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Pièces pour un piano

A Régis, en écoutant Eric Satie

 

I

Haie sans après

roses effeuillées

pour quelle mise en pièces

 

L’automne à reculons

d’elles demeure la ronce

la rouillure honteuse

avant la gangrène

 

L’humide rampe et tombe

cette cape de glu sur les épaules

- la faillite des enlisements

 

Mais au carreau tremble un rai de lumière

 

II

Dans la découpe de la fenêtre grandit

un jour de grisaille

 

La maison écartelée vers le dehors

trop d’ombre dans ses tempes serrées de meubles

ses vitres immenses collant à la brume

une bouche de mélancolie sans fond

ouverture si mensongère à quoi répond

la raison des matins

 

Une main cachée a tiré les derniers voiles

tout en haut du ciel

l’autre en bas tissa pour nos yeux

la clarté grise de l’ennui

où souvent voudrait perler la pierre du repos

 

III

Ogives

ne sont pas grand mouvement

 

Le serein ouvre

à deux mesures du seuil de soi

l’espace d’un repli le déploiement

possible

 

Suspension

de la goutte qui s’étire

sans plus tomber

et tremble au fil qui va jusqu’où

 

Posée sans écart une voie simple

de questions nues

celles dont la raison des matins détourne

faites pour le recueil et l’étreinte

 

ogives

en prélude

aux clartés à grandir

 

IV

La pièce serait

 

le grand ciel lavé de la mort

tendu comme un drap

sur la nuit divisée des croyants

 

Ni feu  ni félicité dans ses plis

mais l’abandon aux mains qui ne bordent plus.

 

V

Des mains redoublées pour cette porte

- que la rumeur du monde reste en lisière

de nos chambres

 

Hors le nombre le rendez-vous commence ici

on dirait que les tempes s’écartent sur un heureux désert

entrevu un jour de maraude

 

Corridor d’une idée qui va son chemin solitaire

de clairières en étangs d’algues et fougères

à mesure que le piano pose en pièces d’écho

ses jalons patients

 

VI

Après l’herbe rase

des sommets de vent

si loin des ruisseaux à truites

l’ascension aboutit au dernier champ

 

L’heure étend ses ailes de neige à nos pieds

ne fleurit dans le plus haut désert nulle joie

nul chagrin

pas même le vide pour vertige

 

Flotte comme une île familière détachée des flots

et qui part en lambeaux de rien

 

VII

Flotte comme une île familière détachée des flots

et qui part en lambeaux de rien

 

Revient comme l’aile qui couvre la montagne

d’ombre rose

plus violemment mauve quand veut s’affirmer la nuit

 

Au très bas les villes la rumeur des morts

la joute des grandes querelles

le fer des luttes vaincues d’avance pourtant justes

et si loin derrière

 

- quelle idée conduire à son aboutissement sans

sans faillir à soi

 

VIII

Au très bas les villes

la rumeur des morts

la joute des grandes querelles

 

Quel combat mener sur l’aile blanche de l’île

et redescendre

et reprendre comme si de rien n’était

 

- on embrasse ici la neige pour serrer

la pierre têtue

des questions qui résistent

 

Avec le visage du leurre

il faudrait rejoindre la rive laissée

sans penser à mal

 

IX

Om embrasse ici la neige pour serrer la pierre têtue

des questions qui résistent

 

Commence l’obsession du désert

où vont les foules antagonistes

suspendu au crochet du ciel comme un double du monde

 

l’aile étend ses pans d’inquiétude au front des silencieux

 

X

Tout son corps de méduse

inexorable et léger

s’installe

 

Une ligne de basse propose des avancées tragiques

à chaque mesure un pépin de grenade où s’enracinent pour monter

les hauts pilotis de maisons transparentes

en constellations de neige

 

Dans l’entre-deux qui a pris corps balance une barque

comme nacelle d’osier sans retour

avec le glissement des jonques noires

 

XI

Ce seraient sur les toits les glaciers fantastiques

où monte une échelle de brume

les grands rochers verticaux déployant

une aile d’ombre fade

pour obliger à la clarté coupante des neiges

 

Et plus tard

dans la mélodie déroulée hors de nous

une pièce d’eau verdie

que traversent des poissons de sang

 

