la lumière sonore.

Le bonheur jouait au bonheur sous les orangers de mon pays, mariée, belle mariée.

 

*

     Ivre du grand parcours des fleuves, je porte et je te donne, mon amour, une

calebasse remplie de folies en haillons. Pour nourrir les oiseaux des fontaines,

les innocents de la terre, un soir d’été je m’appuyais sur le ciel incendié et volais

à la nuit sa première étoile. Depuis – racine aux sommets ravagés, nid de

tourterelles veuves – je me souviens d’années en allées - masque méchant de 

l’amour boiteux.

 

*

     En la maison la plus haute, toutes lanternes éteintes, un gardien borgne

escamotait mes yeux longs et soyeux éclaireurs, tandis qu’emporté dans les bras

lents de la rivière, enfant d’un rêve couleur d’été sur la plaine, mon amour avait

la douceur tranquille d’un désespoir sans rémission ni fin.

 

Jardins d’Orangers amers

GLM éditeur, 1959