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Prière

 

Qu'on me laisse partir à présent

Je pèserais si peu sur les eaux

J'emporterais si peu de chose

Quelques visages le ciel d'été

Une rose ouverte

 

La rivière est si fraîche

La plaie si brûlante

Qu'on me laisse partir à l'heure incandescente

Quand les bêtes furtives

Gagnent l'ombre des granges

Quand la quenouille

Du jour se fait lente

 

Je m'étendrais doucement sur les eaux

J'écouterais tomber au fond

Ma tristesse comme une pierre

Tandis que le vent dans les saules

Suspendrait mon chant

 

Passants ne me retenez pas

Plaignez-moi

Car la terre n'a plus de place

Pour l'étrange Ophélie

On a scellé sa voix on a brisé le vase

De sa raison

 

Le monde m'assassine et cependant

Pourquoi faut-il que le jour soit si pur

L'oiseau si transparent

Et que les fleurs

S'ouvrent à chaque aurore plus candides

O beauté

Faisons l'adieu rapide

 

Par la rivière par le fleuve

Qu'on me laisse à présent partir

La mer est proche je respire

Déjà le sel ardent

Des grandes profondeurs

Les yeux ouverts je descendrais au cœur

De la nuit tranquille

Je glisserais entre les arbres de corail

Ecartant les amphores bleues

Frôlant la joue

Enfantine des fusaïoles

Car c'est là qu'ils demeurent

Les morts bien-aimés

Leur nourriture c'est le silence la paix

Ils sont amis

Des poissons lumineux des étoiles

Marines ils passent

Doucement d'un siècle à l'autre ils parlent

De Dieu sans fin

Ils sont heureux

O ma mémoire brise-toi

Avant d'aller troubler le fond

De l'éternité

 

Ainsi parle Ophélie

Dans le jardin désert

Et puis se tait toute douleur

La rivière scintille et fuit

Sous les feuilles

Le vent seul

Porte sa plainte vers la mer

 

Œuvre poétique 1952 -1994,

Editions L’Escampette, 86300 Chauvigny, 1996

Voir aussi

« Lorsque la mort viendra… » (20/01/2017)

« Ce n’est pas assez… » (21/04/2017)

« Suis-je venue… » (03/032018)

« Voici ma place... » (02/03/2019)