XII

Le monde déjoué

offre un cirque

où grandit la fêlure de l’ennui

 

Tragique des répétitions déroulées

au clavier mimétique

 

Les petits hommes pathétiques

sautillent dans leurs collants

 

Creusée dans la brèche du bruit

la comédie mécanique

exhibe sa ferraille et ses torts

 

XIII

Alors de guerre lasse le front se détourne

et remonte des limbes comme un cadavre tiède

la nécessité d’une tristesse infinie

 

Entre deux eaux

ce n’est plus la pourriture molle des chagrins

et ce n’est pas le détachement pour glorieuse auréole

 

Mais

 

L’empreinte d’une main de soie

sortie de l’invisible et tant attendue

 

XIV

Elles tracent maintenant leurs cours jusque dans le silence

s’aventurant hors de nos murs

comme si absorbées par les paysages et les villes

elles en contenaient toutes les contradictions

dans leurs corps brumeux

 

Elles habitent tous les territoires où nous avançons

 

- enclos fervents où couve une lumière d’eau verte

friche industrielle des hangars et zone à grandes surfaces

route faite pour les croisements et les fracas

 

Leurs variations se mêlent à d’autres écritures

et déplient autour de nous une cage de buée

comme antichambre de la mort

 

XV

Comme dentelle de verre

image d’écume cette fois

un miroir de grisaille vide l’esplanade

 

Pas glacés

 

- tes pas, enfants de l’écho

 

butés contre la marche haute

où commence un désert qu’il faudrait atteindre

 

XVI

Se combinent hors du jeu, détachées, des figures de restitution, guirlandes ou

guenilles limpides.

 

Un juste anéantissement descend sur les villes avec des grâces de parenthèse,

dissipant la hâte vaine, la brouille des intérêts divergents, la graisse des sphères

d’influence. Un royaume s’établit quelque temps, inquiété de loin en loin par

de nostalgiques provinces.

 

L’effilochée radieuse finira par s’éteindre au mirage revenu.

 

XVII

Front collé à la vitre de février, une nostalgie de Baltique s’épand à

l’horizon. Sous le paquet anthracite des nuages s’étrécit une zone claire

que l’on dirait sableuse, où le souvenir arpente comme un marcheur

regrette une négligence.

 

La musique tend des pièges de mer, des algues d’oubli douce, les tresses

d’une cage de sirène suspendue entre des eaux intemporelles, ou des

miroirs ondoyant.

 

Foulée jaune en lisière de plage. Le soir grise sur la mer les coques des

épaves en rouille, puis s’avance et s’élargit, gagne les dunes derrière, se

resserre autour et continue très loin son cerne dangereux de grand désert.

 

XVIII

Première Gymnopédie

S’ouvre la clairière désoeuvrée

chaque note posée en ocelle de lumière

au rideau des bouleaux verts et blancs

 

Seconde Gymnopédie

Au rideau ajouré des bouleaux

si légère balance des blés où le pavot rougit

 

Troisième Gymnopédie

Chapelle des fleurs rouges dont la danse est perdue

 

XIX

C’est au milieu des bois le cloître aux fleurs blanches retrouvé.

 

Sous le soleil du matin un homme âgé installe son chevalet dans un angle et

peint avec des mains d’araignée.

 

Une eau verte frise au bassin de la fontaine où tremble son reflet – bientôt prise

à la toile en douce inquiétude.

 

XX

Dans l’enclos blanc croissent des végétaux obstinés, fougères de l’amplitude

aux cœurs humbles : une ronde tapie dans l’hiver qui toujours monte en

conquête de vague à la lumière tremblée.

 

XXI

La mélodie absentée

resserre la maison sur l’hiver

 

- dans ses filets une mémoire parcimonieuse

 

Dilution précoce des mesures

dont la ligne obsédante traverse en fugue

 

L’empreint de manque gagne tout

comme une ombre humide

 

Quatre chevaux de hasard

Editions Folle Avoine, Bédée (35137), 2015

 

Voir aussi :

« Il y a la guerre ... » (29/07/2018)

Souviens-moi (30/07/2019)

« Je veux un champ d’étoiles... » (29/07/2020)

Ombre penchée (29/07/2021