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À ma mère


   Je te vois comme un hiver, comme du givre ; transparente, brûlante, 


transpercée de lumières; glacée, glaçante, cassable. Tout cela à la fois.

Je te vois comme une source dont on ne soupçonne ni l'ampleur ni 

la violence. Aujourd'hui, mes mains plongeant dans ton être, dans ta 

matière, ont froid. Puis mes yeux retournent vers la fenêtre où, de

 nouveau, la lumière a changé de couleur. Alors, au cœur même de ta 

pâleur, je me souviens de tes ors.

   Je te vois, non comme une brûlure, mais comme le souvenir d'une 

brûlure. Les étincelles mouvantes qui s'animent sous les paupières 

fermées lorsque l'on a trop longtemps regardé la lumière. Le souffle 

aspiré, interrompu, lorsqu'il se glisse dans la gorge quelque chose de 

trop chaud ou de trop froid.

 

 


   Je te vois comme une femme. Si entière qu'elle effraie, si rigide 

qu'elle heurte, si belle qu'elle étourdit. Si blessée qu'elle meurtrit.

   En ce moment précis, la tranquillité est telle – celle de l'air, celle 

de la lumière déclinante, celle des arbres, celle de la maison – 

que j'ai l'impression d'un chemin ouvert vers toi. Une allée d'ombres 

bleues sous des arbres aux doigts entrelacés. Un trou creusé dans 

l'ici et le maintenant, qui me permet, non de t'entendre, mais de te 

parler. 

 

 

   Mais qui ouvre donc cette porte dans le silence pour mettre ses pieds 

dans le tracé des ombres? C'est si beau, si bon. Un temps hors du temps, 

où on est à soi et, par-là même, aux autres.

   Tendre l'oreille pour tenter de saisir tes échos; ton souffle. Cela faisait si

longtemps. L'air est fin comme le dos de la main d'une très vieille femme, au

parfum d'épices et de moisissure.

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Eaux troubles,

Maison de la poésie, Namur (Belgique),2007